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SEUL FASSBINDER COMPTAIT ENCORE POUR MOI
LES VICTIMES HEUREUSES DE RAINER WERNER F

00.18 Commentaire
Avec Fritz Lang et Leni Riefenstahl, Rainer Werner Fassbinder est assurément le cinéaste allemand le plus célèbre. Né le 31 mai 1945, il commence à s'engager dans le théâtre et le cinéma au milieu des années 60. Dans les années 70, il atteindra une renommée internationale. Sa capacité de travail était impressionnante : 43 films réalisés en 13 ans. Il est décédé le 11 juin 1982 à Munich, à l'âge de 37 ans.
Presque 20 ans après, la femme qui l'a sans doute aimé le plus longtemps, la comédienne Irm Hermann, lui rend visite au cimetière des célébrités de Bogenhausen, à Munich.

01.10 Rosa
À quoi penses-tu, Irm ? Qu'est-ce que tu ressens ?

01.14 Irm
En fait, je suis très heureuse. C'est le printemps, tout est en fleur. Je suis contente de voir les chatons, les abeilles... A cet instant, je me sens très heureuse.

01.31 Rosa
Quels souvenirs te reviennent ?

01.36 Irm
En réalité, rien du tout, juste de l'affection. Une profonde affection.

01.48 Irm
J'ignore comment il a vécu pendant ses dernières années. Mais je suis sûre qu'il a beaucoup souffert. Il n'allait pas bien. Je ne sais pas quelle conséquence ça peut avoir dans l'au-delà. Je ne sais pas, mais il a déjà vécu l'enfer sur Terre, malgré la célébrité, je pense que c'est une punition suffisante. Je ne crois pas qu'il faille encore souffrir davantage. Il a assez souffert de son vivant.

02.24 Rosa
Il avait 20 ans quand vous vous êtes rencontrés, non ?

02.27 Irm
À peu près, oui. Je connaissais Susanne Schimkuss, de Munich, qui allait à l'école d'art dramatique. Un jour, Susanne me dit : "Ce soir, un ami de l'école de théâtre vient à la maison. Il va lire un passage d'un roman. Tu veux venir ?" C'était Rainer, il a passé la nuit à lire à haute voix une sorte de roman de gare, jusqu'à six heures du matin. C'était complètement kitsch et nous avons beaucoup ri. Et je suis tombée follement amoureuse de lui.

02.55 Rosa
Mais tu savais qu'il était avec Christoph, non ?

02.57 Irm
Oui, je le savais, mais cette histoire d'homosexualité ne m'intéressait pas, je ne savais pas ce que c'était et je ne voulais surtout pas imaginer.

03.07 Irm
Et puis un jour ce Christoph m'appelle. Une heure avant la sortie du bureau. Il me dit  "Rainer va faire un court-métrage, il voudrait que vous y teniez un rôle. Il aimerait vous rencontrer au Café Monopteros". Je m'y suis précipitée en sortant du travail et il m'attendait déjà. Il m'a expliqué ce qu'il tournait
en fait, je devais porter un peignoir de bain et il y avait ce mendiant que je devais repousser. C'était très exaltant.

03.45 Rosa
Nous sommes juste derrière l'immeuble de...

03.48 Irm
... de la Einmüllerstrasse 5, le "baisodrome" à l'époque.

03.52 Rosa
Oui. On y baisait tant que ça ?

03.54 Irm
Je ne sais pas..., mais c'était légendaire dans tout Munich.
J'ai d'abord habité seule, mais pas longtemps, ensuite Rainer m'a rejointe. Nous avons fait beaucoup de choses ensemble, ça a vraiment été notre période la plus intime. Nous sortions beaucoup, on allait se promener au Englischer Garten, on allait dans les cafés écouter de la musique, on jouait au flipper, on fumait des cigarettes. C'est ici que nous allions au cinéma, 2 ou 3 fois par jour à l'époque. C'était très fatigant, je n'avais pas le droit de dormir, il ne fallait jamais tomber malade. Nous n'allions jamais nous coucher avant 4 heures du matin. Et à 6 heures, c'était reparti pour une nouvelle journée. Quelle folie ! Ça a vraiment été notre période la plus intense ; si intense qu'elle a duré encore dix ans après. Malgré nos brouilles.

04.49 Irm
Nous avons alors fait la connaissance de Peer Raben et d'autres membres du ActionTheater. Peer Raben est venu s'installer chez nous, la place a commencé à manquer.

04.57 Rosa
Rainer et Peer ont aussi formé un couple intime pendant quelque temps ?

05.00 Irm
Pendant très peu de temps, oui.

05.02 Rosa
Il n'y avait pas de jalousie ?

05.04 Irm
Si bien sûr, énormément. Mais des deux côtés, de la part de Peer aussi. Je crois qu'il m'a beaucoup détestée.

05.11 Rosa
Donc Peer aussi a été amoureux de Rainer.

05.13 Irm
Oui, pendant longtemps ; très longtemps.

05.19 Commentaire
Peer Raben, l'un des premiers compagnons de Fassbinder, compositeur génial de tous ses films, a eu un grave infarctus il y a 10 ans, dont il se remet lentement.

05.32 Rosa
Quelles étaient tes relations sur le plan privé avec lui ?

05.36 Peer
Dans le privé, je m'entendais très bien avec lui.


05.40 Rosa
Vous avez formé un couple ?

05.42 Peer
Très peu de temps.

05.46 Rosa
C'était un petit appartement. Comment dormiez-vous ? Je veux dire, chacun dans son lit, ou bien...

05.50 Irm
Non, moi par terre et les deux dans le lit. C'était comme ça.

05.55 Rosa
Les deux, c'était Peer et ...

05.56 Irm
Peer et Rainer, mais le lit n'était pas très large. Nous avions tout bricolé nous-mêmes. Mais ça n'a pas marché longtemps. C'est vite devenu à couteaux tirés.

06.06 Rosa
Ça veut dire que tu couchais sur le sol et que tu ne pouvais faire autrement que les voir faire l'amour ?

06.10 Irm
Oui, mais je ne faisais pas attention. En tout cas, je ne m'en souviens pas. Avec la meilleure volonté du monde, je n'arrive pas à m'en souvenir.

06.17 Rosa
Puis est arrivée Ursel, et elle aussi a aimé Rainer.
06.20 Irm
Bien sûr. Et il appréciait beaucoup de se sentir aimé. Comment dire ? À l'époque, je disais toujours que j'étais sa première femme. Ursel n'était pas vraiment une concurrente pour moi.

06.30 Rosa
Ursel, tu es pratiquement à l'origine de la renommée mondiale de Fassbinder. Il a débuté chez toi.

06.36 Ursel
Je l'ai découvert, c'est vrai. Avec Peer Raben, je dois dire.

06.43 Rosa
C'était au milieu des années 60.

06.44 Ursel
En 65, précisément. Avant le théâtre, nous avions un cinéma, ça s'appelait l'Actionstudio. Un jour, un monsieur s'est présenté à la caisse, en veste de cuir, bien sûr c'était monsieur Rainer Werner Fassbinder. Il s'est présenté et nous avons discuté. Je lui ai parlé des projets de notre théâtre et il m'a dit : "Si vous faites du théâtre comme vous sélectionnez vos films, je veux absolument en être." Ce fut le début de nos relations.

07.20 Rosa
Il était tout jeune, le Rainer.

07.21 Ursel
Il avait 19 ans, un petit jeunot de 19 ans, mais on disait Monsieur Fassbinder à l'époque, je pense.


07.27 Rosa
Quelle impression t'a-t-il faite à l'époque ?

07.29 Ursel
Je dois avouer que... ça a été comme un coup de tonnerre. Un véritable coup de foudre.

07.37 Irm
J'ai beaucoup souffert de sa domination pendant les premières années. Je ne pouvais pas être seule une minute. Nuit et jour, il décidait de ce que nous devions faire. Il était jaloux même quand j'allais acheter le lait. "Pourquoi n'es-tu pas revenue tout de suite ?" Je revenais tout de suite, mais pour lui, c'était déjà trop long. Cette jalousie de sa part, c'était terrible. Il ouvrait toutes les lettres que je recevais. Il s'enfermait dans les toilettes et aucune lettre n'échappait à sa censure. Ensuite, il se moquait de la façon dont les gens écrivaient, il disait qu'il allait immédiatement en faire un livre.

