![]() | ![]() |
Nous avons le même domicile
Un film de Christiane Ehrhardt
2'09
Commentaire :Erfurt, en Thuringe. 138, allée Youri Gagarine. Construite en 1970, la tour abrite 431 personnes dans 132 appartements répartis sur 16 étages.
2'45 Commentaire :
Un immeuble comme on en trouve partout. Pourtant les portes des appartements ne se sont pas ouvertes partout.
3'45 voix, Femme :
Chacun essaie de se contenter du minimum d'espace, pour arriver à payer son loyer. Ceux qui ont de l'argent s'achètent un appartement ou une maison, bien sûr. Malheureusement, je n'ai pas cette chance. Par exemple, mon loyer est cinq fois plus élevé qu'avant. Il est passé au-dessus des 2400 francs, et ça ne va pas s'arrêter là.
5'51 voix, Homme :
À vrai dire je rêvais de trois choses. J'avais très envie de devenir officier. J'étais par ailleurs très attiré par le métier de comédien. J'avais même entrepris de devenir autre chose, mais j'ai échoué après quelques temps : je voulais être danseur, mais mon école de danse a fait faillite. Ce n'était pas ma faute. Je n'y étais pour rien, n'est-ce pas ? Ensuite, j'ai dû abandonner et me rabattre encore sur toutes sortes d'autres métiers. Mais ces rêves ont subsisté en moi jusqu'à ce jour.
6'33 voix, Adolescent :
J'aimerais beaucoup m'engager dans l'armée, me porter volontaire pour deux ans, dans un premier temps. Ensuite, je pourrais entrer dans la police ou rester dans l'armée.
- Pourquoi donc ?
- Pour moi, travailler pour la police ou pour l'armée, c'est avant tout faire quelque chose pour la patrie, si je peux m'exprimer de manière un peu patriotique; en plus j'imagine que c'est un métier formidable.
6'56 voix, Homme :
Ce monsieur à la petite moustache, Adolf Hitler, à l'occasion d'une visite électorale ici à Erfurt, m'a tenu tout petit dans ses bras. Ce fut inimaginable, sensationnel ! On me l'a sans cesse rappelé en me disant : "Rends-toi compte, tu deviendras forcément quelqu'un d'exceptionnel." Mais je ne suis rien devenu du tout.
7'55 voix, Femme :
Vous vous imaginez ? J'habite déjà dans cet immeuble depuis 1971 et seuls quelques colocataires sont devenus des proches.
8'07 voix, Adolescent :
En tant que policier, je protégerais la population par exemple et justement, je pourrais aussi changer quelque chose. Par exemple, quand il y a des accrochages avec des casseurs qui se montrent violents lors de manifestations. Bien sûr, personne n'a rien contre les manifestants et les manifestations pacifiques.
9'29 voix, Femme :
Je suis en train de lire les offres d'emplois. C'est l'une de mes activités quotidiennes, qui ne donne d'ailleurs pas beaucoup de résultats. Je ne suis ni carreleur, ni chef mécanicien, et je ne tiens pas non plus à remplir des rayons au centre commercial. Bien sûr, j'ai appris la serrurerie, j'ai un bac option serrurerie, ensuite j'ai obtenu un diplôme professionnel, puis un diplôme universitaire et je suis à présent diplômée en sciences politiques, mais depuis la chute du mur, ou plutôt depuis le début de l'union monétaire, je suis au chômage.
10'22 voix, Homme :
J'ai maintenant 54 ans. Je suis resté directeur des ventes d'une grande entreprise d'Erfurt jusqu'en 91, puis j'ai commencé à travailler dans les assurances. Jusqu'à la chute du mur, ou plutôt jusqu'à ce que nous soyons partagés en plusieurs sociétés anonymes, nous étions lentreprise dEtat Erfurt Electronique. Une entreprise d'électronique qui employait environ 2500 personnes. Nous produisions des directions pour des machines assemblées en RDA. Ces machines étaient essentiellement exportées vers l'Union Soviétique, la Pologne, la Hongrie etc., mais une partie était également destinée à ce qu'on appelait alors les économies non socialistes.
11'07 voix, Femme :
En réalité, je voulais apprendre lélevage des chevaux. Mais c'est un peu tombé à l'eau, parce que je n'avais pas suffisamment de relations dans ce milieu. C'était un métier très convoité, par les jeunes filles en tout cas. D'ailleurs, c'est toujours le cas aujourd'hui. Et à lépoque, il fallait être pistonné pour pouvoir entrer dans l'entreprise. Mais je ne connaissais personne. Et on engageait en majorité les enfants des employés. Les parents allaient dire au chef : "Oui, il faudrait engager mon fils, sinon j'arrête de travailler", vous voyez le genre...
