Archives



OUT OF AMERICA

VOICE OVER

 

03,00 (Chez le coiffeur)

Je suis bien content de ne plus être à l'armée...

Quand j'y étais, je ne pouvais pas avoir les cheveux comme ça. Tout ce qu'on avait, c'était ce truc qu'ils appellent... AR 676-1... Ils te disaient quelle coupe tu devais avoir : pas plus de deux centimètres au-dessus et sur les côtés, pas un cheveu sur les oreilles. Pas de lignes, surtout pas de lignes. Autrement on te virait.

03,41

Je me fais faire le carré parce que c'est in. Il y a trois ou quatre ans, je n'aurais jamais eu les cheveux coupés comme ça, avec ce carré. J'aimais les cheveux longs, tu sais, on était conditionné par la mode : il fallait avoir les cheveux longs. Mais quand je me suis engagé et que j'ai dû porter les cheveux courts, je m'y suis habitué. Alors après, j'ai décidé de les garder comme ça.

09,17 (dans un appartement)

2. Quand il y avait plein d'Américains ici... bien avant que l'armée commence à partir, tous les frères restaient ensemble. C'est comme les Américains, ils font tous partie de clubs. On était ensemble, c'est tout. Maintenant les Américains s'en vont. Beaucoup de frères sont restés ici après le départ de l'armée... Ils gardent tous un lien très fort entre eux. On est peu nombreux ici, il faut dire.

09,39

1. On veut maintenir une espèce d'ambiance familiale. On essaie tous de fréquenter les mêmes milieux pour rester en contact. Pour ne pas perdre le lien avec notre base, notre chez nous, vous savez. Rester "nature"... comme une famille. On essaie tous de survivre, ici. Mais c'est plutôt dur. Vous êtes comme sur un champ de bataille, vous courez partout pour retrouver vos copains, mais vous ne voyez que des balles. Vous ne pouvez même pas regarder le ciel. Quelquefois, vous ne savez même pas dans quelle direction vous courez, et vous tombez dans un trou. Parfois c'est votre copain qui vous en sort.

10,10

2. Nous, c'est comme ça parce qu'on est ensemble depuis le début, depuis qu'on est arrivés ici. Ghuan et moi nous nous sommes rencontrés il y a cinq ans. On a un lien super fort. Comme d'autres frères, on a fait l'armée, on est ex-GIs, il y a toujours un lien. Parce qu'on a cette expérience commune. On a partagé l'expérience de la vie de soldat, et pour nous, le lien c'est la musique. On peut ressentir les mêmes choses, tu vois ce que je veux dire ?

11,01

2. Je pense que c'est plus dur d'avoir du succès en Europe, de faire de la musique black. Surtout en Allemagne. Parce que tous les producteurs, ce qu'ils veulent, c'est vendre, ils s'en foutent d'encourager un jeune artiste... fous-moi la paix...(il rit) Je pense que c'est plus dur parce que la seule chose qui les intéresse, c'est de faire du fric : ce qui marche en Allemagne, en Angleterre, ou n'importe où...

Nous, je veux dire, on vient des Etats-Unis. Et on a gardé quelque chose de nos racines.

14,07

Michael Klier : Ca te fait quoi, de ne plus être en Amérique ?

1. Bof ! Rien de particulier, plutôt un soulagement. Tu sais, comme ça, de toi à moi .. J'ai grandi dans le Bronx, c'était dur. Sortir du Bronx. Se retrouver ailleurs, où l'on n'a pas à se préoccuper d'être accusé des crimes des autres... parce qu'ils croient qu'on est tous pareils, tu sais...

14,35

2. Pour moi, c'est comme si en Amérique, on n'y avait jamais été -de plein droit je veux dire. Parce que là-bas ; il y a eu l'histoire de l'esclavage. Et je pense que ça a affecté les Noirs, cette période. Alors être Américains, ou se dire eux-mêmes Américains... Même quand on vient en Europe, même ici en Allemagne, c'est pas évident encore pour nous de dire qu'on est Américains et de se faire accepter. Je suis Américain dans le sens où je suis né en Amérique. Mais je ne me sens pas Américain. Ce n'est pas là que j'ai mon identité. Il n'y a pas un Noir qui peut avoir une identité là-bas.