08.17 Ursel
Seul Fassbinder comptait encore pour moi. J'y tenais par-dessus tout.

08.23 Rosa
Avez-vous eu une liaison ?

08.25 Ursel
Nous avons eu une relation très intense et très impulsive, c'est vrai. Pas seulement au début, ça a duré très longtemps... Il m'a demandé trois fois en mariage, mais au début, je ne pouvais pas parce que j'étais déjà mariée, et à la fin, j'étais devenue alcoolique. Je ne pouvais donc pas lui demander de m'épouser. Ça fait à peine 2 ans que j'en suis sortie et je regrette beaucoup d'avoir laissé passer cette occasion, ça été une grosse erreur.

09.04 Rosa
Tu l'as aussi financé. Je veux dire que tu travaillais.

09.06 Irm
Oui. J'ai travaillé quelquefois dans un bar. J'étais serveuse et je ne gagnais pas un sou, parce que je n'étais pas faite pour ce métier. Mais je suis simplement incapable de me prostituer, d'une manière ou d'une autre. C'est ainsi, j'en suis vraiment incapable.

09.23 Rosa
Kurt Raab écrit dans le livre que Ursel Strätz et toi,... qu'il voulait que vous fassiez le trottoir...

09.29 Irm
Oui, bien sûr, il en avait eu l'idée, de jouer au mac,... le petit mec. Il y avait pensé. Et il en était très fier, mais ça n'a pas marché.

09.47 Irm
Alors j'ai fait un emprunt : 2 ou 3 000 marks, pas plus, mais il voulait tourner un court-métrage. Il m'a vraiment juré ses grands dieux qu'il me rembourserait cent marks par cent marks, mais il ne l'a pas fait, bien sûr. Et ça ne pouvait pas durer longtemps ainsi. Toujours est-il qu'un vendredi soir, on est venu me chercher pour m'emmener à Stadenheim.

10.05 Rosa
En prison.


10.06 Irm
En détention préventive, oui. Et le lundi, j'ai signé ma déclaration d'insolvabilité.

10.53 Hanna
Rainer a été la rencontre la plus déterminante de toute ma vie. Je ne savais pas à quel point je le branchais, comme on dirait aujourd'hui. Je l'ai lu seulement plus tard, et j'ai appris qu'à l'école déjà, il voulait me faire tourner des films ; à ses yeux, j'étais une star, ou j'allais le devenir. Irm m'a appris récemment qu'il avait même rêvé de m'épouser. Si je ne l'avais pas rencontré à l'école d'art dramatique, j'aurais certainement suivi une autre voie.

11.34 Irm
Oui, j'était jalouse de Hanna, bien sûr, parce qu'on me la présentait toujours comme un modèle de perfection. Elle était géniale, moi pas. Et je n'avais pas suffisamment de grandeur à l'époque pour dire que ce n'était pas mon problème.

11.52 Ursel
Nous avons donc fondé l'Actiontheater et la Première fut un très grand succès : nous avions monté "Jacob ou l'obéissance". Un petit miracle. C'est ce que disait la presse. Un grand succès, donc. Mais Horst Söhnlein a eu un accident de la route et j'ai dû demander à Peer Raben de revenir de Wuppertal pour nous aider. Il a mis en scène "Antigone" et ça été la première pièce à laquelle a participé monsieur Fassbinder. Il a joué le messager dans "Antigone", il fut donc de la partie.

12.31 Peer
Nous avons eu une réunion avec toute l'équipe, qui a accepté qu'il se joigne à nous.
12.41 Rosa
Il y a eu des problèmes ? Des problèmes de concurrence ?

12.44 Peer
Oui, des problèmes sérieux au début.

12.46 Doris
Je suis venu à la Première et j'ai vu Fassbinder. Je me suis dit "Qui est-ce  qui est ce gamin ?" Tout tournait autour de lui. En un clin d'țil, il avait pour ainsi dire mis la main sur tout le théâtre.

13.05 Rosa
Et il était très jeune, il avait 20 ans.

13.06 Doris
Il avait 21 ans et, à l'époque, il ne buvait que du Coca-Cola... Il fumait comme un pompier et il était très directif, déjà à cette époque. J'ai toujours été un peu méfiante à son égard. Je me disais "Mais qu'est-ce que c'est que ce type ?"

13.21 Peer
Je laissais toujours beaucoup de liberté. Mais avec l'arrivée de Fassbinder, c'en a été fini des libertés.

13.33 Rosa
Malgré son jeune âge, il avait une idée très précise de ce qu'il voulait.

13.38 Peer
Oui, même au théâtre il expliquait très précisément aux comédiens ce qu'ils devaient faire. À cette époque, tout le monde n'appréciait pas.
13.50 Rosa
Ton mari d'alors était très engagé politiquement.

13.53 Ursel
Oui, il était très engagé.

13.56 Rosa
Et il était jaloux de Fassbinder.

13.58 Ursel
Il était très jaloux de Fassbinder. À juste titre. Il avait de bonnes raisons de l'être. Et bien sûr, il y a eu de très nombreux conflits avec Horst Söhnlein. Il a dévasté le théâtre à deux reprises.

14.09 Rosa
Ton ex-mari.

14.10 Ursel
Mon ex-mari. Par deux fois, il a complètement dévasté le théâtre. Et il a réagi encore plus mal en rejoignant le groupe Bader-Meinhof, il y a eu un jour cet incendie dans un grand magasin, c'était dans le journal. Non, ça vraiment été une période très désagréable pour moi.

14.33 Rosa
Tu es arrivée pour "Antigone"...

14.35 Hanna
J'ai pris la place de Marite Greiselis, qui sortait aussi de l'école d'art dramatique. Pour des histoires de jalousie, un hippie qui faisait aussi partie du groupe l'avait poignardée ; elle est toujours hémiplégique aujourd'hui.
14.54 Doris
C'est à cette époque qu'est né le collectif. Enfin, nous appelions cela le collectif, mais nous savions tous qu'un collectif, ça a besoin d'un chef... Non ?
(rire)... Il l'est devenu en un tour de main ; et quand ça l'arrangeait d'utiliser le collectif, il utilisait le collectif. Mais quand il préférait s'imposer en tant que chef, contre l'avis du collectif, il jouait sur ce tableau-là.

15.19 Ursel
C'était un collectif et il en a monopolisé le pouvoir. C'est vrai. Mais je dirais que c'était dû simplement à sa forte personnalité. Pourquoi pas ? Le droit du plus fort...

15.46 Hanna
J'aime m'abandonner à un pouvoir supérieur au mien. C'est pour moi un plaisir.
Quand je jouais, j'avais le sentiment de faire partie de son univers. Peut-être pas vraiment de mon univers, mais du sien.

16.03 Peer
Je l'ai souvent encouragé à continuer d'écrire ; la première pièce qu'il a écrite était vraiment bonne. Et je me suis battu pendant longtemps pour que nous la jouions.

16.19 Rosa
Comment s'appelait-elle ?

16.20 Peer
" Le Bouc". Finalement, je l'ai mise en scène avec lui.



16.26 Doris
J'ai donc joué dans "Le Bouc", c'était encore à l'Actiontheater. Ce fut un immense succès. Au théâtre, soit dit en passant. C'est devenu un film plus tard.

16.39 Doris
Je tenais le rôle de Gunda. C'était la méchante, l'intrigante.

16.44 Rosa
À gauche.

16.44 Doris
Celle-ci.

16.45 Rosa
C'est toi.

16.45 Doris
J'ai joué ce rôle-là...

16.46 Rosa
Oui, c'est toi. Mais je trouve que c'est encore parfaitement d'actualité..

16.49 Doris
Oui. Tu sais, encore aujourd'hui, le film exerce une incroyable fascination. J'ai toujours eu beaucoup d'estime pour lui en tant que metteur en scène. Il était plein d'imagination et de délicatesse. Mais il pouvait aussi être très désagréable. Quand quelque chose n'allait pas, le travail n'était pas facile. Mais quand tout marchait bien, c'était vraiment formidable.

17.26 Rosa
Mais même au travail, on avait l'impression qu'il avait toujours envie de te...

17.29 Irm
· de torturer les gens devant les autres, oui. "Dis-lui qu'il faut qu'elle tourne la tête vers la gauche, cette pouffiasse." Voilà. Même pour "Le Bouc", c'était comme ça en permanence. J'en ai versé des larmes pendant les tournages !

17.50 Commentaire
Harry Baer, comédien et assistant réalisateur dans de nombreux films de Fassbinder est resté fidèle au maître jusqu'à sa mort.

18.19 Rosa
Harry, est-ce que tu te souviens de la scène, ici même ?

18.22 Harry
On s'est assis et on a commencé à débiter toutes nos tirades idiotes...

18.24 Patronne du café
Tout à fait.

18.26 Harry
Du "Grec de Grèce" à "on va couper court à cette saloperie...". Ah, j'ai oublié le texte. Je n'ai plus... je ne le sais plus et je n'ai pas envie de revoir le film.

