Archives



CHRONIQUE DU PAYS DE L'AIGLE (?)

 

8261

 

00.02.00

Tirana. La place Skanderbeg, autrefois cœur de l’Albanie communiste. C’est là que se dressait la statue de bronze d’Enver Hodja, dont l'idéologie a pris en otage le pays et ses habitants. Il y a quatre ans, ce monument a été abattu. Maintenant, les citoyens prennent ici du bon temps.

Aujourd’hui, plus personne ne songe à Oncle Enver Hodja, comme on l’appelait. Pourtant, tous souffrent encore de la terreur qu’il fit régner pendant les décennies que dura sa dictature.

Titre, 00.02.42

00.02.58

A présent, Dieu est revenu en Albanie, dans ce pays qui avait été le premier et le seul à instaurer un État athée dans lequel toute pratique religieuse était interdite.

La mosquée Ethëhem Bey a échappé au zèle destructeur des athées, car elle était classée monument historique.

00.03.22

Le spectre de la persécution n’est plus, les musulmans fêtent le ramadan.

Passé cette rue, nous découvrons Tirana by night.

Il y a quelques années encore, la ville était plongée dans l’obscurité dès 22 heures ; seuls les balayeurs et les éboueurs nettoyaient les rues. Désormais, il existe dans cette ville une vie nocturne.

00.03.45

Des centaines de clubs et de bars ont ouvert. Ils essaient d’attirer une clientèle, mais la plupart de ceux qui viennent peuvent à peine s’offrir une boisson, tout juste un café.

 

 

00.03.58

Il y a quelques années encore, on comparait l’Albanie à une immense prison, où seul un homme pouvait penser librement : Enver Hodja.

Mais ce soir, cette discothèque offre le spectacle d'une tout autre liberté : deux danseuses russes ont beau faire de leur mieux, les tables restent vides.

00.04.41 - Et lorsque au-dehors, le jour se lève sur Tirana, la ville retrouve sa désolation habituelle.

00.04.53

Tous les matins, ils sont plus de cinquante à se présenter ici. Presque tous vivent dans la misère ; presque tous sont au chômage et quelques unes se prostituent.

Ils viennent donner leur sang, pour assurer leur survie et celle de leur famille.

40 000 personnes ont recours au don du sang. On leur prélève 350 grammes pour environ 100 francs – la moitié d’un revenu mensuel moyen.

00.05.35

C'est par nécessité que Mereme Berisha vient ici. Voilà 10 ans qu’elle donne son sang, à raison de 350 grammes tous les deux mois ; sans travail, elle a trois enfants de 8, 10 et 12 ans à nourrir. Avec "l’argent du sang, dit-elle, nous tiendrons dix jours".

00.06.03

– Si ce n’était pour des raisons financières, personne ne se présenterait ici, affirment les médecins. En cinq minutes, tout est terminé.

Qu'un jour les gens puissent renoncer à l'argent pour donner leur sang semble inimaginable, tant la situation économique est du pays est désespérée.

00.06.24

Vjolca Mici a déjà remonté sa manche, et maintenant elle est déçue. C'est la misère, dit-elle, qui la contraint à donner son sang depuis des années. Elle est au chômage et quatre enfants l’attendent à la maison.

 

00.06.41

Mais aujourd’hui, les médecins renvoient Vjolca Mici chez elle.

00.06.48

– Elle est venue un mois trop tôt, déclare le médecin. On ne peut donner son sang que tous les deux mois. Sinon, l’organisme ne résiste pas. Un être en bonne santé a besoin de deux mois au moins pour que son sang se renouvelle.

00.07.02

– L’une de mes filles est malade, il faut que j’achète des médicaments et ils sont plus chers que tout ce que j’aurais pu gagner aujourd'hui.

00.07.16

Le toit n’est pas étanche et les machines rouillent. Le combinat qui porte le nom de "Enver Hodja" était jadis le fleuron de la révolution industrielle en Albanie. Mais les communistes ne sont pas parvenus à faire de l’Albanie une puissance industrielle, et les démocrates se retrouvent aujourd’hui avec des outils de production délabrés. Bien que la croissance prévue pour 1995 s’élève à 5%, on ne fabrique presque plus rien dans ces ateliers. Sur les 3800 ouvriers qui y travaillaient autrefois, il en reste 230, et les machines importées de Chine ont fait leur temps.