15,18

3. Je n'y ai jamais vraiment été, en Amérique ; quand j'étais là-bas, je faisais partie du ghetto, j'ai grandi comme j'ai pu, et je ne me posais pas trop la question de savoir si ça allait ou pas, si la société était pourrie etc... Mais quand je me suis engagé, que j'ai vu le racisme et tout ça... là j'ai vraiment compris ce que c'était. Et alors là j'ai commencé à tout analyser... L'Amérique, c'est pas pour moi, pas pour l'instant en tout cas. Et puis je me suis marié avec une Allemande, ma femme est allemande. Et ça m'a aidé à prendre rapidement la décision de rester ici, de rester loin de l'Amérique, pour pouvoir mieux analyser la situation. L'histoire des Blancs et des Noirs, tu sais ? Parce qu'elle est blanche et moi je suis noir. Ici c'est accepté. Ils comprennent. Ils n'ont pas eu l'esclavage ici. C'est toute la différence. Sortir de l'Amérique ? C'est vrai, j'en suis sorti, de l'Amérique.

? 2. Je suis parti. Sorti.

? 3. Parti.

? 2. Sans se retourner.

16,42 (Dans un appartement)

2. Qu'est-ce-que ça te fait d'être sorti de la scène américaine ? Tu dis comment tu le ressens, ce que ça représente pour toi, d'en être sorti,... pour moi... parce que pour moi c'est ça le plus important.

1. On va faire un boeuf !

La femme :

C'est sûr que c'est un gros changement d'être dans ce nouveau pays, je dois dire. Tout nouveau. Beaucoup de choses auxquelles il faut s'habituer... il est comment ton allemand ?

2. Moi ? Mein Deutsch ? (Mon allemand. ?) Il est sehr gut .(Il est très bon.) Suffisamment pour trouver du boulot. Je pense.

La femme :

T'as pas quitté l'Amérique pour venir en Allemagne t'inscrire au chômage !

(rires)

17,15

2. Nous, on est artistes. On va profiter des occasions ici. Sur le plan musical. Et on va le faire bien, on va le faire à la black.

La femme :

1. Parce que si jamais un jour on décide de partir d'ici, c'est bien de contribuer positivement à ce qui se passe dans ce pays, vu tout ce qu'il y a de négatif tout autour...

2. Oui, c'est vrai.

18,59 (expo de voitures d'occasion)

Oui, j'aime le succès. Le fait d'avoir du succès, ça me branche. J'ai envie d'être célèbre... Réussir dans la musique. Tout le monde cherche ça... tout le monde veut être le meilleur dans ce qu'il fait. Moi, la musique c'est ma vie. Chanter. Vous savez, ce que je fais là, c'est ma sécurité, mais la musique, je peux pas laisser tomber. C'est mon but, c'est mon combat... loin de chez moi. C'est pour ça que je suis ici. Pour devenir quelqu'un.

19,40

2. A un moment j'ai failli être obligé de partir. Parce que mon passeport, le visa avait expiré. Il a fallu que je trouve du travail, vite. J'avais pas de boulot et j'avais une semaine avant le départ de l'avion. Ca me faisait tellement... Je savais pas comment faire, mon vieux. Mais vraiment, rentrer, impossible. J'ai tapé à toutes les portes, pour empêcher cela... pour vivre. Je ne veux pas rentrer. La seule chose qui pourrait me faire rentrer, c'est la musique.

22,43

La seule chose que j'avais vue sur l'Allemagne, c'étaient les films de guerre avec Hitler et tout... Alors je pensais qu'ici il neigeait tout le temps, et que les gens étaient vraiment des pauvres types, qu'ils n'aimaient pas les Américains. J'avais vraiment la trouille de venir ici. "Oh bon Dieu, ces gens ne nous aiment pas et on est là depuis tant d'années !..." Alors, c'était agréable de se rendre compte que ce n'était pas tout à fait ça.