18.37 Rosa
Pourquoi ?

18.38 Harry
Il ne me plaît plus. Je ne l'aime plus. Je l'ai revu il y a dix ans et j'ai failli me trouver mal. Oui, je ne sais pas... Ce n'est pas un film, c'est une pièce de théâtre en fait...

18.50 Rosa
Fassbinder habitait dans le quartier ?

18.52 Patronne du café
Oui, dans la Stollbergstrasse.

18.53 Harry
Juste là-devant.

18.54 Rosa
Et qui habitait là ?

18.56 Harry,
Ursel Strätz, lui et Irm.
Elle était très malheureuse. Un jour, elle a voulu se jeter par la fenêtre, elle s'est assise sur le rebord, avec les jambes dans le vide. L'appartement était au 3
e ou au 4e, je ne sais plus. Mais il est arrivé et il l'a vu ; alors elle lui a dit "je vais sauter !". Il a répondu : "Et bien saute, pauv' conne !" Heureusement, elle n'a pas sauté. Mais c'est à peu près le ton qu'il employait avec les gens.

19.23 Rosa
Autrement dit, tu as failli sauter.

19.26 Irm
Oui... Mais je ne le ferais plus aujourd'hui.

19.32 Rosa
Ça veut dire que tu étais dans cet état d'esprit ?

19.36 Irm
Oui, je ne savais plus quoi faire. Je ne savais pas comment je pourrai m'en sortir sans Rainer ou sans situation. Je n'arrivais pas à l'imaginer.

19.45 Hanna
D'un certain côté, on était content de ne pas être directement visé, mais en même temps... c'était typique de toutes ces situations qui comportent de la violence. C'est très gênant. On a envie de regarder ailleurs, on aimerait bien oublier, parce que sinon, on se sentirait obligé d'intervenir. Nous avons vraiment vécu une certaine forme de fascisme dans ces conditions. Pourtant, il y avait toujours cette espèce d'ange aux ailes brisées, le grand départ pour la liberté, tout cela planait dans l'air. Et il était capable d'arracher à l'autre des beautés incroyables.

20.30 Harry
Vous savez, Ursel Strätz, quand elle vivait dans l'appartement de la Stollbergstrasse, elle avait la frousse dès qu'elle entendait le bruit de son trousseau de clés. Il le portait toujours à la ceinture, et avec ses bottes, comment dire... pour quelqu'un qui y était sensible, c'était comme si un rouleau compresseur s'apprêtait à vous rouler dessus. Et il est bien arrivé qu'il lui en flanque une, non ? C'est sûrement arrivé...

21.03 Ursel
J'ai beaucoup souffert, mais cela m'a beaucoup grandie. J'ai beaucoup grandi. Pour moi, c'était un génie.

21.16 Hanna
Il avait parfois sur le visage l'expression d'une panthère ou d'un chat. J'ai vu un jour un film qui montrait au ralenti un chat qui achève une souris. Il y avait aussi cette espèce d'assentiment de la part de la souris, quand elle s'abandonne à cette violence démesurée. Il y a de l'érotisme dans le combat pour la vie...

21.38 Ursel
J'étais véritablement fascinée par les jeux de pouvoir qu'il pratiquait très souvent. Par exemple, il avait une habileté perverse à tendre des pièges aux gens pour les coincer. Et il riait méchamment, on aurait dit un gnome, quand il les avait vraiment coincés. C'étaient des choses... Quelque part, c'était une sorte de test d'intelligence ; donc je trouve les moyens légitimes, même s'ils étaient parfois très douloureux.

22.20 Rosa
Il les voulait, ces souffrances ?

22.22 Ursel
Je crois qu'il les voulait, oui. Il en avait besoin pour réveiller les gens. C'était une sorte d'éducation à la conscience.

22.33 Harry
En fait, je voulais faire des études et devenir enseignant, avoir une famille, deux enfants, que sais-je encore, enfin tout ce qu'on imagine... je ne savais absolument pas que j'aimais aussi les hommes. Un jour, il m'a emmené à Paris et bien sûr, il a commencé à me peloter. Mais Harry n'avait encore aucune idée de son bonheur.


22.55 Rosa
Et Fassbinder t'a emmené au sauna ?

22.58 Harry
Oui, c'était affreux. Tout d'un coup, j'en ai eu cinq autour de moi, c'était trop, je me suis réfugié dans les bras d'un arabe. Ça l'a follement amusé, et moi, j'étais très gêné.

23.14 Rosa
Il dirigeait la mise en scène, pour ainsi dire.

23.17 Harry
Froidement, oui. Mais peut-être que ma plus grande chance, c'est de ne jamais avoir couché avec lui ; donc, je n'ai jamais développé de dépendance sexuelle, ni rien de ce genre.

23.34 Irm
À l'époque, je me suis laissée complètement entraîner par le milieu. Je ne pense pas au milieu homosexuel, même si je m'y trouvais entièrement confrontée lorsque j'étais avec lui. Je n'arrivais toujours pas à le croire, je pensais encore qu'on pouvait changer les choses. J'ai toujours vécu dans cet espoir. Mais j'ai vraiment enduré tout cela dans ma chair ; j'attendais patiemment devant ces WC, sans me douter de ce qui pouvait s'y passer. Rainer s'y enfermait régulièrement. J'attendais dehors et cela durait parfois très longtemps, je me demandais vraiment pourquoi ça durait si longtemps. J'ai vraiment très peu d'imagination !

24.17 Rosa
Comment as-tu vécu son homosexualité ?


24.20 Hanna
C'était une sorte de protection. Je me disais que le désir ne risquait pas d'aller très loin puisqu'il était homosexuel.

24.32 Irm
L'argent a commencé à arriver avec "Huit heures ne font pas un jour" et "Maman Kusters s'en va au ciel". C'est seulement en 1972 que j'ai gagné mes premiers marks.

24.44 Rosa
Oui, mais il avait eu cinq prix du cinéma allemand pour "Le Bouc" ; il avait donc touché des primes importantes.

24.49 Irm
Les prix du cinéma, c'est vrai, mais avec l'argent, il a tourné cinq films en 71. Et il s'est acheté plusieurs Stingrays.

24.59 Rosa
C'est juste, il a acheté plusieurs voitures et ses préférées étaient...

25.01 Irm
Et il a aidé Günther Kaufmann, qui a bousillé une voiture à 50 000 marks après l'autre ; mais pour les femmes, il n'y avait plus d'argent, non.

25.10 Harry
C'était tout de même un peu bizarre, parce que nous touchions des gages modestes, mais lui flanquait au fossé une Stingray après l'autre. Il y a eu des remous, bien sûr. Et il y a eu la première révolte, à cette époque.


25.28 Hanna
Quand je pense à lui, je le revois souvent jeune, quand il sautait de joie parce qu'il venait de réussir une prise de vue. Il était vraiment heureux comme un gamin.

25.46 Commentaire
Festival de Berlin 2000. Pour la première fois, il se tient à nouveau sur la Potsdamer Platz.

26.40 Commentaire
Irm Hermann à la conférence de presse de son dernier film "Paradiso", de Rudolf Thome, pour lequel elle a remporté l'Ours d'argent avec toute l'équipe de comédiens. 18 ans après la mort de Fassbinder, Irm Hermann est devenue une actrice très demandée, qui enchante régulièrement la presse et le public.

27.09 Commentaire
Nous rendons visite à Michael Ballhaus dans son appartement berlinois. Il est l'un des cameramen les plus célèbres au monde. Il prépare actuellement un nouveau film de Martin Scorsese avec Leonardo di Caprio. Son travail de caméraman avec Fassbinder lui a valu une renommée internationale.

27.27 Rosa
Michael Ballhaus, merci de nous recevoir chez toi. Tu es un personnage incroyablement sympathique, c'est toujours l'impression que j'ai eue, alors que Fassbinder n'était pas toujours très aimable. Vous étiez un peu à l'opposé l'un de l'autre, il me semble.



27.41 Ballhaus
Plutôt, oui, c'est vrai. Je me suis toujours dit que, quand on est si bon, on peut se permettre une telle conduite. Je préfère travailler avec quelqu'un de compliqué, mais d'aussi génial que Fassbinder ou Scorsese, qu'avec quelqu'un de sympa, mais ennuyeux.

