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DES EPINES AU Cur LE QUOTIDIEN DES FEMMES KURDES
01.56 L'un après l'autre, nos proches nous quittent, Sans adieu ni au revoir. Sans un mot, ils partent. Une dernière fois, avec amour, ils regardent leur entourage. Ils partent. Le tumulte de l'instant, la tempête dans nos curs, Nous courons derrière ceux qui partent. Mais nos efforts demeurent vains, Car rien n'arrêtera la déportation. 02.21 Villages abandonnés, brûlés colonne de fumée derrière les montagnes, Un exode sans fin. Vers nulle part. Désormais, nos montagnes appartiennent aux bottes, À celles-là mêmes Qui piétinèrent nos mains. Ferme les yeux, mon enfant, Pour qu'ils ne te voient pas. 02.43 J'entends tes cris, ma fille. 02.51 Istanbul, Nous sommes venus chercher de l'aide dans tes bras, Istanbul. Pourquoi dévores-tu nos enfants ? Pourquoi êtes-vous autant d'épines au cur ? 03.27 Serap souhaite conserver l'anonymat. Ce qu'elle a vécu en détention provisoire dans une prison turque demeure un sujet tabou. 03.39 Manifestation contre la fermeture de deux bureaux de l'Association turque des Droits de l'Homme, le IHD. Parmi les manifestants, une avocate qui ose dénoncer publiquement le viol : Eren Keskin. Elle est la présidente du IHD à Istanbul. Eren Keskin s'engage aux côtés des femmes comme Serap qui ont subi des violences sexuelles ou des mauvais traitements en prison. Pour la première fois, elle leur donne ainsi la possibilité d'exprimer le traumatisme qu'elles ont vécu. 04.19 Eren Keskin dans son cabinet. L'avocate jouit d'un grand prestige international pour son travail, mais cette Kurde compte de nombreux opposants dans son pays. Ses clientes sont surtout d'origine kurde. Eren Keskin se consacre également à la recherche de personnes disparues. 07.35 Le vent parle kurde De loin, il rapporte des sons, Souffle lointain du passé. La broussaille envahit ma maison Et les voix des enfants ne sont plus qu'un écho. 07.48 Tout m'est étranger, Exilée dans mon propre pays, Je suis devenue étrangère à moi-même. Gecekondu, Nous t'avons construit dans la nuit, En secret, comme des voleurs. Pauvre tas de pierre ! abandonné Sur un dépôt d'ordures en terre étrangère. 8.22 D'après l'Association turque des Droits de l'Homme, 2577 villages au total ont été évacués par la force et partiellement détruits. 30 000 personnes ont été tuées, plus de 3 millions contraintes à une véritable déportation intérieure. 8.40 A la périphérie d'Istanbul, nous visitons l'un des Gecekondus. C'est ainsi qu'on appelle les campements de réfugiés kurdes, construits bien souvent en une nuit, où les fugitifs tentent de se rebâtir une existence. Souvent, un autre membre de la famille habite déjà le quartier. 08.57 La plupart de ces campements sont illégaux. Il n'existe à ce jour aucun programme officiel d'accueil ou de relogement des fugitifs. 9.07 Les gens vivent dans des conditions extrêmement difficiles. Rares sont ceux qui disposent d'un revenu, certains ramassent et vendent des ordures pour tenir le coup. On manque d'eau propre, les conditions d'hygiène sont catastrophiques ; l'assistance médicale inexistante. L'alimentation quotidienne est tributaire de quelques marchands ambulants. 9.33 Difficile d'entrer en contact avec les habitants. Tous ont peur, aussi très peu acceptent de témoigner devant la caméra. Une femme nous raconte enfin pourquoi elle est contrainte de vivre ici. 11.09 Des maisons détruites. On nous montre les ruines du Gécekondu. 11.19 Ce serait l'uvre d'unités de la police, se plaint l'ancienne occupante. 11.55 Une autre colonie provisoire, à proximité de la ville de Bursa. Les fugitifs kurdes vivent ici, protégés du gel par de simples bâches en plastique. 