23,06

Je ne sais pas... Parfois tu te sens vraiment noir. Parfois, oui, tu le sens vraiment, parce que quand t'es dans un magasin, tout le monde te regarde comme s'ils n'avaient encore jamais vu un Noir. Pourtant, ça fait au moins 40 ans qu'on est ici à aller et venir. Et ils nous regardent encore comme si on venait de débarquer.

24,56

Avec l'uniforme qu'on portait, ils nous voyaient toujours en tant que soldats américains. "Ca se voit qu'ils sont américains, ils portent tous la casquette", comme moi... les super T-shirts de joueur de basket et compagnie. Mais maintenant qu'on en est sorti, on va au club, au Ku-damm par exemple, et là ils te demandent : "T'es africain ? Du Kenya, du Nigeria...?" Ils nous considèrent automatiquement comme des Africains, et plus du tout comme des Américains.

26,59

1. Ça, c'est une photo de mon père à l'armée. C'est l'ancien uniforme. Je ne me rappelle pas son boulot, je sais juste qu'il était en garnison à Kaiserslautern. J'essaie de me reconnaître en lui... Beaucoup de gens me disent que je lui ressemble comme deux gouttes d'eau. Et que je fais comme lui. Ça, c'est ma mère. Elle est belle ! Ça, c'est moi et ma femme. Le jour de notre mariage. En 1990. On était jeune. C'était la plus chouette période... deux jeunes.

27,40

Comme vous voyez, là, je suis avec ma famille. Ma femme est juste au milieu, ici. Là, c'est moi. C'est ma mère. Mon cousin. Les frères de ma mère... et d'autres cousins. Ma mère a adopté Sonya, comme sa propre fille. Mon beau-père, mes frères, mes soeurs. Mais mes cousins et mon père, eux ils lui ont manqué de respect. Aucun respect. Il faisait des plaisanteries sur ma femme. Parce que comme je te l'ai dit, il était à l'armée... Quand il était ici, à Kaiserslautern, ils se croyaient tout permis...

28,24

Avant que je vienne ici, on me disait que c'était soi-disant le paradis de l'Homme Noir. Ca voulait dire que toutes les Allemandes nous apprécient bien. Et il en avait une mauvaise image, parce qu'il était persuadé que toutes les femmes ici étaient après les Noirs. Quand je lui ai dit que j'étais marié à une allemande, il ne m'a pas pris au sérieux. On a eu un sacré affrontement quand j'étais là-bas.

28,48

Sonya :

Je ne me sentais pas en sécurité, au début, alors ça a été dur quand je les ai rencontrés. Mais ils ont été supers, la plupart. J'avais peur parce que j'ai toujours ressenti une drôle de vibration avec les Noirs américains. Ne pas être acceptée, sentir la discrimination. C'est toujours un peu ce que je crains, mais j'essaie chaque fois. Et en fait, je m'entends vraiment bien avec eux.

29,18

1. Bien sûr, je voulais voir mes amis, je n'étais pas rentré chez moi depuis deux ans. Je suis allé voir un très bon copain, on partageait la même chambre quand on était étudiants. Je suis venu avec une caisse de bière, comme on fait d'habitude... on boit de la bière... Je rentre pour lui dire bonjour, et la première chose qu'il me demande, c'est si j'étais marié. Je lui dis que oui, maintenant je suis marié. Alors il me fait : il parait que c'est une Blanche ? Je lui dis oui, c'est ça, une Blanche. Et j'en étais heureux... pas de honte à avoir.