28.05 Rosa
Comment expliques-tu ton extraordinaire carrière après Fassbinder ?

28.09 Ballhaus
Je me suis rendu la première fois en Amérique en 1975 avec Rainer, pour une rétrospective de ses films. Il y avait une page entière dans le New York Times. Il incarnait le grand génie allemand. Les Américains connaissaient donc mon travail. Et Fassbinder m'a aussi appris à prendre des décisions rapidement. J'allais vite. J'ai appris, parce qu'il était dans mon dos avec la cravache. Il m'a forcé à aller vite et à prendre les décisions rapidement. Et puis je n'ai jamais été un caméraman soucieux des questions techniques, j'ai toujours eu l'imagination d'un metteur en scène.

28.46 Rosa
Tu tournes aujourd'hui des films qui coûtent, je ne sais pas, 100 millions de dollars, ou quels sont les budgets ?

28.52 Ballhaus
Oui, parfois plus. Je sais que le budget de "Wild Wild West" était de 140 millions de dollars. Le tournage a duré 122 jours et nous avions une équipe d'environ 250 personnes.


29.07 Rosa
Peut-on encore travailler en Allemagne après avoir connu ça aux États-Unis ?

29.13 Ballhaus
C'est difficile.

29.15 Rosa
C'est un luxe inouï, on s'habitue, non ?

29.17 Ballhaus
Oui, bien sûr, on s'habitue à ces conditions de travail.

29.39 Rosa
Harry Baer, quel était ton surnom féminin ?

29.42 Harry
Ilse. De "Ilse la courageuse". On m'a donné ce surnom un beau jour. Quand il se moquait de moi, il disait toujours "Ilse la mauvaise herbe, personne n'en veut, tout le monde lui tape sur la tête, puis le cuisinier arrive, et la met dans sa soupe." Ça l'amusait beaucoup. Moi moins, mais quelle importance ?

30.03 Rosa
Tu avais aussi un surnom féminin.

30.05 Ballhaus
Oui.

30.06 Rosa
Lequel ?

30.08 Ballhaus
Sonia, je crois. Nous avions tous des surnoms féminins. Mon assistant s'appelait Ute. C'était comme ça pour tout le monde.

30.18 Rosa
Comment vous êtes-vous rencontrés ?

30.21 Ballhaus
Nous nous sommes connus grâce à Uli Lommel. Uli avait produit ce film "Whity", en Espagne.

30.27 Rosa
Et votre première rencontre a donc eu lieu en Espagne.

30.30 Ballhaus
Oui.

30.31 Rosa
Raconte...

30.32 Ballhaus
Et bien, Rainer était très sceptique à mon encontre. Il avait l'impression que j'étais un gars de la télé, parce que j'avais fait bien sûr beaucoup plus de choses que lui. Je me souviens d'une fois, il disait : la caméra ici, et ici. Alors je l'ai interrompu : '"Attends, Rainer, il faut faire un saut d'axe, on peut pas passer sur le côté comme ça." Alors il s'est énervé, a appelé Peter Berling, il a appelé le producteur et il leur a dit "foutez-le-moi dehors, il refuse de faire ce que je dis !"



31.01 Berling
Rainer est monté sur la chaise et s'est écrié : "Écoutez bien, vous tous, on fait ce que dit maman !"

31.08 Rosa
Donc, il t'avait baptisé maman.

31.09 Berling
Et à partir de là, on m'a appelé maman.
Je m'appelle Peter Berling, j'ai joué dans le premier film de Fassbinder en 69. L'année suivante, j'ai produit deux films pour lui. Le premier en Espagne, c'était le film "Whity".

31.28 Ursel
C'est Sybille Danzer, elle a participé aux tournages du "Voyage à Niklashausen" et d'"Effi Briest", et d'autres encore.

31.37 Rosa
Elle était maquilleuse pour les films de Fassbinder...

31.39 Ursel
Maquilleuse pour les films de Fassbinder, oui, et elle a participé à beaucoup de choses au début.

31.44 Sybille
Oui, c'est à Berling que je dois d'être partie en Espagne. "Passe demain à mon bureau, Fassbinder tourne en Espagne. Et prend une bonne dose de maquillage marron, c'est pour un western." Bon, je fais provision de maquillage marron, je descends en Espagne, et Fassbinder me dit qu'il veut tout le monde en vert. Alors je lui dis "Mais je n'ai pas de vert, pas suffisamment en tout cas."
32.07 Ballhaus
Au début, je me disais vraiment que ça allait finir par mal tourner. Attendons un peu, inutile de déballer ses valises trop vite ! Et puis peu à peu, les choses se sont améliorées et nous avons fini par nous entendre. Il a remarqué aussi que je l'écoutais, que je le comprenais, que je faisais ce qu'il voulait et que j'appréciais ses propositions.

32.31 Sybille
Aujourd'hui, on dirait que le succès rend sexy. C'était déjà le cas à l'époque. Quelle énergie incroyable ! Et puis, il était sexy à sa façon, non ? C'est ce mélange qui enthousiasmait. Et puis... il le disait toujours, "Ce que vous voulez, c'est faire carrière grâce à moi".

32.47 Rosa
Il n'était pas particulièrement beau ou séduisant ; en quoi consistait donc son attrait pour les femmes et pour les hommes ?

32.53 Berling
Il était tout sauf séduisant, mais il avait un charme incroyable. Et malgré toute sa laideur physique, cette vilaine peau, il y avait malgré tout des moments où on aurait tout oublié pour le prendre dans ses bras, parce qu'il émanait de lui quelque chose de fantastique.

33.18 Rosa
Il a aussi voulu t'épouser, dis-tu ?

33.19 Sybille
Oui, c'est une histoire amusante, en Espagne. J'arrive, j'étais pour ainsi dire la petite nouvelle. Et il y avait cette scène au saloon. Tout le monde dansait et soudain il dit Stop, il se met à danser avec moi et il me dit "Épouse moi !". Alors je me dis "bon, c'est une blague". Mais lui : "Je reprendrai le tournage seulement quand tu m'auras répondu !" Ça a duré assez longtemps. Alors Schygulla m'a lancé "dis-lui oui, qu'on puisse enfin se remettre à tourner !"

33.53 Ballhaus
Bien sûr, il y avait régulièrement des tensions, parce qu'il essayait sans cesse de me faire entrer complètement dans le groupe. Ou bien de se servir de moi. J'ai supporté tout ça, parce que je l'estimais beaucoup. Et puis j'avais toujours ma famille. Il y avait toujours Helga dans un coin, à qui je pouvais me confier, me soulager quand je lui disais "ah, quelle merde, il s'est encore conduit comme un salaud." Comme ça, j'arrivais à me défouler un peu. Mais c'était parfois très difficile, bien sûr.

34.24 Berling
J'ai naturellement connu des périodes de grâce et de disgrâce. Fatalement... Toujours est-il qu'un jour, il se précipite sur moi sauvagement, du genre "je vais te casser la gueule, espèce de sale porc !" Je ne pouvais même plus me lever. J'étais assis sur les marches du saloon, j'ai juste tendu la jambe et Rainer s'est cassé la figure. Il s'est relevé en recommençant "Je vais te tuer, je vais t'étriper " Bon, je m'étais relevé, je l'ai laissé passer et je lui en ai collé une sur la nuque avec les deux mains. Ça l'a calmé. Il s'est relevé et il m'a embrassé en me disant : "Je t'aime, je t'aime, maintenant je sais que je ne peux faire ce film qu'avec toi."




35.07 Sybille
Les comédiens avaient peur de lui. Un comédien dépend bien plus du metteur en scène qu'une maquilleuse. Je crois qu'ils avaient un peu peur de lui. Peur de déplaire, peut-être...

35.19 Berling
Ils avaient peur d'être exclus du prochain film s'ils ne tenaient pas leur langue. C'était vraiment comme ça avec Fassbinder, ça allait vite. On modifiait la distribution si quelqu'un avait eu une parole désagréable, c'était fait sur le champ.

35.33 Sybille
Une fois, j'ai pris parti pour quelqu'un, je ne sais plus de quoi il s'agissait. Je l'ai regardé avec un air de reproche, parce que je trouvais ça... Alors il a ri, il avait souvent un rire très aigu, "hi, hi, hi". Il m'a regardé et il a dit "Ha, comme elle me regarde, hi, hi, hi !". Il enregistrait tout. Il avait des yeux derrière les oreilles, des yeux ici, partout.

35.59 Berling
Il avait certainement une tendance sadique, c'est tout ce que je peux dire. Et il a pu toujours plus lui donner libre cours.