00.08.00

Les panneaux avec les slogans communistes sont encore là. Personne n'a pensé à les enlever. Jadis, c'était ici un atelier modèle, un passage obligé pour les visiteurs étrangers, auxquels on exhibait fièrement les techniques de pointe. 00.08.12

00.08.17

Emile Cela est fraiseuse, elle a fait des études dans un institut technique ; il y a déjà 20 ans qu’elle travaille dans cette usine.

"Je gagne 3100 Lek par mois," dit-elle.

3100 Lek représentent à peu près 180 francs.

00.08.35

– L’avenir est très incertain, dit-elle. Si une entreprise reprenait notre usine, nous serions sûrs d’avoir du travail et un avenir. Mais avec un salaire aussi bas, on ne peut pas s'en sortir.

Pourtant, elle se présente chaque jour sur son lieu de travail :

– Il n’y a parfois rien à faire, lorsque nous n’avons pas de commande. Cela arrive de temps à autre."

 

 

00.09.04

– J’ai suffisamment de travail pour une année entière, nous explique Sefer Shkembi, qui travaille ici depuis 25 ans. J’ai largement de quoi faire, à condition que l’usine continue à fonctionner.

00.09.17

L’usine a-t-elle des chances de survivre ?

– Oui, répond Sefer, car c’est une bonne usine. On peut y produire beaucoup. Les machines marchent bien, les ouvriers et les ingénieurs sont très qualifiés.

00.09.37

Quant à cet homme, il portait encore des culottes courtes, nous raconte-t-il, lorsqu’il a commencé à travailler ici il y a 30 ans. Pour l’avenir, il est plutôt pessimiste :

– Des perspectives?, s’interroge-t-il. Sous le régime communiste, le toit n’était pas étanche ; la démocratie n’a rien changé. Regardez, il y a des flaques d’eau partout. Quelles perspectives peut-on imaginer? 00.10.03

00.10.05

Au détour d’un immeuble de Tirana, un vendeur parmi tant d'autres à Tirana. On dit que les Albanais sont devenus un peuple de vendeurs. Quelques francs seulement par jour permettent aux retraités et aux chômeurs de survivre.

00.10.21

Beaucoup avaient rêvé d'un avenir différent, surtout les vieux, qui ont participé à la construction du communisme. 00.10.27

00.10.32

– Les affaires vont mal, se lamente-t-il, les clients sont rares. Lui aussi a été ouvrier ; à 65 ans, il est maintenant retraité. Comme sa retraite est maigre, il est obligé de venir faire du commerce ici.

Ce qu’il gagne lui permet tout juste de se nourrir, et ne suffit donc pas pour l’ensemble de la famille. Il doit rester debout 8 à 10 heures par jour à l’angle de cette rue exposée aux courants d’air.

Il ne laisse échapper aucune parole de ressentiment envers le communisme, mais ne vante pas non plus les mérites de la démocratie.

Pourtant, il n’aurait pas imaginé être un jour réduit à devenir camelot. 00.11.10

00.11.14

Juste à côté, un étalage présente des fleurs en papier aux couleurs éclatantes, importées et vendues à bas prix. On assiste à un véritable essor de ce genre de commerces : chacun tente sa chance. C’est une affaire lucrative ; ils sont en effet plus de 10 000 à vendre toutes sortes de produits dans la capitale. Une rose en papier coûte quelques francs; l'emballage est soigné, c’est ce qu'elle a vu faire en Italie, explique la vendeuse. 00.11.40

00.11.49

Où que l’on aille, une même impression domine : la capitale s'est transformée en une immense décharge. 00.11.54

00.12.10

Tirana est devenue un bazar géant. Tout va très vite. C'est la vente directe.

Comme aucun de ces produits n’est fabriqué en Albanie, il faut tout importer. Mais qui a les moyens de les acheter, alors qu’une personne sur deux est au chômage, que le salaire mensuel moyen n’excède pas 175 francs, et que les retraites permettent à peine de ne pas mourir de faim?

Chaque année, les travailleurs albanais émigrés envoient à leurs familles l'équivalent de deux milliards et demi de francs. 00.12.33

00.12.38

On achète tout et n'importe quoi car on cherche à compenser les années de privation.

00.12.45

Cette femme vient de s’acheter une lampe.

Elle a dépensé 4300 Lek, soit 245 francs : cela équivaut au salaire mensuel d’un ouvrier, primes comprises.