11'48 voix, Femme :
Je suis à présent technicienne. Je travaille dans les instruments de mesure et les modules électroniques. Nous fabriquons des circuits imprimés pour toutes sortes d'appareils - calculateurs électroniques, ordinateurs- enfin pour tous les appareils possibles et imaginables.
- Quelle est votre formation ?
- J'ai été formée comme ouvrière qualifiée en électronique, dans l'ancienne usine d'équipement radio. Puis j'ai travaillé comme installatrice. Ca a duré jusqu'à sa naissance, en 1990. J'ai pris un an de congé maternité et après ce congé, ils m'ont réintégrée pour les trois mois réglementaires, au terme desquels ils m'ont immédiatement licenciée. "Dans l'intérêt de l'entreprise". Ils ont commencé par licencier les mères de famille, car elles sont plus souvent absentes.
- C'était en quelle année ?
- En 1991. Embauchée en mai pour être licenciée en août, je me suis retrouvée au chômage, à partir de septembre. Ensuite, j'ai cherché un emploi pendant trois ans. Mais j'étais forcée de rester à la maison pour m'occuper du petit ; c'était trop pour mon mari. J'ai dû encore attendre pendant un an et demi le poste que j'occupe actuellement. J'y suis depuis trois mois et ça me plaît beaucoup.
13'44 voix, Homme :
Je ne connais malheureusement pas mon père. Il a foutu le camp juste après ma naissance. Il s'est tiré à l'Ouest. L'accouchement a été difficile pour ma mère. C'est ce qui a déclenché son épilepsie. Elle avait déjà des prédispositions, mais depuis l'accouchement, tous les ans, elle doit faire face à un assez grand nombre de crises.
14'09 voix, Homme :
Pendant des années, mon grand-père avait servi comme officier dans les troupes frontalières de la RDA, après avoir été garde mobile dans la Police Populaire. Alors c'était à moi de reprendre le flambeau.
A l'époque, c'était très clair pour moi, je voulais suivre les traces de mon grand-père. Je voulais lui ressembler et devenir comme lui, un communiste convaincu, un bon officier de l'Armée Populaire Nationale.
14'51 voix, Femme :
Et à ce moment-là, on m'a dit : "Tu apprendras soit l'élevage des porcs soit celui des boeufs". Je me suis dit : "Non, pas les porcs ; ça pue trop. Je préfère les vaches. C'est aussi grand qu'un cheval. Bon, je ne pourrais pas les monter et il faudra les traire mais de toute façon, ça ira aussi." Voilà dans quel état d'esprit j'ai débuté ma formation.
15'13 voix, Femme :
Vous voyez l'âge que j'ai. En 1951, je suis entrée à l'Institut de Pédagogie. A ce moment-là, on était encore en plein bouleversement et tout devait changer en s'améliorant. D'autre part, le russe est pour moi une langue très belle, à laquelle ma grand-mère m'avait préparée, disons sur le plan émotionnel, sans en avoir parlé tellement. J'ai découvert seulement plus tard, que ce lien émotionnel m'avait influencée. Ca avait été mon point de départ et en réalité, ce qui a éveillé ma passion pour ce métier. Ca peut paraître stupide ou quelque peu naïf, mais j'étais ravie de devenir enseignante. Même en RDA, on pouvait captiver les élèves en sachant s'imposer et en faisant preuve d'imagination, de courage et de volonté.
16'16 Adolescent :
Maintenant, le plus important à l'école, c'est d'être bien habillé. La tenue joue un rôle assez grand. Alors qu'avant, on ne s'occupait pas tellement des vêtements, à partir du moment où on rentrait dedans. On ne disait pas : "Untel porte ceci, il est classe, il est à la mode, untel porte cela, il est pas dans le coup". Aujourd'hui, c'est plutôt comme ça. Je dirais qu'aujourd'hui, les élèves accordent trop d'importance à la façon dont on s'habille et à l'apparence qu'on a.