36.07 Ballhaus
Pendant Withy, il s'est montré très dur avec Ulli Lommel. Il y avait une scène où Katrin Scharke, qui était sa femme à l'époque, devait le gifler. Il lui a dit : "Je voudrais que tu le frappes 25 fois en pleine figure." Et Katrin s'est exécutée. C'était une humiliation incroyable, bien sûr. Ulli a fichu le camp en pleurant, Katrin pleurait, tout le monde pleurait. Mais il était comme ça.


38.23 Commentaire
Avec son nouveau spectacle Brecht, Hanna Schygulla remporte un triomphe à la Cité de la Musique, à Paris. Hanna Schygulla a toujours occupé une place à part chez Fassbinder. Elle a été sa Marlene Dietrich et n'a jamais été contrainte de participer à ses jeux et à ses intrigues privées.

38.41 Rosa
Es-tu une star en France ? Est-ce que tu bénéficies de la renommée de tes films, par exemple ?

38.47 Hanna
Absolument. Bien sûr... Disons au moins qu'on ne m'a pas encore tout à fait oubliée.

38.52 Rosa
Mais à une époque, il y a eu un véritable engouement pour toi.

38.54 Hanna
Oui. À une époque,... j'étais au sommet. Ma carrière aurait pu devenir fantastique, et puis ça n'a pas été le cas. On m'a demandé un jour ce que je ressentais quand je joue. J'ai répondu : "Je me sens comme une marionnette, mais avec une vie intérieure".

39.12 Rosa
Et avec Fassbinder ?

39.13 Hanna
Pareil. C'était un grand marionnettiste. Mais c'était aussi un plaisir d'être dirigé par lui. Il montrait les mouvements qu'il voulait, c'était une vraie chorégraphie. Les rôles, il n'en parlait jamais. Et il m'embauchait, pour mon inconscience.

39.32 Rosa
Comme poupée aussi, non ?

39.33 Hanna
Oui, une sorte de poupée. C'est pour ça que... il adorait les poupées, il en avait toute une collection. Mais j'y ai un peu contribué aussi, tout de même, non ? Parce que pour le style, c'est nous qui décidions ! Il disait toujours "En fait, le désespoir est la seule chose qui m'intéresse chez les gens." Or j'étais justement ce genre d'exhibitionniste.

39.57 Ballhaus
Avant de commencer à faire des films, Rainer a dû voir 2 ou 3 000 films au cinéma. Il dévorait, il respirait le cinéma comme nous buvons ou mangeons. De sorte qu'il avait naturellement une idée très précise de la séquence des images.

40.16 Rosa
Est-ce que tu comprenais ce qu'il faisait ?

40.18 Irm
Non, je ne comprenais pas. Je ne comprenais pas, je faisais les choses sans comprendre. Il me dirigeait de manière très précise et j'ai fini par jouer de manière subconsciente. D'ailleurs, j'ai souvent joué des rôles d'épouse opprimée. Je connaissais cela très bien, pour avoir observé mes parents quand j'étais enfant.

40.53 Irm
Il était brutal au sens où il jetait par terre l'étagère avec les livres parce qu'il avait besoin d'argent et qu'il croyait que j'en avais caché dans les livres. C'était surtout au début, il renversait la bibliothèque, il jetait son bol de céréales contre le mur, ou bien le chou n'était pas préparé comme le faisait sa mère. Sa mère ne savait préparer que trois choses. Les boulettes de viande, le chou et... j'ai oublié la troisième, mais c'était tout. 41 22

41.22 Rosa
D'où lui venait ce sadisme, il faut bien appeler les choses par leur nom ?

41.26 Ballhaus
Je pense que c'était simplement lié au fait qu'il n'avait pas reçu assez d'amour dans son enfance. Ses parents étaient séparés et je crois qu'il avait seize ans quand sa mère a rencontré un autre homme. Elle a dit à Rainer "maintenant, fais ce qu'il te plaît". Il s'est retrouvé tout seul. Pour lui, faire des films, c'était très lié à la famille. C'est ce qu'il voulait, nous étions sa petite famille. Mais naturellement, il l'a parfois terrorisée, sa famille. Un peu comme un mauvais père, sans doute. 42 00

42.00 Irm
Il avait besoin de cette reconnaissance, de cette assurance de la part des autres : se sentir aimé. Il en avait besoin en permanence. C'était carrément maladif. Quand à 10 ou 12 ans, je crois, il a enfin eu l'impression d'avoir un chez-soi, sa mère a rencontré cet Eder, ils se sont liés et cet homme a dit, je ne veux pas de lui. Elle l'a donc placé dans un centre d'apprentissage. Il ne le lui a pas pardonné. Il venait la voir maquillé, avec du vernis sur les ongles, pour se faire remarquer. Alors bien sûr, elle l'a mis dehors pour de bon. 42 37



42.37 Hanna
Ce n'était certainement pas une mère capable de donner à un enfant ce dont il a le plus besoin. Cette chaleur, qui vient de là... 42 50

43.08 Berling
Je me souviens quelle surprise ça été quand Rainer a épousé Ingrid Caven à l'été 1970. Il a donné une grande fête orgiaque à Feldkirchen. Il a mis un gros billet dans la main d'Irm, pour qu'elle s'achète quelque chose, des chaussures ou quelque chose de beau. Alors elle est partie, elle a pris Hanna et toutes les deux sont parties se saouler en maudissant la salope qui leur avait volé Rainer. 43 36

43.36 Rosa
Fassbinder s'est donc marié, avec Ingrid Caven. Ce fut un grand choc pour toi ?

43.42    Irm
Oui et non. Car en même temps... c'était relativisé. D'abord parce qu'il m'a téléphoné pour m'inviter au mariage, ensuite parce que, ce jour-là, je tournais ; "Le soldat américain" avec Karl Scheydt, nous tournions sur la Königsplatz, à Munich. Ensuite, avec Hanna, nous nous sommes retirées et nous avons beaucoup bu. Et puis la nuit de noces, Günther Kaufmann était là aussi·
44 16

44.19 Rosa
Ca veut dire que Rainer a passé la nuit de ses noces avec Günther Kaufmann, pas avec Caven.


44.22 Irm
Oui. 44 23

44.23 Berling
Il est indéniable que la nuit de noces s'est déroulée d'une manière grotesque. Quand Ingrid, saoule comme une bourrique, a finalement décidé de trouver la chambre nuptiale, la place était déjà prise. Je la vois encore tambouriner contre la porte avec ses petits poings. 44 43

45.19 Commentaire
J'essaie depuis plusieurs mois de joindre à Paris la comédienne et chanteuse Ingrid Caven. Réussirai-je cette fois à l'amener devant la caméra ?

48.05 Commentaire
Deux ans après son mariage avec Fassbinder, Ingrid Caven demande le divorce. Elle s'installe à Paris, où elle fera une brillante carrière avec les chansons de Fassbinder et la musique de Peer Raben. 48 16

49.12 Hanna
Ma relation avec Caven... Quand elle s'est mariée, il y a eu une période où il lui courait tellement après, qu'elle se sentait menacée, elle venait se réfugier un moment chez moi. Tout ça formait une drôle de constellation. 49 30

49.47 Hanna
Comment est-elle venue au chant ?... J'ai seulement lu un jour dans un journal qu'elle voulait me faire un procès. C'était parfaitement absurde, mais ça l'a certainement beaucoup affectée. Il y avait une chanson qu'elle chantait aussi "Alles in Leder", mais avec une autre mélodie. De toute façon, je n'ai jamais chanté comme Caven. 50 11

50.14 Commentaire
C'est au fond d'une cour du quartier de Kreuzberg, à Berlin, qu'habite ma comédienne préférée : Eva Mattes, qui a travaillé avec Fassbinder au théâtre et au cinéma. 50 21

50.22 Eva
C'est mon vélo. Regarde, Eva sur son vélo.

50.25 Rosa
Où donc ?

50.26 Eva
Là, ici.

50.28 Rosa
Ah, d'accord.

50.30 Eva
J'ai débuté au théâtre à Munich, à l'âge de 12 ans.

50.32 Rosa
Tu étais bien jeune... douze ans !

50.33 Eva
12 ans.

50.34 Rosa
Bon, mais tu avais l'exemple de ta mère, non ?

50.36 Eva
Oui.

50.37 Rosa
Une star scandaleuse des années 30 et 40.

50.42 Eva
Oui. Il y avait la tentation. C'est venu de ma mère, ce désir brûlant de devenir aussi comédienne.

50.52 Rosa
Et elle était d'accord ?

50.54 Eva
Elle était d'accord. Du moins, elle ne s'y est pas opposée. Et elle a parlé à Rainer.

50.59 Rosa
Quoi, ta mère a parlé à Rainer ?!

51.01 Eva
C'était dans une discothèque de Munich. J'avais 15 ans, je crois. J'étais avec ma mère et nous dansions. Je dansais et soudain, je lève le nez, je vois ma mère qui discutait avec quelqu'un, une discussion passionnée. J'ai regardé plus attentivement, et je me suis dit, "Mince, c'est Rainer Werner Fassbinder". Alors j'ai tout de suite regardé ailleurs, j'étais trop gênée, elle me montrait sans cesse en lui parlant. Elle lui a dit quelque chose du genre "Ma fille est très douée". Il souriait toujours gentiment. À un certain moment, ils m'ont fait venir. J'y suis allée, mais j'étais horriblement gênée.