29,53

Alors il me regarde et me dit, "je peux pas croire que t'aies fait ça". "Qu'est-ce qu'il y a de mal là-dedans ? " je lui demande. Il me répond que j'ai vendu l'âme noire. Je croyais qu'il plaisantait. Moi, je ne pense pas comme ça. Prendre comme symbole de statut social le simple fait que "je suis avec une femme blanche", non, c'est pas possible. Pour moi, Sonya est une femme. C'est difficile à expliquer à mes copains et mes copines noires... Parce qu'ils me demandent "mais pourquoi tu veux une femme blanche ?" Pour moi elle n'est pas blanche. C'est ma femme, et ma fiancée noire aurait pu me montrer la même chose que Sonya. Mais c'est Sonya qui était là pour moi.

Sonya

Ma famille a été très gentille avec lui, très tolérante... elle l'a en fait accueilli très normalement.

31,02

1. J'avais peur... Je ne savais pas s'ils m'accepteraient. Parce que j'étais noir. J'étais nerveux, j'arrivais pas à manger, je ne savais pas comment me tenir à table, ni quoi dire. Je n'arrivais pas à parler. J'étais là, c'est tout. Ils m'observaient. C'était marrant.

35,34

Je devais avoir 8 ans, ma mère et mon père étaient dans un trafic pas très clair. Je voyais circuler des fusils et de la drogue. C'était dans le West Side, dans le Bronx. Ils allaient faire la grosse affaire ; mon père disait qu'après, il aurait tout l'argent dont il avait besoin pour nous. Et qu'ensuite, il arrêterait. Donc ce jour-là, il est allé dans le parc,... dans le Bronx. Il croyait faire un gros coup. Il avait apporté tout le fric, mais au lieu de la marchandise, les types avaient amené des flingues. Il y en avait deux qui se baladaient dans le parc, l'air de rien.

36,16

Quand ils arrivent pour faire la transaction, les autres sortent les flingues, et ça a tourné à la fusillade. Ils en ont parlé dans le Daily News et le Washington Post. Ma mère a été touchée à la poitrine. Et mon père au menton et à la gorge. L'une des balles lui a déchiré le larynx. Pendant un an et demi il ne pouvait plus parler. Je crois qu'il n'a toujours pas retrouvé sa voix normale. Mais ils ont réussi à s'en sortir... vivants. Depuis ce jour-là, je ne les ai revus qu'une seule fois. A l'époque de Thanksgiving, cette année-là. Et je ne les ai jamais revus depuis.

- C'est dur.

Ca va.

37,57

Klier : Vous faites un si joli tableau de famille. C'est dur d'avoir déjà une famille à toi ?

Preston :

Parfois. En général, non. 90 % du temps il n'y a pas de stress. Par contre il y a 10 % de temps où on est stressé. Mais je crois que c'est toujours comme ça, une relation.Tu ne peux pas passer ton temps à faire des sourires ou à glousser comme les Waltons à la TV...

Klier : Et comment ça se passe pour toi, Jessica ? Tu fondes déjà une famille ? Tu es très jeune.

Jessica :

Je trouve ça bien. Je ne peux pas du tout m'imaginer la famille sans Shay.

Klier : Et sans Preston ?

Jessica :

C'est vrai..., je ne quitterais jamais Shay, je quitterais plutôt Preston si je devais choisir.

39,08

On voulait voir les femmes qu'on souhaitait. Avoir ici toute notre famille et nos amis. On voulait que ce soit comme il faut, avec des invitations et tout... Tout le monde vous apporte un grille-pain ou quelque chose comme ça. A la fin de la soirée, vous vous retrouvez avec 30 grille-pains...

40,17

Klier : Si vous retournez en Amérique, qu'est-ce qui vous attend ?

- Des problèmes. Et il faut savoir comment y faire face. Tu passes toute ta vie dans un quartier, et après, quand tu y retournes, ils se fichent de savoir qui tu es. Ils te traitent comme un étranger. Et ils vont t'en faire voir. T'as intérêt à leur faire piger d'où tu viens, tu vois ce que je veux dire ? Faut leur montrer que tu es un vrai de vrai, comme je te le dis. C'est la jungle, tu sais. Après tu leur dis qui tu connais... le fric de la came... le vrai boogie. Avec qui tu es. Après, ça va, ils te disent "O.K., ce sont tes frères, O.K., c'est bon"... Et c'est seulement à partir de ce moment-là, que tu peux te balader tranquille ; mais t'as intérêt à savoir... Oooooooh.