00.12.58

– Voici les économies faites sur ma retraite, dit-elle, et sur ce que mes fils m’ont envoyé d’Allemagne. L’un travaille là-bas depuis trois ans, l’autre depuis cinq ans, et ils m’envoient de l’argent. 00.13.08

 

00.13.10

La Mère Albanie, monument national, surplombe Tirana. Mère Albanie veille sur les tombes des soldats et protège les citoyens.

Les statues des autres figures marquantes de l’Albanie, qu’il s’agisse de Lénine, Staline ou Hodja, ont été enlevées depuis longtemps.

Dans la ville, des logements tristes : si on ne dispose pas régulièrement de chauffage et d'eau courante, on possède en revanche un téléviseur et une parabole. Grâce au téléviseur, le monde extérieur a pénétré chez les Albanais, avivant leur désir de quitter le pays. 00.13.57

00.14.02

Aujourd’hui, l’État autorise les citoyens à quitter le territoire. Mais aucun pays ne délivre de visa. Les Albanais demeurent prisonniers dans leurs propres frontières, ce qui fit dire à un écrivain exilé : "Chaque peuple tombe de façon différente sous le joug d’une dictature, mais tous en ressortent peu ou prou dans le même état : mutilés". 00.14.26

00.14.32

Aujourd’hui l’idéal de liberté pour les Albanais est que l'on ferme les yeux sur les infractions à la loi, et que l'État fasse tout pour prendre en compte les souhaits des citoyens.

0.14.45

L’économie de marché, cela signifie la construction de kiosques, dont le développement a connu un essor sans précédent. Les emplacements au centre ville, là où se trouvaient autrefois des espaces verts, sont très prisés. On estime à 40 000 le nombre de kiosques à Tirana ; mais ils sont probablement beaucoup plus nombreux, car ils poussent comme des champignons.

 

 

00.15.10

Malgré la menace de recourir à des amendes, personne ne se laisse intimider.

La plupart des constructions voient le jour sans permis de construire. Si la municipalité de Tirana interdisait ces constructions, ce serait interprété par les Albanais comme un retour à la dictature et risquerait d'entraîner des réactions violentes.

00.15.25

Là où s'érigeait jadis la statue de bronze de Joseph Staline, se trouve aujourd’hui la ZUMANOVA, et juste en face, où se tenait la statue de Lénine, il y a maintenant un café où, dit-on, se réunit le Club du Parti Démocrate. Les retraités de Tirana ont presque été chassés de leur parc : le béton a remplacé la majeure partie des pelouses.

00.15.48

A Tirana, un homme sur deux, entre 20 et 35 ans, est chômeur. Chacun aimerait posséder un petit kiosque puisque cela permet de vivre. 00.15.58

00.16.00

Mais la plupart restent vides, car personne n’a d’argent à dépenser. Cinq tables, chacune entourée de trois chaises, et aucun client.

Ici, une bière coûte 4,20 francs et une brochette 5,25 francs.

00.16.20

"Les affaires marchent tant bien que mal."

Depuis trois mois, Vasjan s’occupe de ce kiosque avec un ami. On ne peut pas faire d’économies, mais on peut nourrir toute la famille. Ils emploient maintenant une femme qui prépare des boulettes de viande et les salades, ainsi que le chou blanc et le fromage.

– Nous voici devenus de jeunes entrepreneurs, déclare fièrement Vasjan. Trois familles ont désormais de quoi vivre : celle de mon associé, celle de notre aide cuisinière et la mienne.

00.16.49

Vasjan est comédien. Tous les matins, il passe au théâtre, pour voir s’il y a un nouveau rôle pour lui.

En vain : l’État est en faillite et les subventions pour de nouvelles mises en scène sont insuffisantes.

Le public, quant à lui, préfère rester devant son téléviseur, car le théâtre manque de confort et n’est même pas chauffé.

00.17.08

Maintenant que les écrivains n’ont plus de raison d’avoir peur, de risquer d’écrire une ligne qui déplaise, la créativité artistique fait défaut. On joue encore le répertoire classique. 00.17.24

 

00.17.32

– Viens, Roméo. Tu partageras le destin de ton ami. Viens, je suis là. 00.17.41

Le rôle de Thébalde dans Roméo et Juliette, l’un de ses préférés. Depuis 16 ans, on peut voir Vasjan sur la scène du Théâtre National de Tirana et il a également joué dans de nombreux films. Mais les nouvelles créations théâtrales sont rares.