16'42 Homme :
Bon c'est vrai, je séchais les cours, mais ça venait du fait que les profs étaient contre moi, à cause de mon apparence et parce que j'avais refusé de participer au cours de russe. A partir de là, ils n'avaient pas arrêté de s'acharner sur moi. Alors je me suis dit qu'il suffisait de ne pas retourner à l'école. Faut voir qu'à douze ans, on n'a pas encore trop réfléchi à la vie. Ensuite, la police m'a reconduit plusieurs fois à l'école, mais ça ne changeait rien du tout, parce que la plupart du temps, je repartais par la fenêtre de derrière.
17'46 Homme :
En RDA, les loyers ont toujours été bon marché. Après toutes ces années, l'immeuble nécessite des travaux qui vont coûter très cher au propriétaire, l'Office Communal de Construction Locative, et naturellement aussi aux locataires. Le coût des rénovations est estimé à plus de 32 millions de francs.
18'36 Homme :
Un jour, pendant mon apprentissage, des gens qui n'avaient absolument rien à faire dans l'usine, sont venus nous voir à l'atelier, pour nous interroger comme ça :
"Qu'est-ce que l'État vous a apporté jusqu'à ce jour ? Vous avez une formation scolaire, vous avez reçu un apprentissage. Et maintenant, qu'êtes-vous prêts à donner à l'État ? Avez-vous l'intention de faire 18 mois de service militaire, parce que c'est votre devoir, ou êtes-vous prêts à faire enfin quelque chose pour l'État et à vous engager trois ans ? Comment envisagez-vous votre avenir ?"
Comme j'appréciais beaucoup mon travail, je voulais améliorer mon niveau de qualification et obtenir mon diplôme. Alors ils m'ont répondu :
"Oui, mais pourquoi l'État devrait-il vous faire cadeau d'une autre qualification, si vous ne lui donnez rien en contrepartie ?"
19'32 Homme :
Ce qui était formidable, c'est que ça nous permettait d'apprendre des vertus militaires comme la discipline ou encore l'obéissance. L'ordre était pour moi l'une des composantes essentielles de la vie militaire, mais ça avait également un petit côté aventurier.
19'56 Homme :
Je n'aurais jamais pu m'y faire, j'en suis sûr et certain. Je voulais suivre ma propre voie, me passer du Parti et de l'armée, parce que je ne pouvais pas m'identifier à ça.
20'52 Homme :
Grâce à mon père, j'ai bien connu un membre de l'armée soviétique, un sergent de la Sûreté de l'État, grade qui correspondait à celui d'adjudant-chef, chez nous. Il parlait parfaitement notre langue et il occupait un poste d'interprète auprès de la Kommandatur, ici à Erfurt. Comme je vous l'ai dit tout à l'heure, c'est mon père qui me l'avait présenté. Il avait l'habitude de nous rendre visite, à la maison. Il faut savoir qu'après la guerre, dans ce qui était encore la zone d'occupation soviétique, et qui allait devenir la RDA, il était vivement recommandé d'entretenir l'amitié germano-soviétique. Je me suis donc lié avec ce soldat, pour m'engager sur cette voie.
21'34 Adolescent :
Je trouve qu'il n'est pas bon de laisser entrer tous les étrangers pour qu'ils quittent l'Allemagne au bout d'un mois, si ça leur chante. Mais les gens qui sont persécutés dans leur pays sont les bienvenus. Personne ne s'oppose à ce qu'ils viennent. Bien sûr, on ne doit pas les laisser voler ou faire ce genre de choses. S'ils veulent rester, il est clair qu'ils n'ont pas le droit de faire ça.
21'56 Homme :
Et puis en janvier 1950, ce soldat fit irruption chez nous en fin d'après-midi, et sollicita de toute urgence une entrevue avec mon père. Il avait l'air désemparé. Après environ une heure, mon père est sorti de la pièce en compagnie du Russe et il m'a dit : " Ecoute-moi bien, nous devons aider Vladimir - c'était son nom : Vladimir Grianov - nous devons absolument l'aider; il doit passer à l'Ouest ". Nous avons atteint la frontière vers Hildburghausen. Mais nous avons été dénoncés par des bûcherons qui travaillaient dans cette zone. Soudain la police des frontières est apparue en hurlant : "Halte ! Pas un geste ou on tire !" On nous a ensuite traînés devant un tribunal soviétique, où nous avons été jugés en langue russe, sans acte d'accusation, ni interprète. Et en l'espace d'une heure, une heure et demie, nous avons été condamnés à 25 ans de travaux forcés et on nous a pris tous nos biens. Nous avons été transférés au terrible pénitencier de Bauzen, qu'on appelait la Misère Jaune. Mon père na pas survécu. Il est mort d'une crise cardiaque en mai 1953, là-bas à Bauzen.