- Ça c'est une belle voiture.

En comparaison, celle-là est vraiment moche, on dirait. Elles ont des sacrés pots d'échappements, mon vieux.

41,09

Klier: Quelle importance a la religion dans ta vie ?

Elle est très importante. Comme les fondations ; c'est nos fondations. C'est de là que nous tirons notre force, notre sens spirituel. Quand j'étais petit, on allait à l'église et si tu étais sage, tu pouvais t'asseoir au fond avec les petits. Mais si t'avais la langue trop pendue, fallait t'asseoir avec grand-maman et elle, c'était dans les premiers rangs ; juste en face du prêtre. T'avais pas le droit de faire un bruit. "Ecoute la parole de Dieu, mon garçon."

41,36

Ou : "écoute la Bible ! Tu ferais mieux d'écouter la Bible ! Fais attention à la Bible !"

- Pour tous les Noirs, l'église baptiste que l'on connait, là où on a grandi, c'est notre force.

C'est ça notre force.

- Si tu as des problèmes à la maison, va à l'église, et prie.

Je me sens comme un paria, parce que je n'y ai jamais été, à l'église.

42,02

Klier : Pourquoi tu n'y allais pas ?

A dire vrai, je sais pas. Je crois que c'est de la paresse. J'ai honte de l'avouer. Tu sais, un jour je vais y aller, et j'aurai les genoux sales avant que tout le monde soit parti.

Dans la Bible il est toujours dit "Chante louanges au Seigneur". C'est ça qu'il faut faire.

Aujourd'hui encore, ma musique reste inspirée de l'Evangile. Quand je suis sur scène, je suis un chanteur inspiré. Et dans mes chansons d'aujourd'hui, ce n'est pas tellement l'Evangile qui parle du Seigneur, mais les problèmes du monde. La drogue. L'amour. La vie de tous les jours. Tout ce que je veux, c'est passer un message positif à travers mes chansons.

43,17

Klier : Ça fait quoi d'être ici dans une famille blanche ?

Au début, c'était un peu différent. Je m'y suis habitué. Maintenant, ça va. Au début, quand on allait quelque part, il y avait toujours ces regards bizarres. Les gens voient le reste de la famille arriver d'abord, ça va, tout est normal, et puis moi j'arrive dans le tableau et alors là, "Ben dis donc,... il vient d'où, celui-là ? Il va encore les voler, si ça se trouve..." (il rit) Une fois, on est allés chez des amis.

43,47

Quand on va quelque part, on essaie d'engager la conversation avec eux... "bonjour comment ça va, bla-bla-bla..." Et puis elle dit "et voilà mon Ehemann" (époux). C'est marrant, les trucs qu'ils me demandent."(il rit) Excusez-moi s'il-vous-plaît, est-ce que je peux toucher vos cheveux ? Et ils les touchent vraiment, et s'enfuient en courant. S'ils sont en famille, ils vont tous se dire "Oohhh, va toucher ses cheveux !" Et alors il y a toute la famille qui fait la queue pour venir toucher mes cheveux. Oh la la !!

Klier : Comment ça se passe, avec vos voisins ?

- Bien. Au début, je pensais que ça se passerait mal. Les gens sont assez âgés, ici. Ils sont très nombreux à être plus vieux que nous. Mais ils plaisantent avec lui, je crois bien qu'ils ont accepté que quelqu'un d'autre vive ici maintenant.