– Il n'y a pas de vrais drames traitant des problèmes actuels, des inquiétudes, alors que les journaux écrivent sur tout, et aussi sur n'importe quoi", se plaint Vasjan. "On a l'impression, dit-il, que les auteurs évitent de tomber sous l'influence des journaux. 00.18.30

00.18.31

Le village de Gradishte. Aujourd’hui encore, bien des Albanais frémissent à ce nom. Ici, dans le "no man’s land" albanais, on enfermait les gens et on les isolait du reste du pays. D’après une étude menée en 1993, la machine d’oppression communiste a broyé plus d’un tiers de la population albanaise, par un moyen ou par un autre. Gradishte : ancienne colonie pénitentiaire du régime communiste. Il y a longtemps que les anciens "ennemis de l’État" ont été libérés ; mais si l’ostracisme a pris fin, ils ne peuvent quitter le lieu de l’horreur, car ils n’ont pas où aller. Ceux de Gradishte restent prisonniers de leur passé. Si les geôliers se sont retirés, les souvenirs demeurent.

Aujourd’hui, plus de 120 000 personnes figurent sur les listes des prisonniers politiques, mais personne ne sait combien ont péri dans les camps pénitentiaires semblables à celui de Gradishte. 00.19.35

00.19.36

– En décembre 1962, j'ai été arrêté à Kukës, ma ville natale, qui se trouve à l’extrême nord. J’ai d’abord passé deux jours en prison.

Aucune explication n’a été donnée à Dan Kaloshi. Or sa sœur avait quitté le pays en secret pour se mettre à l’abri à l’étranger.

00.20.08

– On m’a ensuite conduit jusqu’ici. Nous étions le 31 décembre 1962.

00.20.16

– Le reste de ma famille habitait toujours à Kukës. Un an plus tard, ils furent également contraints de venir ici.

00.20.26

– En face, dans l’une des baraques, nous disposions d’une chambre, continue à raconter Dan Kaloshi. Ensuite, nous avons obtenu l’autorisation de nous installer dans cet appartement.

– J’ai six enfants, cinq fils et une fille. Certains de mes fils vivent aussi à Gradishte, poursuit Dan Kaloshi. 00.20.50

00.20.51

– Regardez bien ce mur, dit une femme en colère, il n’est constitué que de roseau et de torchis. Il est infesté de rats. 00.20.59

00.21.01 Trois de ses enfants sont venus au monde ici.

– Aujourd’hui, nous devons continuer à vivre avec ceux qui furent jadis nos bourreaux, notamment le chef de brigade et le contremaître. Il a dénigré notre travail. Pendant des jours et des jours, nous avons travaillé d’arrache-pied pour assécher le marécage. A la fin, le contremaître n’a pas voulu reconnaître notre travail, si bien que nous n’avons même pas touché les quelques centimes dont nous avions besoin pour acheter du pain à nos enfants.

00.21.34

– Et la femme qui refusait de nous donner du pain à l’époque, simplement parce qu’elle n’en avait pas envie, est toujours là elle aussi.

– Elle est encore là aujourd’hui. 00.21.41

00.21.42

Une fois par jour et pour une demi-heure seulement l’eau coule de l’unique fontaine qu’on puisse trouver ici. La même plainte revient : – on nous a oubliés. Dix-huit familles d’anciens forçats vivent encore à Gradishte. Gradishte n’est qu’un camp parmi tant d’autres. 00.22.05

00.22.06

– Nous avons conquis la liberté d’expression et de pensée, affirment les anciens prisonniers politiques, mais notre estomac continue à crier famine.

Avec des roseaux, cet homme fabrique des balais rudimentaires afin de gagner l’argent qui lui permettra d’acquérir des engrais et des graines. 00.22.21

Voix on (la mère)

00.22.24

– Mon Dieu, mais vous n’y pensez pas! Quitter le village! Je pleure tous les jours. Je n’en peux plus de vivre ici. Ce village ravive notre souffrance, je revois les policiers du camp et je repense à l'appel qui avait lieu chaque matin.