12.33 Les gens réagissent à nos questions par un silence embarrassé. Pour ne pas se plaindre par fierté, ou par peur des risques ? Quelques minutes après le début du tournage, cet homme nous avertit : la police est là et veut nous parler. 13.06 Nous sommes arrêtés. On nous accuse d'être entrés en contact sans autorisation avec des gens originaires du sud-est de l'Anatolie. On nous informe que nous allons être présentés au juge d'instruction. Six heures plus tard, le consulat allemand a obtenu notre libération. On nous emmène chez un médecin. Il remettra aux policiers une attestation certifiant qu'ils ne nous ont pas torturés. 13.33 Dans ses déclarations officielles, le gouvernement turc conteste sans relâche que la torture soit systématiquement employée comme instrument d'enquête et d'intimidation. Mais il reconnaît tout de même l'existence de quelques "bavures". 13.55. Eren Keskin défend cette fois-ci cinq étudiants, membres d'un groupe gauchiste, qui affirment avoir été violemment torturés en prison. Une étudiante aurait non seulement perdu son enfant, mais elle serait également devenue stérile. 14.18 Les parents attendent ce procès avec impatience. Ils espèrent y revoir leurs enfants pour la première fois depuis plusieurs mois. 14.32 La tension est manifeste du côté des policiers, car ce sont leurs collègues qui se trouvent aujourd'hui sur le banc des accusés. 14.50 Quand les étudiants arrivent au tribunal, un grand tumulte éclate. Les policiers les jettent à terre et les traînent dans une pièce annexe. 15.07 Le père d'une étudiante insulte la police. 15.37 Madame Keskin s'est donné pour mission d'être la porte-parole des femmes, car très souvent, celles-ci ne peuvent même pas parler de leurs problèmes avec les membres les plus proches de leur famille. 18.35 La guerre dans les régions kurdes du sud-est de l'Anatolie fait aujourd'hui partie du quotidien de toute la Turquie. La police semble omniprésente. Des unités spéciales quadrillent les villes à la recherche des sympathisants présumés du PKK. C'est lors d'une telle action que Serap et ses frères ont été arrêtés. 22.30 Je te couvre d'un voile Pour qu'ils ne te voient pas. J'enduis ton visage de suie, Pour qu'ils ne puissent voir ta beauté. Attente est mon nom, et silence. 24.05 Dans le centre-ville d'Istanbul, nous assistons à l'intervention de la police, qui confisque les marchandises de vendeurs de rue kurdes. Tous les marchands vendent ici sans autorisation. Chassés de leurs villages, ils nous racontent que c'est leur seule chance de nourrir leurs familles dans la grande ville. Les Kurdes s'énervent et affirment que seules leurs marchandises sont confisquées, alors que les Turcs qui vendent de manière tout aussi illégale en seraient épargnés. Ces rafles baptisées "nettoyages de rue" sont pour eux le signe d'un incroyable cynisme. 26.05 Nous découvrons d'où viennent les enfants qui vendent des mouchoirs en papier et d'autres babioles dans les rues d'Istanbul. Ce sont les enfants des Kurdes qui ont été chassés de leurs terres. Certains dentre eux nourrissent déjà toute leur famille. 26.20 Mes enfants regardaient mes mains vides Et maintenant, je regarde les mains de mes enfants. J'ai honte de manger les quelques miettes de pain dans leurs mains J'ai honte de les livrer à cette ville. Mes enfants. Peut-être perdrai-je mes enfants. Leurs yeux étincelants s'éteindront comme une bougie, Guettant en vain un signe d'espoir. Emportée par les remous de la grande ville, Je rêve d'une vie nouvelle, J'entends les flûtes et les tambours de mon pays. 27.00 Un jeune Kurde nous emmène dans le minuscule appartement d'un immeuble en ruine. Sa mère prépare les moules qu'il vendra cette nuit dans le quartier touristique de Galatasaray.