51 53
On se tenait devant la porte, il est arrivé avec sa BMW, il a ouvert la portière et il m'a dit "Allez, en route !". Alors ma mère : "Vas-y, vas-y !" et j'ai dit, "Non, une autre fois, je préfère rentrer à la maison." Je ne voulais pas. Par la suite, j'ai attendu pendant des jours qu'il téléphone pour me proposer du travail. Et puis c'est arrivé. 52 17

52.20 Rosa
Toute jeune, tu es apparue nue à l'écran. Dans "Gibier de passage". Ça a fait scandale, à l'époque.

52.25 Eva
Oui, quelle qu'en soit la raison, d'ailleurs.

52.30 Rosa
C'était quelque chose de naturel pour toi, ou bien cela te posait problème ?

52.33 Eva
C'était assez naturel. Bon, je me disais bien sûr : "Allez, on y va, déshabille-toi", mais ensuite, tout se passait très normalement. Et Rainer me protégeait beaucoup. Les appareils photo, les caméras, tout ça était interdit sur le plateau. Il faisait terriblement attention, personnellement. 52 53

52.54 Rosa
Harry Baer était ton partenaire et devait aussi apparaître nu. C'était gênant pour lui  Je crois qu'il a eu un peu plus de mal, non ?


53.01 Eva
Nous n'en avons pas parlé. Une fois, on a tourné au bord du Danube. J'avais un bikini et lui un maillot de bain et il faisait vraiment froid. Nous étions gelés, alors les autres nous ont jeté des couvertures ou des manteaux sur le dos, pendant qu'on réglait les éclairages, qu'on ajustait la caméra. Avec Harry, nous étions couchés sous ces couvertures, blottis l'un contre l'autre, on discutait, on se faisait les yeux doux et quelques papouilles, de manière très enfantine, très gentiment. Bien sûr, j'étais totalement folle de Harry. Alors Rainer est arrivé, il s'est mis au-dessus de nous, a enlevé la couverture et il a dit "Harry, ne va pas t'engager dans une relation hétérosexuelle." Harry a répondu "Mais non, mais non". Nous sommes retournés sous les couvertures et j'ai demandé à Harry "C'est quoi une relation hétérosexuelle ?" Et puis discrètement, je me suis reculée un peu. Ce sont mes premières expériences. Sinon, Rainer m'emmenait le soir dans des bars, des bars pornos, il buvait sa bière pendant que les films pornos défilaient. Alors je regardais aussi. (
changement de plan, 54.15) Donc je le connais comme une personne extrêmement douce et tendre, triste et gentille. 54 19

54.21 Hanna
Il m'a toujours fait travailler au début. La première fois où j'ai voulu cette séparation, c'est quand je me suis vue à l'écran, dans ce film vraiment fabuleux, "Effi Briest". J'ai eu très peur d'être comme ça. Cette raideur...

54.39 Rosa
Et cette souffrance.



54.50 Hanna
Et cette souffrance... J'ai compris que je devais prendre de la distance, ça l'a beaucoup blessé. Il ne comprenait absolument pas pourquoi je voulais partir, alors qu'il m'avait toujours confié les plus beaux rôles. Et pendant 7 ans, il n'y a rien eu, ou pendant 4 ans ?

55.00 Rosa
Quatre ans, oui.

55.01 Hanna
Tu vois, on exagère toujours à force de se répéter. 55 03

55.05 Commentaire
La comédienne Barbara Valentin m'a autorisé à fouiller dans son passé avec mon assistant. Avant que Fassbinder découvre en elle une véritable actrice, elle avait débuté sa carrière dans les années 50 grâce à sa magnifique poitrine. 55 19

55.20 Rosa
Tu avais 17 ans à peu près.

55.21 Barbara
Oui, presque 18.

55.23 Rosa
Et tu es devenue la nouvelle Brigitte Bardot...

55.25 Barbara
J'étais plus souvent dans les journaux que devant la caméra, oui.



55.28 Rosa
Comment se fait-il que ta réussite ait été aussi foudroyante. Car tout le monde était fou de toi...

55.32 Barbara
Il y a eu ce drôle d'Américain, qui me disait "Je ferai de toi une star". C'était parfois gênant, je dois dire. Mais c'était dans tous les journaux.

55.40 Rosa    
Mis en scène.

55.41 Barbara
Mis en scène, oui. C'est ainsi qu'on fait carrière en Amérique.

55.45 Rosa
Dans combien de films as-tu tourné au total ?

55.47 Barbara
Cinquante pour le cinéma.

55.49 Rosa
Et des centaines pour la télévision.

55.51 Barbara
Oui, au moins 500, je dirais.

55.53 Rosa
C'est "Tous les autres s'appellent Ali", avec Salem, l'ami de Fassbinder.
Là, c'était "Lili Marleen", non ?

56.00 Barbara
Oui.

56.02 Rosa
Quand tu penses aujourd'hui à Rainer, qu'est-ce que tu retiens ?

56.08 Barbara
Un homme formidable, aux multiples facettes, un grand cțur, dur parfois, une grande aura érotique. Certains disent qu'il était moche ; non !, il avait quelque chose de spécial. Les hommes de petite taille peuvent, par exemple, avoir un pouvoir érotique incroyable. Il avait aussi une force incroyable et beaucoup de charisme, et il était là. On ne l'oubliait jamais, même s'il ne faisait aucun bruit, on savait qu'il était là. 56 34

56.34 Hanna
Pour moi, il a aussi été très important de constater que je pouvais vivre sans faire de films.

56.40 Rosa
Qu'as-tu fait pendant ces quatre ans ?

56.43 Hanna
J'étais... à la recherche de moi-même.

56.47 rosa
C'était aussi la quête d'un maître, à nouveau.

56.49 Hanna
Certes, mais je ne l'ai trouvé nulle part. Et rapidement, cette vénération pour le maître a commencé à me taper sur le système.
56 59

56.59 Rosa
Comment as-tu fait la connaissance de Rainer ?

57.01 Barbara
De manière tout à fait banale. On m'a demandé par l'intermédiaire de l'agence si j'étais libre et s'il pouvait m'envoyer un scénario, pour un téléfilm en deux parties appelé "Le monde au bout du fil", de Rainer Werner Fassbinder. Puis est arrivée la première journée de tournage. J'ai accepté avec joie, bien sûr. Il était d'une politesse ! Ça m'a gêné qu'il me dise "Chère madame", je lui l'ai dit "Je vous en prie, ne dites pas ça, ça me rend folle." Il était presque trop conventionnel·

57.27 Rosa
Löwitsch faisait aussi partie de l'équipe, non ?

57.29 Barbara
Löwitsch était mon partenaire. Je ne le connaissais pas encore, enfin juste de nom.

57.33 Rosa
Et Rainer a vraiment provoqué cette liaison avec Löwitsch, il l'a attisée.

57.39 Barbara
Oui, le pyromane !

57.40 Rosa
Que s'est-il passé. Vous avez tourné "Nora".


57.43 Barbara
Nous avons tourné "Nora". Je n'aime pas répéter cela parce que... Il y a eu un déplacement que j'ai raté, trop tôt, trop ample. Alors par haut-parleur, il a lancé : "Madame Valentin, est-ce que Monsieur Löwitsch vous a mal honorée cette nuit pour que vous soyez déconcentrée ?"

57.57 Rosa
Il n'a pas dit "honorée", mais "baisée", non ?

57.59 Barbara
Je préfère que ce soit toi qui le dises...
Löwitsch est parti très en colère et je me suis retrouvée là, complètement paralysée, j'avais honte. "Mon Dieu, comment peut-on faire ça". J'ai enlevé mon maquillage, je me suis enfermée et j'ai pleuré. Dans la soirée, il s'est excusé. Tout est donc rentré dans l'ordre, il pouvait être tellement gentil, Rainer. Ça m'a beaucoup plu. J'y ai souvent repensé. J'en pleurerais presque, excusez-moi, arrêtez tout.