23'50 Homme :
Bon, alors je suis né en 1925. Mes parents étaient de simples ouvriers agricoles. J'ai grandi dans un village comme n'importe quel enfant d'ouvriers agricoles. Ma famille n'était pas du tout politisée. Mon père ne s'intéressait pas à la politique et ma mère non plus. J'ai commencé dès le plus jeune âge à lire énormément. Et le moment le plus merveilleux de mon enfance fut la venue d'Hitler. Je tiens à dire qu'il était pour moi une idole ; ce n'était plus un homme, c'était une idole. Voilà pourquoi je voulais moi aussi partir à la guerre pour combattre jusqu'à la victoire finale, selon l'expression consacrée. Par la suite, au cours de ma captivité, j'ai fini par comprendre que ce n'était pas un système qui valait la peine qu'on se batte pour lui. J'étais retenu prisonnier par les Soviétiques et je pensais, en toute sincérité, que l'avenir de l'humanité se trouvait là où les ouvriers et les paysans avaient leur mot à dire. Avec la meilleure volonté du monde, en tant que simple prisonnier de guerre, je ne pouvais pas deviner que cétait, en fin de compte, un système sans avenir. A l'époque, je croyais que c'était un système plein d'avenir. Et c'est armé de cette foi, que je suis retourné dans la toute nouvelle RDA, une fois libéré.
25'11 Homme :
Bien sûr, je pourrais vous raconter des histoires, mais je suis honnête et je dis qu'après un certain nombre d'années j'étais tellement conditionné par l'endoctrinement et par les cours que nous avons dû suivre, qu'à partir de 1965 environ, je me suis identifié à la RDA. J'ai tiré un grand trait sur mon passé. Je me suis dit que j'avais fait beaucoup d'erreurs, mais que j'étais enfin sur le droit chemin. Le socialisme était la vérité, la réalité. Alors, j'y ai cru dur comme fer et vous trouverez peut-être que j'en rajoute, mais à certains moments j'aurais été prêt à me faire démolir pour Honecker. Bien sûr, ça n'est plus le cas aujourd'hui.
27'44 Femme :
... en fait, c'est affreux. Je ne suis pas faite pour rester enfermée toute la matinée. J'envoie aussi des lettres de candidature, sur les indications de mes amis. Pour l'instant, j'ai obtenu les assurances chômage. Je commencerai à les toucher dans deux mois.
28'04 Homme :
Ce premier novembre, lannée dernière, était le premier anniversaire de la mort de ma femme. J'avoue qu'elle me manque à chaque instant de la journée. Elle me manque quand je fais la cuisine, quand je discute. Elle me manque le soir, quand tout le monde est couché et même si mes enfants ont respectivement 15 et 23 ans, elle me manque particulièrement pour leur éducation. Elle me manque beaucoup et je me rends compte que j'ai perdu un être cher, qui tenait une place essentielle dans ma vie. Le grand savait que sa mère était malade et que son état était grave. Mais je n'avais rien dit au petit, notre fils adoptif, parce que la même maladie a emporté sa mère - ma belle-soeur - il y a 8 ans. Ils ont tous les deux beaucoup souffert de ce décès. Et ils ont tous deux perdu les pédales à l'école et dans les études. Ils n'ont pas pu surmonter leurs nouveaux problèmes, car c'était ma femme qui leur servait d'interlocutrice pour les questions scolaires, et sur le plan personnel.
29'22 Homme :
Personnellement, j'avais prévu que ça se passerait de cette façon, le licenciement d'un millier de personnes qui allaient devoir se recaser tant bien que mal. Et je dois dire que sur le moment, ça m'a fait reculer. Je me suis dit : "S'il y en a mille qui doivent partir, pourquoi ne serais-tu pas l'un d'entre eux ?" Et puis je pensais qu'avec ma formation et mes connaissances, étant donné l'engagement dont j'avais fait preuve à beaucoup d'égards, je parviendrais à exercer de nouveau le métier qui me passionne; à faire quelque chose dans la finance, travailler pour une banque ou quelque chose comme ça. Mais j'ai très vite perdu mes illusions. Dans les vingt premières réponses à ma lettre de candidature, jarrivais toujours en deuxième position.
