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EPITAPHE

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Hans Lechleitner

Une épitaphe pour l’homme de la côte

 

Treize ans, c’est long. Reprendre le fil d’une histoire d’autrefois s’avère encore plus difficile que de l’avoir commencée à l’époque. Parce que sa mort est venue entre-temps. Une mort qui s’avançait - écrivait-il - comme un crime, un forfait qu'on hésite à annoncer à ses amis ou à ses pairs. Il avait pourtant ce désir ardent de se confier à quelqu’un, oui, même à un inconnu rencontré dans la rue.

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Dieu sait ce qui l’a amené sur cette côte, lui qui plus tard s’empressera de mettre en garde celui qui caresserait l’idée de s’y retirer pour y mener une vie paisible, dans cette région devenue célèbre sous le nom de Côte d’Azur.

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Que l’on évite Nice et sa région, repère de l’une des organisations criminelles les plus dangereuses du Sud de la France, conjurait-il. C’est ainsi qu’il commença son pamphlet. Un lecteur mal intentionné aurait pu ne voir là que les regrets de ces nostalgiques d’un passé révolu, lorsqu’un Anglais pouvait en toute tranquillité flâner sur la Promenade du même nom...

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... et considérer Nice et ses environs comme partie de l’Empire britannique.

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Oh non ! c’eût été certainement méconnaître notre homme de la Côte d’Azur.

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C’est plutôt une pneumonie ramenée de Russie qui aurait pu le pousser à s’établir ici. Depuis qu’un Ecossais, plus de cent ans auparavant, avait fait l’éloge des cures thermales bienfaitrices de la côte, il y avait de bonnes chances

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que la maladie puisse guérir ici de manière radicale. Mais aussi probablement une raison plus proche : Yvonne, l’une des cinq femmes qui comptèrent dans sa vie.

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C’est elle qui indirectement donna le coup d’envoi de ce pamphlet accusateur, jusqu’ici interdit en France, et qui valut à notre homme des flots de colère et d’inimitié, à tel point qu’il dut un temps se promener avec une bombe lacrymogène dans la poche.

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La fille d’Yvonne était mariée à un homme du milieu, qui fit jouer ses relations avec le monde du crime lorsque s’engagea la bataille pour la garde de l’enfant au moment du divorce. Notre homme s’occupa de l’histoire, un scandale qui n’avait rien d’une fiction, mais qui était bien typique de la réalité telle qu’on la rencontre encore aujourd'hui sur les bords de la Méditerranée.

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Il se peut que cette toile de fond de la ville, qui forme avec Toulon et Marseille une sorte de Triangle des Bermudes du crime, soit liée à son histoire : le comté de Nice ne devint en effet français qu’après la Révolution, vibrant jusqu’alors d’une fibre patriotique, avec à sa tête une dynastie de maires qui se conduisait avec la même omnipotence qu’une lignée de la Renaissance assoiffée de pouvoir, avec un fort penchant pour l’extrême-droite.

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Les citoyens aimeraient bien le retour du dernier héritier - Jacques Médecin - quels que soient les reproches qui finirent par le jeter en prison.

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[voix en français : " Même le Bon Dieu, il peut pas plaire à tout le monde. "]

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Pour ce matador local, qui aime à se parer parfois du titre de comte de Medici et qui avait entre-temps envisagé de se porter candidat à la présidence de la République, l’écrivain et son pamphlet contre les magouilles de la ville étaient un chiffon rouge agité devant ses yeux. L’arrestation de Jacques Médecin confirma une nouvelle fois à notre homme sa thèse selon laquelle la corruption infiltrait très haut les sphères du pouvoir.

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Le maire avait contaminé toute la région par le style même de sa gestion.

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Dans une lettre qu’il écrivit de la prison de St Quentin-Fallavier, Jacques Médecin fit savoir qu’il avait fait la paix avec notre homme avant que celui-ci ne meurt.

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On ne peut imaginer deux caractères plus opposés : l’écrivain, dont le langage précis et discret laisse poindre la réalité ; et le politicien assoiffé de pouvoir qui ne recule devant rien.

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Treize ans, donc, c’est long. Et il avait fallu un sacré flair pour renifler le parfum du crime organisé alors qu’il était loin d’être aussi perceptible qu’aujourd’hui, attiré qu’il fut comme par magie vers cette côte. Observer, notre homme savait le faire. Précis et froid, il l’était certes. Car il avait la qualité nécessaire : il n’était pas égocentrique.

......

755

Mais la réalité dépassa les prévisions de notre homme, à une époque où la Côte d’Azur restait seulement un refuge pour de nombreux mafiosi fuyant la justice de leur pays qui commençait à confisquer les bénéfices de leurs activités criminelles.