58.33 Rosa
Oui, OK.

58.34 Barbara
Ça ne va pas... je vous en prie ! 58 35

59.05 Commentaire
Grande fête en l'honneur du 90e anniversaire de Brigitte Mira, au Jardin d'Hiver de Berlin. Avec le film de Fassbinder "Tous les autres s'appellent Ali", cette spécialiste des comédies de boulevard a démontré qu'elle pouvait aussi tenir des grands rôles.
59 19

59.20 Rosa
Tu t'es rendue immortelle avec certains films.

59.23 Mira
Immortelle, c'est formidable, bien sûr. C'est un joli mot, j'aime beaucoup... Non, je veux dire, c'était tout de même le film de Rainer, non ? Pas le mien. Mais je crois que j'aurais toujours de nombreuses autres occasions s'il était là. Je disais encore hier dans une interview que j'aimerais bien un autre Oscar, mais on me le donnerait seulement si Rainer était encore là. J'en suis persuadée. 59 50

59.51 Commentaire
Tournage du film "Ein lasterhaftes Pärchen" [Un couple pervers] avec Brigitte Mira et Harald Juhnke sous la direction de Wolf Gremm. 59 59

00.14 Rosa
Pour toi, Fassbinder a été une sorte de tremplin vers un autre cinéma ?

00.20 Mira
J'avais déjà eu des rôles plus sérieux avant, mais on ne les avait pas remarqués autant que celui-ci dans ce film. C'était formidable quand j'ai tourné ça, un journal a même écrit "Pourquoi nous avoir caché cette femme si longtemps ?". Voilà, j'ai réussi à les convaincre que j'étais aussi capable de ça. 00 39

00.40 Rosa
Tu as dit un jour qu'il a été le premier à t'arracher ton maquillage.

00.43 Barbara
C'était pour le premier film, "Tous les autres s'appellent Ali". Il a plongé la main dans le pot de Nivéa et m'a badigeonné de la crème sur tout le visage, le maquillage coulait, le mascara, l'eye-liner et tout le reste. Ensuite il a dit "maintenant prenez de la vaseline, enlevez-moi tout ça. C'est comme ça que je la veux."

01.02 Rosa
Et tu lui en es encore reconnaissante.

01.05 Barbara
Oui, qu'il m'ait appris ça. Je n'ai pas pleuré, j'étais juste choquée. "OK, maintenant ça en jette !" Peu importe. C'était génial.

01.13 Rosa
Et tu as commencé à interpréter des grands rôles.

01.15 Barbara
Ca en avait tout l'air ! Et puis il y avait cet effet de surprise : aaah, elle sait faire des choses ! Sinon, c'était toujours l'apparence qui comptait, personne ne voulait reconnaître mes qualités. On me demandait de me tenir droite, de rentrer le ventre, de sortir la poitrine ; cheveux longs et regard sexy. 01 30

01.31 Rosa
Tu avais imaginé que "Les autres s'appellent Ali" serait un tel succès ?

01.34 Mira
Ah mon Dieu, non !
La première scène que nous avons tournée, c'est celle où je pleure en disant "Bande de salauds !", ça devait se passer en plein soleil, mais il tombait des cordes. Donc on a fait ça sous la pluie. Ça me dégoulinait de partout, l'effet était très réussi.

01.57 Rosa
C'est une scène où tu t'en prends verbalement à ton entourage, parce qu'ils t'ont agressée.

02.03 Mira
Pour cette histoire de race, oui.

02.05 Rosa
Parce que tu aimes un homme de couleur.

02. 09 Mira
C'est incroyable comme le sujet est toujours d'actualité, aujourd'hui. Rainer a tout de suite dit "Ce film aura un prix". Je me suis contentée de dodeliner de la tête "oui, oui...", tu vois ce que je veux dire ? Un prix ! Pour moi, c'était comme aller sur la Lune !
02 32

02.32 Rosa
Ça, c'est la scène d'amour où... vous jouiez nus, non ? Avec Salem.

02.34 Barbara
Oui. 02 36

02.38 Rosa
C'était difficile de se présenter nue sur le plateau, ou bien tu trouvais ça naturel ?


02.42 Barbara
Non, c'était la première fois que je me déshabillais.

02.44 Rosa
Vraiment ?!

02.45 Barbara
Il m'en a longuement parlé et il m'a dit "Il fera vraiment très sombre dans la pièce, peu de lumière, on ne verra que des silhouettes. Ce n'est pas de la pornographie."

02.53 Rosa
Et Salem en pinçait pour toi ?

02.56 Barbara
Ça s'est fait malgré lui, enfin je pense. Je crois que ce n'était pas prévu. C'était quelqu'un de très naturel.

03.03 Rosa
Rainer était jaloux ?

03.14 Barbara
Non, au contraire. Salem avait un problème et avait honte,... enfin, je ne sais plus très bien. Mais il l'a calmé et l'a distrait.

03.15 Rosa
Ils étaient encore très amoureux l'un de l'autre à l'époque, Salem et Rainer ?

03.18 Mira
Je ne saurais trop le dire. Je ne sais pas. Vraiment. Tu comprends, on ne savait jamais trop bien avec Rainer.

03.27 Rosa
Rainer ne le montrait pas ?

03.30 Mira
Non, il ne le montrait pas. Il ne le montrait jamais.

03.34 Rosa
Comment expliques-tu que ça se soit fini aussi tragiquement ? Salem s'est suicidé, Rainer l'avait quitté...

03.40 Mira
Ils étaient tous deux un peu paumés. Salem aussi. Il était vraiment comme une feuille dans le vent. Il essayait toujours de trouver un peu de chaleur, mais ça ne marchait pas. Je ne lui en apportais d'ailleurs pas beaucoup. Mais j'étais déjà assez occupée avec ma propre vie pour avoir le temps de m'occuper de tout ça. Et puis je trouvais ça trop dangereux. Salem était le plus magique, le plus gentil des êtres ; mais dès qu'il avait bu un verre, il devenait une bête, une furie. C'est ainsi qu'il a fini, d'ailleurs... 04 25

04.26 Irm
C'est très dur, quand quelqu'un essaie de te posséder totalement, puis te laisse soudain tomber. On ne sait plus où on en est. Quand El Hedi ben Salem est arrivé, c'était un homme fier, un homme beau et fier qui n'était rien sans Rainer. Sans lui, il aurait été obligé de repartir dans son ghetto, dans le ghetto marocain de Paris. Je sais qu'ils se sont connus au sauna. Il est arrivé ici avec un sac de voyage, un sac en plastique de la Panam et une veste en cuir synthétique. Une autre victime de l'influence de Fassbinder... Il y avait une telle différence entre l'origine des gens et la situation dans laquelle on les jetait. Salem se promenait dans des fringues de créateurs, par exemple !... Alors quand il les laissait tomber, parce que tout d'un coup sa sympathie allait ailleurs, ils étaient complètement désespérés.

05.25 Irm
C'est une situation que j'ai connue. J'ai connu ça. J'ai abandonné subitement mon existence bourgeoise pour devenir une star du cinéma, star entre guillemets, mais j'ai eu le prix du cinéma allemand très jeune. Et puis soudain, je ne devais plus jouer, je devais disparaître. Oui, il ne restait plus que le suicide. 05 46

05.47 Commentaire
Quelques années après la Première à Cannes de "Les autres s'appellent Ali", on apprendra que son interprète principal, Salem, s'est pendu dans une prison française. 05 57

05.58 Rosa
Est-ce que le nom de Rainer Werner Fassbinder te dit quelque chose ?

06.01 Francine
Bien sûr.

06.02 Rosa
Tu le connaissais ?

06.05 Francine
Je le connaissais très bien.

06.08 Rosa
Voudrais-tu te présenter ?

06.10 Francine
Francine Brücher, j'ai beaucoup voyagé avec lui, parce que j'ai vendu ses premiers films ; ils étaient souvent présentés à des festivals.

06.20 Rosa
Les premiers films, c'étaient ... ?

06.23 Francine
"Le Bouc", "Le marchand des quatre saisons" ...

06.27 Rosa
Oui.

06.28 Francine
"Les larmes amères de Petra von Kant", et puis le film "Tous les autres s'appellent Ali", qui était en compétition à Cannes en 74.