44,47

Non, je n'aime pas les voisins. Je ne les aime pas parce que tout le monde se prend pour un Polizei (policier). Tout le monde veut jouer les détectives. Quand je rentre du travail, ils sont tous sur leur balcon, et ils regardent en bas. En général, j'essaie de les ignorer, je regarde juste en haut comme si de rien n'était et je monte. Dès que je sors de la voiture, moi, c'est "hé, salut, comment ça va, bonjour, je suis à la maison, hello, c'est moi". Au lieu de dire bonjour, ce qu'ils disent eux, c'est du style (il rit) : "Mais non, on ne regardait pas, mais non..."

45,25

Klier : Tu veux dire que tout le monde a peur de vous ?

J'en sais rien. Ils ne parlent pas. Ils ne disent jamais rien. Les autres, je leur dis Hello. Je croyais que c'était allemand aussi. Moi j'aime dire Hello à tout le monde. Si je passe devant toi dans la rue, je vais te dire Hello... ou Guten Morgen (bonjour) ou autre chose... Mais ils ne répondent pas. OK, peut-être que je ne devrais pas dire Hello, ils n'ont sans doute pas l'habitude, peut-être en anglais ça leur fait drôle, je me dis qu'ils ne savent pas quoi répondre. Alors d'accord, je vais essayer Guten Morgen ; je suis en Allemagne, il faut que je leur dise Guten Morgen. Alors, quand je passe devant eux, je leur fais : "Guten Morgen". Bon sang, peut-être que je prononce pas bien "GUTEN MORGEN", allez on essaie comme ça.

Klier: Comment communiquez-vous ?

-Moi et Ghuan ? On parle avec les mains, mais il comprend tout. Enfin... parfois, ça ne marche pas super, mais on se débrouille.

Klier : Est-ce qu'il vous raconte des histoires de sa vie ?

- Oui, il parle bien un peu. Mais, comme je vous l'ai déjà dit, c'est difficile.

- Est-ce que parfois vous avez peur de lui ?

- Je dirais "nooui". Parfois oui, parfois non. Mais je dirais quand-même, que s'il lui arrivait quelque chose, ce ne serait pas vraiment agréable. Nous nous sommes tant habitués à lui. Je l'aime bien.

(chanson)

"I got this strangest feeling that you're stringing me along... Oh baby you better be good to me..." (J'ai ce sentiment bizarre que tu me suis... Oh, baby, tu ferais mieux de me faire du bien...).

Je ne voulais pas faire la guerre. Je peux vous le dire. Et c'était pareil pour la plupart d'entre nous. On s'était engagé pour se payer les études. Et voilà qu'on nous dit d'aller à la guerre. On avait reçu un ordre de mission de ravitaillement "Yankee 70-C"... Je venais juste d'avoir ma promotion. J'étais de ceux qui pouvaient être désignés. Et alors, t'imagines, ils nous disent : "Vous devez partir. Tu t'es engagé, mon vieux !" Mais j'ai dit "Bon Dieu ! Faut partir à la guerre, maintenant !" On l'a dit à tous les gars, tout le monde avait la trouille. Et puis, une dizaine de jours plus tard, on attendait toujours. Ça a duré une semaine et demie à peu près. A attendre l'ordre de partir. Et puis il nous ont dit qu'on n'y allait pas pour faire la guerre, mais juste pour ramasser les cadavres.

48,16

Quand tout a été fini, ils ont envoyé un détachement, parce qu'il y avait beaucoup de morts : des civils, des militaires, des femmes, des enfants, des soldats... tout, quoi. Il fallait tout nettoyer. On pouvait pas laisser tous ces cadavres comme ça. Il fallait ramasser les cadavres américains, mais aussi ceux de l'ennemi. Alors, ils envoyaient des détachements spéciaux. Il fallait mettre les morceaux de corps dans des sacs. Il fallait les compter. Il fallait essayer de mettre ensemble deux jambes, un bras et un corps. Comme ça, tu pouvais dire : c'est un corps. Même si ce n'était pas la même personne. T'imagines, tu prends un bras là, un autre là, une jambe... Tu mets tout dans le sac à cadavres. C'est ça qu'ils nous ont fait faire. Il fallait être sûr qu'il ne reste aucun cadavre.