– Nous sommes tous deux âgés et nous avons beaucoup souffert. J’aimerais mieux être déjà sous terre, dans ma tombe, plutôt que de rester plus longtemps ici. 00.22.50

00.22.52

– Nous nous sommes beaucoup battus pour la démocratie, mes fils y étaient engagés, et à présent on nous traite comme les derniers des derniers.

Toute ma famille est encore là, mes fils, ma fille.

Est-il normal que je reste dans un camp d’internement?

Nous vivions dans une prison, et nous ne l’avons toujours pas quittée.

Mais je veux m’en aller d'ici, partir, loin de Gradishte. 00.23.15

00.23.17

Véritables stigmates du communisme, 500 à 700 000 bunkers en béton semblables à celui-ci parsèment le territoire.

Les communistes les firent construire, redoutant une offensive militaire des pays voisins.

La construction d’un bunker coûtait autant que celle d’un deux pièces avec cuisine.

Actuellement, plus de 40 000 familles n’ont nulle part où vivre, et trouvent refuge dans les plus grands bunkers.

Les autorités ont tacitement accepté que Jonus Kasmi "réquisitionne" le bunker ; elles l’ont même autorisé à installer l’électricité, qu'il doit payer, bien entendu. 00.23.56

00.24.00

Le bunker, 6 mètres de diamètre, est occupé depuis deux ans par le couple Kasmi et ses quatre enfants. Le téléviseur est le seul luxe dont ils jouissent.

00.24.12

– Je l’avais déjà avant, dit-il. Nous recevons les chaînes italiennes et yougoslaves.

A l’âge de 45 ans, Jonus a dû quitter Tomin, au nord-est du pays, village où il avait toujours vécu. Sa coopérative fut dissoute et Jonus se retrouva au chômage du jour au lendemain. 00.24.29

00.24.32

– Certains de mes enfants dorment ici, d’autres en face. Ma femme et moi dormons derrière le rideau. Telles sont nos conditions de vie.

Jonus a cessé d’envoyer ses enfants à l’école, car la route est trop longue, et il a besoin d’eux pour des travaux occasionnels. 00.24.46

00.24.48

– J’ai aménagé ce coin séparé où nous dormons, ma femme et moi. La fenêtre correspond à l’ancienne meurtrière du bunker.

00.25.00

Jusqu’à une date récente, Jonus était au chômage. Pour le moment, il est conducteur de poids lourds. Même au regard des critères albanais, Jonus est d’une extrême pauvreté. Les six membres de la famille ont rangé tous leurs vêtements dans une petite armoire ; certains proviennent d’une collecte effectuée à l’étranger.

– Je n’ai aucun avenir. C’est fini pour nous. Pourvu que les enfants aient une vie meilleure ! 00.25.28

00.25.32

Les pauvres venus du Nord ont déjà pris leur destin en main individuellement.

Ils sont des milliers à partir s’installer à Tirana. Pendant des décennies, il leur a été interdit de changer de résidence sans autorisation du parti.

Le Nord si aride est désormais déserté.

00.25.51

A la périphérie de Tirana. Plus d’un millier d’habitations ont été construites sans le moindre souci d’urbanisme. Les gens se sont tout simplement approprié ce territoire. 60 000 personnes s’y sont installées, même s’il n’y a aucune infrastructure.

Comme tous vivent dans le dénuement le plus complet, et sont en général au chômage, ils fabriquent leurs propres parpaings, qu’ils paieraient sinon 2 francs pièce. 00.26.09

00.26.16

Cent cinquante familles s’approvisionnent en eau à ce puits, qu’ils ont creusé de leurs propres mains. Le ruisseau recueillant les eaux usées se trouve à peine quelques mètres plus loin. 00.26.28

00.26.30

Tel est l’avenir qui attend les nouveaux citoyens de Tirana : pas d’électricité, pas d’eau courante, pas d’école, pas de soins médicaux et pas même de cimetière. 00.26.40

00.26.52

Les gens du Nord, venus s’installer dans la capitale, ont laissé derrière eux cette plantation, que la privatisation a rendue à son ancien propriétaire. Comme cela a déplu aux membres de l'ancienne coopérative, qui a été dissoute, ils ont froidement abattu tous les arbres fruitiers. 00.27.10

00.27.16

La classe a lieu tous les jours, de 9 à 12 heures, derrière un mur censé protéger du vent glacial.

Les enfants se sont fabriqué des bancs avec des briques.