30'11 Homme :
... comme je refusais de retourner à l'école, pour échapper aux difficultés que me créaient les profs et à tout cet environnement, j'ai été placé dans un foyer spécialisé, en 1972. J'y suis resté jusqu'en 1975, avant d'être envoyé dans un foyer d'apprentissage, parce qu'on trouvait à l'époque, que je n'étais pas encore assez mûr pour être rendu à la vie normale.
30'46 Femme :
J'ai donc fait une nouvelle reconversion. J'ai une formation de commerciale dans l'immobilier et j'ai réussi l'examen de la Chambre de Commerce et d'Industrie en juillet 1993. Malgré cela, je viens encore de passer 18 mois à me morfondre chez moi tout en faisant des pieds et des mains pour trouver un emploi dans l'immobilier ; mais je suis déjà trop vieille, trop laide - pour une femme. Au terme de mon dernier entretien d'embauche, ma sympathique interlocutrice, qui avait ma corpulence et mon âge, m'a dit qu'elle préférerait encore embaucher un homme.
31'09 Homme :
La vie au foyer était telle que seul le plus fort comptait. Il fallait s'imposer face aux autres jeunes, dès le premier jour. Il y avait par exemple un rituel de bizutage qu'on appelait "la bataille d'entrée". Chaque nouveau recevait une sorte de raclée de bienvenue qui lui était administrée par les anciens du foyer. Cela permettait de voir jusqu'où on pouvait aller avec un nouveau venu, s'il se défendait ou s'il se laissait faire. Comme ça on était catalogué dès le départ. Celui qui avait le malheur de ne pas se défendre, restait un minable jusqu'à la fin de son séjour au foyer d'apprentissage.
32'27 Homme :
Je suis au chômage depuis 1990. Maintenant, j'évite les conversations de palier. Les voisins et les autres gens n'ont pas besoin de savoir à quel point ça fait mal de rester sans emploi. Coupez !
32'46 Homme :
A l'époque, j'habitais dans mon village, où ma mère vivait encore avec mon beau-père. J'ai oublié de vous dire qu'elle s'était remariée. La Police Populaire menait alors une campagne massive de recrutement, dans le village. Comme vous le savez, je croyais au modèle socialiste et à beaucoup d'autres choses. J'ai donc répondu à l'appel sans me poser de questions et je me suis inscrit, enfin... je me suis engagé dans la Police Populaire, dès le mois d'août 1950.
33'22 Homme :
Quand j'étais jeune - à 19 ans, j'avais une moto de type RT et un jour le cadre a lâché. Personne n'a voulu me le ressouder, alors j'ai essayé de construire moi-même un appareil à souder et le truc a explosé pendant que je le revissais. C'est comme ça que j'ai perdu mes deux mains. C'était en septembre 1971. J'ai baissé les yeux et je n'ai pas compris tout de suite que mes mains n'étaient plus là. Mon pantalon était déchiré aux jambes; je n'avais plus de chaussures, plus de chaussettes. J'ai juste regardé mon pantalon et je me suis dit : "Quelle poisse ! Mon jeans est complètement foutu."
- Quel conseil aimeriez-vous donner à votre fils pour sa vie future ?
- Il doit écouter sa propre conscience, s'il en a une. Ca permet d'éviter beaucoup d'embêtements et de peines.
34'20 Femme :
Marlène a vécu une sale expérience. Un homme l'a harcelée sexuellement dans l'ascenseur. Elle prenait l'ascenseur avec son frère, qu'elle raccompagnait de l'école maternelle, comme elle le fait chaque jour. Elle rentrait bien sagement. Un inconnu d'environ 25-30 ans se tenait devant l'ascenseur. Je pense d'ailleurs qu'il n'habitait pas l'immeuble. Dans l'ascenseur, il lui a mis la main sous la jupe puis dans la culotte et lui a demandé si ça lui plaisait. Bien sûr la petite était complètement choquée. J'ai essayé de me renseigner auprès des voisins et j'ai appris qu'une vieille dame de l'immeuble l'avait vu mais qu'elle ne voulait pas être mêlée à tout ce remue-ménage. Dans le style, je ne veux pas en entendre parler, ça ne me regarde pas, je ferme ma porte, laissez-moi tranquille.
36'03 Homme :
En principe, on ne pouvait vraiment compter que sur soi-même et chercher un moyen, une manière de s'en sortir. Je veux dire que quand on entre dans ce genre d'institution dès l'âge de 12 ans, on finit par ne plus savoir quel comportement on doit avoir. Souvent, j'en avais tellement ras-le-bol que j'avais des idées de suicide. C'est vraiment très pesant de ne pas grandir dans une famille et de se chercher une famille de remplacement sans la trouver.