51,19 (Expo de voitures d'occasion)

Klier : Ça te fait quoi maintenant d'être en Allemagne de l'Est ?

En Allemagne de l'Est ? Ça va. Ça me plait. J'aime le vert. C'est tranquille, c'est loin de la ville. Je peux réfléchir. L'autre jour, j'ai eu un petit problème : un client arrive, je pense que j'étais le premier Noir qu'il avait jamais vu. Il ne savait pas comment m'appeler. Il a demandé à mon chef, "C'est qui le euhhh..." Il m'a traité de macaque, ou quelque chose comme ça. Mon patron m'a raconté ce qu'il avait dit. Je ne me suis pas vraiment vexé, parce qu'il ne m'avait jamais vu. Mais je crois qu'il ne faudra pas trop que ça se reproduise. Ici, on m'appelle le nègre : "C'est qui le nègre ?", tu vois ?

 

52,05

L'autre soir, je suis allé chez mon patron. Il habite tout près. Il y avait des nazis là-bas. Il faisaient le salut hitlérien. Cette fois-là, j'ai eu un peu la trouille, parce que j'étais le seul Noir dans les alentours. Je me dépêchais pour arriver à son appart, j'avais peur. Quand je me retrouve en ville, je me sens un peu plus en sécurité, je connais du monde là-bas. Mais ici, personne. Ils n'ont jamais vu de Noirs, donc on ne sait jamais à quoi s'attendre. C'est nazi dans le coin. Mais ça va. Moi, en tout cas, je vais continuer à travailler par ici. Ca me plait. C'est loin de tout, comme je t'ai dit. Je me sens bien. Vraiment. C'est loin du pays.

55,53

Le rêve des Noirs - c'est vrai - nous sommes très religieux. Ma mère me disait toujours, "ll faut croire dans la Bible, tendre ta joue gauche" et tout ce baratin... Mais ça veut dire qu'il faut mourir pour avoir l'esprit en paix, que c'est au paradis qu'il y aura une bonne place... Je ne vais pas attendre de mourir pour avoir une bonne place. Je veux me la faire là où je suis, ici. Pourquoi je peux pas en avoir une ? Il y en a beaucoup qui disent : allons à l'église, croyons en Dieu, on ira au paradis, on aura une bonne place. Pourquoi on peut pas en avoir une ici ?

Tous les autres en ont une, pourquoi on n'en aurait pas, nous aussi ?

C'est comme ça que je vois les choses...

57,13 (dans un appartement)

Ce Rêve Américain, c'est ahurissant. La tarte aux pommes, Thanksgiving, la dinde, le baseball, les cacahuètes pendant le match. "Tu m'emmènes au match, dis ?"... Tout ça, c'est tellement bidon. Tu peux pas te représenter à quel point. Comment peut-on imaginer une chose pareille ? Ça me dépasse... Qu'on puisse conditionner quelqu'un au point de lui faire croire à cette histoire... Je vais te dire une chose : si c'est bien le rêve américain qu'on est en train de réaliser, alors comment peut-on être encore en train de rêver ? Quand on est nés, on ne nous a même pas donné la possibilité de nous réveiller. On nous a fait rêver américain. Je ne veux plus rêver. Je veux me réveiller. Le vivre, mon rêve. Pas question de passer le reste de ma vie à marcher dans du rêve. J'aime sentir les choses. J'aime être dans le concret. Donc le rêve américain, y en a pas. Ce qu'il y a, c'est des gens qui essaient de se battre, parce que là-bas, c'est la bagarre. Et si tu survis pas à la bagarre, c'est fini. Je veux sortir, me battre. Quand ce sera fini pour moi, j'espère bien que j'aurai une place au paradis, parce qu'au rez-de chaussée, il y a trop de monde. Et il fait trop chaud. (rire)

 

 

Adaptation : 3 i Traductions.

 

Adaptation   3i Traductions