29.06 Le harcèlement que subissent ces jeunes n'a toutefois rien à voir avec la violence qu'a essuyée Serap lors de son séjour en prison. Elle ressent toujours la même douleur quand elle entend parler d'autres femmes qui ont vécu la même chose. 30.46 Nous avons rendu visite à Eren Keskin chez elle. Son mari, avocat et éditorialiste, a récemment été emprisonné pour la publication d'un article. Elle ne reste plus seule chez elle, mais vient de temps en temps pour arroser ses plantes. 31.40 Nous accompagnons Eren Keskin et ses collègues à un procès à Mardin. La ville est placée sous l'état d'urgence, comme la plupart des régions kurdes. Des accompagnateurs internationaux et nous-mêmes en tant que journalistes tentons de protéger les avocats par notre présence. Mais certaines de nos cassettes nous seront confisquées plus tard. Quand Eren Keskin obtiendra leur restitution, la majeure partie des bandes aura été rendue inutilisable. 32.54 Pour Eren Keskin, un procès pour viol en détention ressemble beaucoup au mythe de Sisyphe. Car d'après elle, les femmes restent souvent si longtemps en prison que le viol ne peut plus être démontré physiquement. Et généralement, les expertises psychologiques ne sont pas reconnues par le tribunal. Il y a donc peu de chance de réussir à confondre un violeur. 33.23 Cette fois-ci, pourtant, les avocats sont plutôt optimistes. Il s'agit du viol de Sükran Aydin dans un commissariat de Derik. Pendant des années, ce procès n'a pas été autorisé en Turquie. Alors, Eren Keskin a porté l'affaire devant la Cour européenne de justice. Celle-ci a jugé établi que Sükran Aydin a été violée et maltraitée pendant sa détention, lorsquelle avait 17 ans. C'est dans ce contexte que les avocats tentent maintenant de découvrir le coupable et de le faire condamner. 34.05 Sükran Aydin ne vient pas au procès. Elle se tient à lécart. D'après les avocats, elle aurait été menacée de mort si elle maintenait ses déclarations. 34.16 L'accusé du viol ne se présente pas non plus. 36.17 Le procès est une nouvelle fois ajourné. Six mois plus tard, l'accusé sera blanchi de toute accusation de viol. Mais les avocats ne veulent pas abandonner. Tant que les tortionnaires pourront compter sur une certaine immunité, rien ne changera dans les prisons. Pour Eren Keskin, une première condamnation catégorique des violeurs au service de l'État suffirait à marquer une nouvelle orientation. Car les femmes sauraient alors que leurs plaintes ne font pas que les exposer aux foudres de l'opinion publique, mais qu'il existe une réelle possibilité de faire condamner leurs persécuteurs. 36.52 À Istanbul, Serap n'a pas déposé plainte contre ses violeurs. Par peur de s'exposer à des humiliations encore plus grandes.