37'38 Homme :
En réalité je suis outilleur, mais avec l'accident, la perte de mes deux mains et d'un oeil, ma carrière était fichue. Au bout d'un an, ma copine m'a laissé tomber. On était fiancés et on voulait se marier. Un copain à moi qui était devenu très attentionné, me l'a piquée. Ca me donne encore mal au ventre, rien que d'y penser. Je ne me supportais plus moi-même. Je ne sortais plus que la nuit, une perruque sur la tête et des lunettes de soleil, pour ne pas être reconnu. J'avais les mains cachées dans mes poches. Je continuais d'aller au bar. Je restais assis là, les mains sous la table. J'observais les clients et quand personne ne faisait attention à moi, j'avalais ma bière d'un trait, je reposais mon verre et je remettais les bras sous la table. J'avais honte de moi à en crever.
38'31 Homme :
J'ai dû résoudre des affaires de moeurs ou plus exactement, des attentats aux moeurs commis sur des enfants. Les coupables étaient parfois les parents et en particulier le père, parfois des personnes extérieures, qui avaient su gagner la confiance des enfants. Sinon, j'ai eu des affaires de viol. On en avait aussi pas mal en RDA. Et enfin, je me suis occupé de nombreux cambriolages.
39'09 Homme :
L'ordre est une façon de vivre à laquelle j'ai été initié dans la maison de mes parents et ces dernières années, ça a pris beaucoup d'importance dans ma vie. Non pas que chaque chose doive toujours retrouver une place bien précise, mais pour moi, l'ordre c'est de bien ranger chaque objet après l'avoir utilisé, de laver la vaisselle sans trop attendre et de la ranger dans le placard, de passer l'aspirateur, de faire la poussière, et d'essayer - autant qu'un homme peut le faire - de veiller à la propreté de la salle de bain, de la cuisine et des autres pièces.
39'53 Fils I :
En fait, on reconnaît aussi la personnalité de quelquun à son sens de l'ordre. Quand un appartement est propre et bien rangé, on peut en déduire que la personne qui y vit, sait où elle va et ce qu'elle doit faire pour y parvenir. Quand on est ordonné, ça a aussi des répercutions sur le plan professionnel et pas seulement chez soi.
40'26 Fils II :
Stéphane, lui, il veut que j'aie de bonnes notes à l'école, que je m'applique et tout. On a souvent des accrochages parce que je ne me donne pas beaucoup de mal pour l'école alors qu'il voudrait que je m'y intéresse plus. Il dit que je ne travaille pas assez et je lui réponds que cest déjà bien assez. C'est vrai que mon travail est parfois insuffisant, mais c'est parce que l'école me donne des boutons et que je préfère laisser tomber. J'ai juste besoin de savoir lire et écrire. Ca, je le sais déjà et en plus je connais mes tables de multiplication. Qu'est-ce que je peux apprendre de plus ? Je connais même la table des dizaines, pas seulement celle des unités.
41'01 Fils I :
Quand on connaît la réussite, on obtient la reconnaissance des autres, qui vous admirent et vous remarquent dans certaines situations. Et quand on réussit ce qu'on entreprend, on comprend pourquoi on est venu au monde.
41'26 Homme :
Personnellement, quand je regarde par la fenêtre, je n'aime pas voir traîner tous ces déchets. Les gens jettent toutes sortes de choses par la fenêtre : des bouteilles, du pain rassis, du fromage ou n'importe quoi d'autre; et ensuite, ça traîne là. Bien sûr, le service communal de l'habitat a mandaté une entreprise de jardinage pour faire le nettoyage, mais la plupart du temps, le travail n'est pas fait. Alors le seul moyen qui me reste est de nettoyer moi-même. Ici, on ne peut améliorer l'environnement qu'en prenant soi-même le taureau par les cornes.
42'13 Homme :
En 1991, quand j'ai été renvoyé de l'armée, je me suis demandé ce que j'allais bien pouvoir faire. Commencer une carrière dans la construction métallique, qui est le métier que j'ai appris ou bien continuer dans la même branche ? J'avoue que je me serais volontiers engagé dans la police, mais j'étais trop vieux pour ça. Et puis l'ANPE ma proposé un stage de reconversion dans le domaine de la sécurité, avec une spécialisation dans la protection d'entreprise. Au fond, c'était exactement ce que j'avais envie de faire.