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Phase deux, la mafia se mit à faire cause commune avec le milieu local. Et voici que prend fin la phase trois : on investit les capitaux qui avaient pu être sauvés dans les casinos et l’immobilier. Phase 4 : la mafia immigrée fait main basse sur le pouvoir.

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900

La démolition est en marche sur les ruines majestueuses du Palais de la Méditerranée, autrefois vaisseau amiral de la flotte des maisons de jeu en France. La tristement célèbre guerre des casinos de la Promenade des Anglais sacrifia Agnès, fille de la principale actionnaire Renée Le Roux. Introuvable depuis dix-huit ans, Agnès a très probablement été assassinée.

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Des pressions furent exercées sur les enquêteurs, selon un mécanisme que notre homme dénonça publiquement dans son pamphlet, sans se douter de la rapidité avec laquelle le cancer avait pu gagner l’ensemble de l’organisme à partir de la plus petite des cellules corrompues qu’il avait pu observer.

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Il ne fallait pas que la procédure aboutisse, il ne fallait pas qu’il y ait meurtre. Résultat : il n’y eut ni l’un ni l’autre. C’est ce que voulaient les clans de la ville.

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Le Palais de la Méditerranée avait suscité l’envie d’un patron de casino corse qui avait des relations dans la mafia, un proche du maire. Il réussit à racheter à Agnès, de caractère plutôt instable, les parts qu’elle détenait dans le célèbre casino de sa mère.

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La chute du Palais commença avec la modification du rapport de forces parmi les actionnaires. La lutte entre, d’un côté, le milieu, la mafia et leurs complices dans les clans de la ville et, de l’autre, Madame Le Roux, fut sans merci. Le destin de sa fille fut le prix monstrueux qu’elle eut à payer.

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Chacun à sa façon, Renée Le Roux et notre homme de la côte démontrent que l’on peut faire face aux tendances dangereuses, que le mal ne peut s’étendre sans entrave, oui, que la non-existence de tels exemples crée les conditions préalables à ces infections à l’échelle criminelle, politique, politico-locale ou autre. La salade niçoise est devenue synonyme d’une certaine façon de vivre, de conclure des marchés, de manipuler la justice et de défendre ses intérêts personnels à l’aide d’un clan, autrement dit d’une mafia.

1240

La guerre des casinos de la Côte d’Azur est un feuilleton sans fin. Renée Le Roux a d’elle-même poursuivi les recherches ou les fit poursuivre par d’autres.

 

1250

Elle déposa de nouveau plainte auprès des autorités judiciaires de Nice.

1256

Elle voulait qu'on rouvre le dossier, qui avait été entre-temps classé, pour éclaircir la disparition encore inexpliquée de sa fille, qui laisse craindre le pire.

1315

"L’enfer, c’est l’absence éternelle" [voix en français] écrivait Victor Hugo.

1327

C’est exactement cela.

1332

On n’est jamais certain qu’un disparu est mort. L’espoir peut ronger autant que le doute.

1350

La salade niçoise a désormais un mauvais arrière-goût. Il est vrai que les cellules mafieuses ont besoin d’un certain climat pour proliférer.

1407

Faute de cadavre et de coupable, Agnès Le Roux a été déclarée civilement décédée.

1417

[voix en français : " Pensez-vous que Graham Greene a touché juste ? "]

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1525

Les gangsters sont attirés par les casinos comme les ours par le miel.

1530

Le blanchiment de l’argent sale généré par l’industrie du crime et sa cohorte d’enlèvements, de commerce de la drogue ou autres activités criminelles,

1536

y est facile,

1540

grâce à des méthodes mises au point en fonction des sommes en jeu.

1600

La guerre des casinos de la Côte d’Azur est une histoire sans fin. Elle emporte dans son tumulte des individus qui se déchirent pour le pouvoir et l’argent, tandis que les mafiosi ricanent dans leur dos.

1620

Si l’on en juge à son histoire, le casino de Beaulieu, situé non loin de Nice, juste avant Monte Carlo, n’échappe pas à la règle.

1633

Tour à tour ouvert puis fermé, l’établissement de jeux patauge entre déficits, retrait de licence et difficultés

1642

provenant de circonstances non éclaircies : d’où viennent les fonds investis, quelle est leur destination ?

1650

Un maire de la Côte d’Azur, comme celui de Menton, qui exige de chaque patron de casino un certificat de non-contamination par la mafia, est une simple hirondelle qui ne fait pas le printemps.