38.49 Le rassemblement des mères du samedi, à Istanbul : des femmes kurdes, mais aussi turques, qui attendent depuis des années le retour de leurs parents disparus. Elles font désormais partie du décor. 39.02 Eren Keskin les rejoint souvent le samedi, sur la place Galatasaray. Ces dernières années, cette manifestation a régulièrement été dispersée par la police, les mères du samedi ont été emprisonnées à plusieurs reprises. 39.15 Les chances de revoir vivant l'un ou l'autre des disparus, le plus souvent des militants politiques, sont faibles. Parfois, on retrouve leurs cadavres torturés, enterrés aux lisières de la ville. 40.30 L'avocat Metin Can et le médecin Hasan Kaya, militants de l'Association des Droits de l'Homme IHD dans la ville kurde d'Elazig, ont été assassinés en 1993. Leurs familles se souviennent. 41.29 Au cinquième anniversaire de leur mort, une délégation des défenseurs des Droits de l'Homme manifestent au cimetière, afin d'attirer l'attention sur ce meurtre politique, qui n'a jamais été élucidé. 41.44 À gauche d'Eren Keskin marche Akin Birdal, le président de l'Association turque des Droits de l'Homme. Quelques semaines plus tard, il sera blessé par balles en plein jour dans son bureau d'Ankara par deux inconnus. 41.56 Akin Birdal a survécu. 42.05 L'Association des Droits de l'Homme IHD est l'une des organisations d'opposition indépendantes les plus importantes de Turquie. Ses membres sont souvent consultés à l'étranger en tant qu'experts. Mais ils vivent dangereusement dans leur propre pays. 43.19 Pour Serap, la cliente d'Eren, la vie à Istanbul est devenue insupportable. Elle voudrait quitter le pays. 44.45 Semaine après semaine, mois après mois, année après année, les mêmes images. Pourtant, ce ne sont plus tout à fait les mêmes femmes qui se réunissent ici. Car leur désespoir et leur désarroi n'ont cessé de grandir. 47.11 Eren Keskin tire un bilan des atteintes aux Droits de l'Homme. 48.52 Eren Keskin a été invitée à Berlin par Amnesty international. Il lui reste peu de temps pour sa vie privée. 49.38 Serap, la cliente d'Eren Keskin a entre-temps obtenu le statut de réfugiée en Allemagne. Elle aimerait oublier toute cette procédure bureaucratique. 53.26 Eren Keskin connaît bien les prisons turques. Elle y a déjà séjourné plusieurs mois, après avoir adressé une lettre ouverte au Parlement belge, pour attirer l'attention sur la situation dans la partie orientale du pays. Elle a récemment été condamnée de nouveau à un an et un mois de prison pour avoir employé le mot Kurdistan dans un article. Elle a fait appel. Mais elle n'imagine pas une seconde de fuir son pays. Il reste encore tant à faire. 53.58 Newroz signifie littéralement "le jour nouveau". Ainsi se nomme la fête kurde du Nouvel An, célébrant le solstice du 21 mars. Le Newroz est la principale fête nationale kurde, et c'est aussi le nom kurde du crocus, la fleur qui annonce l'arrivée du printemps. Les fêtes de Newroz ont été interdites pendant des années. À chaque fois, la nouvelle année débutait par des morts et des arrestations. 54.26 Nous accompagnons Eren Keskin et 200 délégués du monde entier à Diyarbakir, la plus grande ville kurde de l'est de la Turquie. Par leur présence, les défenseurs des Droits de l'Homme espèrent empêcher de nouvelles morts. 54.43 Malgré l'état d'urgence, quelque 60 000 personnes se sont rassemblées. Les femmes portent les couleurs kurdes interdites : rouge, jaune, vert. Les autorités turques ne sont pas encore parvenues à empêcher totalement la fête de Newroz. Depuis quelques années, on en a donc fait une fête turque, sous le nom de Nevruz. La participation à une Newroz kurde est cependant toujours considérée comme une manifestation politique et présente donc un risque important. 55.29 Après de nombreuses années d'engagement, Eren Keskin est très appréciée des Kurdes. On la vénère comme une héroïne. 55.55 Les militaires encerclent la fête, sur les toits des tireurs d'élite. Des colombes de la paix sont envoyées à la rencontre des hélicoptères de combat. "Les mères ouvrent leurs bras et tendent la main vers la paix", scandent les femmes. 56.23 Eren Keskin ne passe pas inaperçue parmi tous les hommes de la délégation. Rares sont encore les femmes qui occupent des positions de dirigeantes en politique et dans les organisations kurdes. L'engagement d'Eren est exceptionnel. 56.40 Depuis sa prison, Leyla Zana, une parlementaire kurde emprisonnée pendant quinze ans, a écrit à lintention de toutes les femmes kurdes : "Parlez ! Prenez la parole ! Exprimez-vous comme il vous plaira, mais que personne ne puisse plus jamais dire : Femme, tais-toi !" Adaptation : 3i Traductions. |
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| Adaptation 3i Traductions |