42'58 Femme :
J'aurais bien voulu que mon mari retrouve un travail manuel, comme moi dans mon entreprise. Je travaille dans l'entretien des espaces verts. Et j'aurais vraiment aimé qu'il soit obligé de mettre la main à la pâte, de piocher, de creuser et de faire tout ce que nous faisons dans notre travail. Mais d'une certaine manière, ça l'a sans doute un peu effrayé. Je lui avais proposé d'en parler à ma chef pour qu'il puisse venir travailler avec nous. Ca aurait pu se faire sans problème, mais il a sans doute eu peur que je lui mène la vie dure et qu'il soit obligé de faire de vrais efforts physiques, peur de se mettre au boulot, peur que ça finisse par l'accabler. Mais je pense qu'il a encore su saisir la bonne opportunité et prendre un bon départ. En tout cas, il a encore eu une sacrée chance. Alors que la pauvre créature que je suis, continue de se crever à la tâche. Enfin...
44'14 Homme :
Au début, j'ai essayé de cacher mon homosexualité. Mais par la suite, j'ai pensé que c'était inutile, parce que je me serais trahi tôt ou tard. J'en ai donc parlé ouvertement à l'atelier. Ca ne m'a pas vraiment rapporté des amis. Les autres se sont tout de suite détournés de moi, pour la plupart. Et à partir de là, tout le monde s'est mis à nous éviter, moi et mon pote avec qui je travaillais. On mangeait tout seuls à la cantine.
45'38 Homme :
Je me sens abattu, quand je reste ici sans rien faire, alors que ma femme doit aller travailler. Ca me fait du mal. Le mieux serait de pouvoir travailler avec elle, dans son entreprise. Mais c'est toujours pareil : sans mains, on n'obtient pas de travail. "Il n'est même pas capable de faire un numéro de téléphone." C'est le genre de détails qu'ils mettent en avant quand ils ne veulent pas embaucher quelqu'un. Nous nous entendons bien. En plus, nous avons quelqu'un qui nous lie solidement : notre fils. Avec lui, je pense que rien ne pourra nous séparer. Non, je ne crois pas que notre couple puisse être menacé à cause de cela.
46'24 Homme :
Nous avons dû nous priver pendant une longue période, à cause de ma formation. Il a fallu que je réunisse les 40 000 francs pour me présenter au diplôme. Et j'ai été très pris. Nous voulons simplement rattraper le temps perdu. Passer plus de temps ensemble et surtout nous occuper du petit. Et le soir, après le travail, je n'ai qu'une envie, c'est de rentrer au plus vite pour le regarder grandir. Il évolue chaque jour. Il se met à ramper, à tenir assis. Ils changent tous les jours, à cet âge-là. Alors je veux être présent pour vivre ça pleinement. Je crois aussi que c'est bon pour notre relation.
Femme :
Je trouve qu'il est très important qu'André soit présent et que nous passions beaucoup de temps ensemble. En fait, je ne rêve que de ça. C'est ce qui compte le plus pour moi : vivre une bonne relation, dans laquelle l'enfant s'épanouit. Je trouve ça particulièrement important. Je préfère renoncer à un certain confort matériel.
Homme : Nous pensons simplement qu'aujourd'hui, l'important pour nous et notre enfant, c'est avant tout de vivre ici en harmonie.
48'33 Homme :
Chez nous, le nombre des postes prévus par le plan avait diminué. Et à ce moment-là, on devait embaucher des jeunes qui sortaient de l'école de police. Comme j'étais le plus vieux du collectif - je venais d'avoir 60 ans, on m'a proposé de partir en préretraite.
49'01 Femme :
Mon mari n'est pas un homme d'intérieur. Il a peur qu'on lui colle l'étiquette d'homme au foyer. Il a fait en sorte de rester le plus possible dehors. Il adore rencontrer d'autres gens. Heureusement à l'époque, je travaillais encore.
50'00 Femme :
J'ai dû abandonner beaucoup de choses que je croyais de mon domaine. Aujourd'hui, mon domaine s'arrête à la porte d'entrée. Mais vous savez, une femme laisse parfois parler son coeur et ce n'est qu'après de nombreuses déconvenues, que je me suis dit : "Occupe-toi de tes oignons, ferme-la, ma belle". Enfin ça n'a tout de même pas été facile. Mais je crois que la difficulté est synonyme de cohésion. Les choses trop faciles ont tendance à s'envoler au premier coup de vent.