1714

Nous sommes en plein " Greene-land ", le pays de Greene, pourrait-on dire, si cette définition n’allait terriblement à rebrousse-poil de notre homme de la Côte d’Azur. C’est ainsi en effet que les critiques littéraires ont pris l’habitude de décrire l’atmosphère qui entoure ses personnages de roman, des êtres faibles qui font basculer leur vie

1731

dans des circonstances dont ils ne peuvent après coup se montrer à la hauteur. La défaillance est alors inévitable,

1736

et voilà comment on devient un traître.

1743

Il se pourrait bien que notre homme ait glané l’idée de l’un de ses derniers récits dans un bistrot où il avait l’habitude de se rendre. Nous l’avons dit, cette histoire raconte que l’approche de la mort s’annonçait comme un crime, un forfait, dont on hésite à parler.

1802

Autrefois, le restaurant était un point de rencontre plutôt chic. Il en était tout autrement à l’époque où notre homme le fréquenta.

1814

Il y avait en tout cas le serveur, le couple de touristes et tout ce qui fait l’histoire.

1829

Seul le lieu, situé à Londres, ne concordait pas. Mais l’action aurait pu tout aussi bien se dérouler n’importe où. Nous allons enfin vous la conter :

1842

Le garçon - qui vivait seul - savait bien qu’il était de toute façon trop tard.

1849

La mort l’avait touché, il n’y avait pas à tergiverser.

 

 

1900

Il avait le sentiment qu’il pourrait se confier à ce couple, là-bas, qui choisissait toujours la table dans le coin près de la fenêtre, comme on se confie à un étranger dans la rue, en tout cas en livrant quelques indices sur ce crime qui l’isolait du monde, car il n’avait pas l’intention bien sûr d’attrister ces deux-là.

1940

Un homme qui porte un secret est un homme seul. Pour lui c’est déjà un soulagement de pouvoir au moins en laisser échapper quelques bribes.

1950

Le serveur savait que rien de bon ne l’attendait.

1954

Il l’avait déjà compris aux circonvolutions du médecin, avant le bilan de santé.

1959

Elles étaient joliment emballées dans la rhétorique médicale de l’espoir... Oui, le cancer. Mais le mot ne devait pas l’effrayer.

2010

Ce n’est pas tant qu’il avait peur de la mort.

2015

Il voulait juste partager ce qu’il savait, partager son secret avec quelqu’un qui ne serait pas sérieusement concerné, comme une femme ou un enfant - le serveur n’avait ni l’un ni l’autre -, mais qui écouterait d’une oreille amicale le secret du crime qui se préparait - " je suis condamné ".

2035

Il n’aurait plus alors à continuer seul vers son avenir. Pourtant, cela ne put se faire, entre le serveur et le couple de touristes, bien que les conditions eussent été réunies, du moins elles le semblaient. Le secret ne fut en tout cas pas confié.

2054

Avant que le serveur n’éteigne la lumière sur son lit d’hôpital la veille de l’opération,

2100

empli d’attente et d’espoir il ouvrit l’enveloppe que le couple lui avait laissée. Il fut surpris d’y découvrir d’abord trois billets d’une livre. Oui, ils avaient beaucoup apprécié son bistrot et reviendraient, un jour. Sûrement... La lettre était signée de la femme.

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2212

Dans ce monde qui n’appartenait qu’à lui, écrivait notre homme, il n’avait à partager avec personne les instants de bonheur, les aventures et les expériences de ses voyages. Il n’y avait ni témoins, ni plaintes en diffamation ni poursuites. Personne ne viendrait vérifier s’il avait vraiment bavardé avec Khroutchev lors d’un dîner ou si les services secrets lui avaient donné l’ordre d’assassiner Goebbels.

2236

Cette fois, personne ne pouvait le confondre, dans le monde de ses rêves, ou bien même le filmer, comme c’était arrivé une fois sur la jetée. Mais un des membres de l’équipe de télévision avait jeté la cassette dans une crise de folie.

2253

De la fenêtre de son appartement, il voyait les coques serrées des bateaux.

2300

Du quatrième étage, aux volets désormais baissés. Avant qu’il ne parte d’ici peu avant sa mort, il écrivit au maire, sa dernière lettre : Antibes, la seule ville de la Côte d’Azur où il aurait pu vivre. Il remercie pour la bienveillance qu’on lui a témoignée. La lettre figure encore aujourd’hui en bonne place dans le bureau du maire.

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2426

Où irait-on, sinon ! pense ici presque tout le monde.

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2542

Une épitaphe invisible qui orne sa pierre tombale.

 

 

 

 

Adaptation: 3i Traductions

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