Dans ce village du Nord, la privatisation a conduit aux mêmes excès : on a rendu son terrain au paysan qui a acquis le bâtiment de l’école pour 175 francs. Les enfants ont alors été mis à la porte, sans trouver de nouveau lieu pour les accueillir. L’État n’a pas d’argent. En dépit du froid, aucun enfant ne fait l’école buissonnière. 00.27.49

00.27.57

Plus loin encore, au nord-est du pays, à la frontière avec le Kosovo. Ici aussi, l’avenir fait peur. Il faut à tout prix éviter de tomber malade : la ville la plus proche se trouve en effet à plusieurs kilomètres et la qualité des soins médicaux dispensés au village est affligeante, par manque de médicaments et de matériel. Ce bâtiment, qui abritait autrefois les différents services médicaux et faisait la fierté des habitants, est maintenant dévasté. 00.28.29

00.28.30

Cette infirmière travaille depuis 22 ans dans ce service. Elle raconte que les patients s’allongeaient sur ce lit lorsqu’on leur faisait une piqûre. Maintenant, tout est cassé. 00.28.43

00.28.46

Aujourd’hui, l’infirmière n’a plus de quoi stériliser les seringues réutilisables et elle manque de seringues jetables.

Toutefois, on continue à examiner chaque jour plus de vingt adultes et dix enfants. Mais il n’y a même pas de tensiomètre.

On a conservé les anciennes fiches médicales ; ce dispensaire est toujours le seul pour 9 villages et quelque 10.000 habitants. 00.29.08

00.29.17

Ici, c’était le service d’obstétrique. Chaque mois, trente bébés y venaient au monde.

– À l’époque, nous pouvions travailler dans de bonnes conditions, nous raconte l’infirmière, alors qu’aujourd’hui presque une naissance sur deux est prématurée, et le taux de mortalité infantile au village atteint 60 à 70%.

Les femmes doivent désormais se rendre en ville pour accoucher, mais il n’y a même pas d’ambulance. 00.29.44

00.29.48

La porte suivante est celle de la pharmacie. On y distribue les quelques médicaments disponibles. D’après ce qu’on dit, l’industrie pharmaceutique, bien que modeste, parvenait jadis à satisfaire environ trois quarts des besoins.

Chaque jour, soixante ordonnances sont traitées ici. Mais l’armoire à pharmacie est pratiquement vide. Il reste de la pénicilline pour deux semaines au plus, mais aucun autre antibiotique. Lorsqu’un besoin urgent se présente, la pharmacienne part chercher le médicament en ville, à quelque 20 kilomètres. 00.30.20

00.30.25

A la quatrième porte, le cabinet du dentiste, qui soigne dix patients chaque jour. Il est obligé d’en refuser, car il ne dispose pas du matériel adéquat.

Voici le seul jeu d'instruments dont il dispose. Il vient de les désinfecter en utilisant la méthode classique, nous déclare-t-il fièrement, c'est-à-dire en les faisant bouillir. 00.30.44

00.30.47

– Ils ont fait irruption dans mon cabinet et ils ont tout volé et saccagé, dit-il. Dans les campagnes d’Albanie, les conditions d’hygiène et de santé publique sont désastreuses.

00.31.09

Quand l’État périclite, Dieu est censé apporter son aide.

Chaque mardi, ils sont des milliers à se rendre en pèlerinage au mont Saint Antoine. La croyance veut en effet que les miracles soient plus nombreux les mardis. 00.31.20

00.31.25

Les guérisons miraculeuses n’étaient pas du goût des communistes ; c’est pourquoi ils dynamitèrent l’église de pèlerinage. 00.31.31

00.31.39

Cette église fut reconstruite aussitôt la liberté religieuse restaurée.

00.31.50

Les catholiques ne sont pas les seuls à être attirés par ce lieu, et à honorer Saint-Antoine, patron du mariage invoqué contre la stérilité, la fièvre et les épidémies qui déciment le bétail. 00.32.00

L’époque où l’État interdisait la religion et diffusait une propagande en faveur de l’athéisme est révolue. Pour les croyants, le temps des souffrances est déjà loin. 00.32.12

00.32.14 Aujourd’hui, tous adressent leurs prières à Dieu, dans l’espoir d’un avenir meilleur pour chacun. Les Albanais veulent sortir du chaos. 00.32.20

Adaptation française : 3 i Traductions.

Adaptation   3i Traductions