51'10 Femme :
Je ne suis pas habituée. J'ai toujours travaillé, il le fallait bien. Je navais pas le choix d'aller travailler ou non. Cela fait onze ans que je suis divorcée et heureuse de l'être. Je suis fière de m'en sortir toute seule, avec mon fils. Je devrais aujourd'hui remercier l'État pour son virement tous les mois, mais je ne le fais pas. Je pourrais très bien subvenir à mes propres besoins, si on me laissait travailler.
52'00
Femme : C'est important de rêver, rêver de retourner vivre à la campagne, dans sa propre maison, avec un bout de jardin. Les enfants pourraient jouer dehors, ça serait bien.
52'41 Homme :
Des souhaits ? J'en ai deux qui se sont réalisés. Avoir une famille; une épouse et mon fils. Le reste est parti en fumée.
53'36 Homme :
A partir de 1983/84 et jusqu'au milieu de l'année 1985, la Stasi m'a soupçonné de faire de l'espionnage militaire au profit des services secrets d'une puissance occidentale. Un jour, ici au 138, allée Youri Gagarine, les gens de la Stasi se sont introduits dans mon appartement et ont placé des micros à des emplacements qui ne figurent malheureusement pas dans ce rapport. J'étais sans arrêt sur écoute. Il y avait même un appartement au dixième étage de l'immeuble, qui était occupé par un membre du contre-espionnage. C'est là que cette personne a enregistré tout ce qu'on disait ici, dans l'appartement. Nous n'avons jamais rien remarqué, ma femme et moi.
54'52 Homme :
Notre propre existence consistait à faire tout ce qu'on nous disait. Aujourd'hui je sais que c'est le propre d'une dictature. On doit suivre comme des moutons, c'est comme ça partout où règne la dictature. On pouvait toujours se dire intérieurement que ce qu'on faisait n'était pas bien, ça ne nous empêchait pas d'obéir. On avait une famille et tout ce qui s'ensuit. Et personne ne pouvait deviner que ce système pourrait, disons... s'écrouler aussi vite.
55'23 Homme :
Je veux être compétent et me rendre indispensable. Oui, j'ai envie de bien faire mon travail et de transmettre mon savoir-faire aux jeunes apprentis. Je désire vraiment accomplir quelque chose de constructif.
55'40 Homme :
Je me prends souvent à dire que c'est terminé, que je ne dois plus travailler que pour moi ou pour ma famille et qu'en fait, ce qui peut arriver aux autres autour de moi ne m'intéresse pas. Je dois penser à mon avenir, à ma famille, à mes enfants. C'est ce qui passe en premier maintenant, c'est la seule chose qui compte vraiment pour moi.
56'07 Femme :
Je fais des efforts désespérés pour ne pas donner l'impression d'être chômeuse. Pour moi il est très important que les gens ne s'en aperçoivent pas. Et à ce niveau-là, je prends bien soin de mon fils. Je ne veux pas qu'il aille à l'école, habillé comme un petit va-nu-pieds (sanglots).
56'50 Femme :
Maintenant, chacun essaie de s'isoler un petit peu, ne serait-ce qu'à cause de linsécurité. On fait en sorte de ne pas trop se lier avec des inconnus. On rentre chez soi, on ferme la porte et on ne laisse plus entrer personne. On ne vit que pour soi-même. On ne va plus vers les autres. C'est devenu plus froid.
57'14 Homme :
Peut-être que je me surestime, mais quand j'observe l'évolution globale de la ville, de la région et aussi de l'Allemagne, je me remets naturellement à penser que je pourrais apporter mon concours et peut-être même quelques-unes de mes réflexions. Mais je pense qu'aujourd'hui au moins autant que par le passé, il ne faut pas se tromper de parti, si on veut se faire une place où que ce soit.
58'07
Mère :
J'aimerais partir seule en vacances sans travaux domestique, sans mari, sans enfant, prendre une semaine pour moi toute seule. Mais ça n'irait pas. Je crois qu'au bout de deux jours, j'aurais déjà envie de rentrer, parce que je me demanderais ce qui se passe à la maison. Je ne crois pas qu'il s'en sortirait tout seul. Je ne sais pas, nous n'avons pas encore essayé.
ADAPTATION: 3i Traductions
| Adaptation 3i Traductions |