06.39 Rosa
Donc, tu étais chargée de la promotion ?

06.40 Francine
Oui, je l'ai très bien vendu à l'époque. Brigitte Mira avait un succès monstre. Elle a failli remporter le prix de la meilleure actrice. 06 50

06.51 Mira
J'avais l'impression d'être dans un film. J'ai pris cet escalier recouvert de velours. Le public hurlait, alors j'ai dit à Rainer "Il y a sûrement quelqu'un là-haut qui nous vole la vedette." Je pensais que Mme Taylor était en haut des marches, ou Sinatra ou quelqu'un d'autre. Mais il m'a dit "Non, non, c'est pour nous." Alors je lui ai dit "Personne ne nous croira à Berlin".

07.15 Rosa
Mais ça s'est reproduit pour les prix du cinéma allemand, non ?

07.19 Mira
Oui, ça a été la première fois que j'ai eu des prix dans ma vie. Je n'avais jamais eu de prix. 07 24

07.25 Rosa
Comment était Fassbinder en privé ?

07.28 Francine
Il n'était pas toujours agréable, il était même méchant avec certaines personnes.

07.34 Rosa
Ah ?

07.34 Francine
Ou plutôt, il n'était pas méchant, mais il y avait toujours une victime. 07 38

07.38 Rosa
Il y avait aussi une attirance entre toi et Fassbinder. Il voulait t'épouser. Il y a eu aussi une relation érotique ?

07.44 Barbara
Oui, mais pas comme on l'imagine généralement, on s'est pas envoyés en l'air. Non, c'était érotique, mais seulement dans la tête, ça se passait dans le cerveau. Mais c'était bien plus excitant, au fond.

07.54 Rosa
Je dis cela, parce qu'il a aussi eu des relations sexuelles avec des femmes.

07.57 Barbara
On le dit, oui. 07 59

08.00 Rosa
Tu avais le sentiment qu'il était bisexuel, ou seulement homosexuel ?

08.04 Francine
Seulement homosexuel.

08.05 Rosa
Oui.

08.10 Francine
C'est évident.

08.07 Rosa
Oui.

08.48 Commentaire
Le bar favori de Fassbinder était le "Deutsche Eiche", le "Chêne allemand", dans le quartier homosexuel de Munich. Harry Baer rencontre au marché voisin l'ancienne propriétaire Sonia Neudorfer. Les fêtes qu'elle organisait pour le carnaval étaient particulièrement réputées. 09 03

09.03 Sonia
Assis !
Rainer est venu la première fois en 74. C'est là qu'il a fait la connaissance d'Armin Meier, je crois.

09.14 Harry
Assez vite, oui.

09.15 Sonia
Armin faisait griller des saucisses dans la cour. Plus tard, il est monté en grade, il a eu le droit de vendre du boudin et des saucisses de foie. Avec l'aide de monsieur Fassbinder, bien sûr. C'est des choses qu'on ne peut même plus raconter aujourd'hui...

09.29 Harry
Non.

09.29 Sonia
Aujourd'hui, les services d'hygiène débarqueraient immédiatement...

09.32 Rosa
Qui c'était, Armin, c'était un type comment ?

09.35 Sonia
Un amuseur. Un déconneur, en résumé.

09.39 Rosa
C'est-à-dire ?

09.40 Sonia
Il faisait n'importe quoi. Vraiment ! S'il y avait une connerie à faire, on pouvait être sûr qu'il la faisait.

09.48 Rosa
Oui.

09.49 Sonia
Comme avec la voiture, la nouvelle voiture de Rainer, la rouge, en plein dans la vitrine, en pleine nuit... Allez, on y va ! 09 57

10.01 Rosa
Et tu es partie à Francfort, au Theater am Turm.

10.05 Ursel
Je suis partie pour Francfort, c'était comme ça. C'était pendant le tournage de "Effi Briest", il m'a demandé si je voulais venir dans son nouveau théâtre, il voulait à nouveau vivre et travailler avec moi. Bien sûr, j'ai eu beaucoup de plaisir à accepter, parce qu'il me manquait beaucoup. 10 26

10.26 Rosa
Le Theater am Turm, ça a été une période difficile pour vous tous, je crois.

10.30 Irm
Je ne trouve pas. Je trouve que c'était génial, vraiment génial. Tout d'abord parce que j'ai beaucoup joué, ensuite parce je suis tombée amoureuse de mon mari. Donc pour moi, le Theater am Turm reste un souvenir très vif.

10.44 rosa
Comment as-tu fait sa connaissance ?



10.46 Irm
C'était mon partenaire dans la première pièce, dans "Germinal", il jouait mon amant. Et nous sommes tombés très amoureux l'un de l'autre. 10 54

10.56 Rosa
A l'époque, tu cohabitais avec lui et Armin Meier, son ami.

11.00 Ursel
Je cohabitais, oui. Nous avons passé beaucoup de temps à trois au lit, nous lisions des histoires à Armin pendant la nuit. Il était, ... il venait du centre d'éducation hitlérien, j'ai oublié le nom...

11.20 Rosa
Lebensborn.

11.21 Ursel
Lebensborn, c'est ça. Il avait un grand déficit d'enfance, donc nous avons essayé de lui redonner un peu de cette enfance. 11 30

11.31 Rosa
Armin était plutôt un gentil garçon, même s'ils se disputaient souvent tous les deux.

11.36 Mira
Non, il n'était pas gentil. C'était vraiment une petite brute. Mais je ne m'entendais pas trop mal avec lui. Nous avons passé beaucoup de temps ensemble, Armin et moi. 11 48

11.50 Ursel
Il n'avait pas la carrure à long terme... et malheureusement, Rainer a placé le seuil d'irritation de plus en plus haut. Et puis surtout, il y a eu Blumen Peter, qui lui avait amené sa première livraison de coke, et ensuite... il s'est introduit dans la relation amoureuse, tout ça formait une constellation très dangereuse.
12 17

12.18 Rosa
Comment ça s'est passé avec Blumen Peter ? Tu m'as raconté que Fassbinder lui a infligé de profondes brûlures ?

12.24 Barbara
Et bien, une nuit, on sonne chez moi, catastrophe. Il entre en hurlant de douleur "aide-moi, aide-moi !". Je me suis d'abord dit, mon Dieu, il faut l'emmener tout de suite à la clinique, appeler le Samu. D'abord le déshabiller doucement. Il était couvert de blessures. Je me fais expliquer d'où venaient ces blessures, c'étaient des brûlures de cigarettes. Des ulcères, plein de cicatrices. Ça devait faire longtemps, parce que certaines étaient guéries depuis un bon moment. Enfin bon,... la première fois, je ne m'y attendais pas vraiment, la deuxième fois... ça se produisait souvent. Donc, après, j'avais ma trousse de médicaments, avec de la crème, du baume pour les brûlures et des bandelettes, tout ce qu'il faut pour désinfecter, nettoyer. Et Rainer a dit "Oui, OK. Bon, je suis content qu'il aille chez toi et pas à la clinique."

13.14 Rosa
Parce qu'à la clinique, ça aurait pu se savoir.

13.16 Barbara
Bien sûr, ils auraient demandé "qui vous a maltraité, on vous a attaqué, on vous a violé ?". Bien sûr... Mais peut-être aussi que c'était une forme d'amour, non ? 13 27

13.28 Rosa
Comment ça s'est passé avec Armin Meier, ou avec Salem ? Tu le sais ? Ce sont à chaque fois des histoires très malheureuses, pour Rainer aussi.

13.34 Hanna
Oui. Oui, mais j'ai plutôt connu les phases de fascination, pas tellement les phases où... où il ne supportait plus la sujétion. J'ai vu les larmes d'Armin. Nous étions par hasard dans le même avion, je l'ai vu incapable de retenir ses sanglots, il suffoquait, je ne savais pas pourquoi. Rainer n'était pas avec lui, il venait sans doute de le mettre dehors. 14 04

14.04 Rosa
Et ça été la rupture. Tu as vécu la séparation, quand Armin s'est retrouvé tout seul ?

14.11 Ursel
J'ai téléphoné, je voulais avoir Armin, mais je suis tombée sur la police criminelle. Ils m'ont dit qu'il venait de se suicider. J'ai donc été l'une des premières à apprendre la nouvelle. 14 26

14.28 Sonia
Tina !

14.29 Harry
Tina, ouhouh !

14.31 Sonia
Je me disais "bon sang, tu survivras bien à ça, non ?" Partons, allons au cimetière.

14.34 Harry
Oui, allons-y

14.38 Sonia
Rendons hommage à monsieur Meier.

14.40 Rosa
Quand est-il mort, Armin ?

14.42 Harry
En 78, je crois ?

14.44 Sonia
Aucune idée. C'était terrible. Je m'en souviens très bien, il y avait un médecin dans le café, Mick, une vraie armoire à glace, le patron, et puis ceux d'en face sont arrivés en demandant si nous avions la clé de l'appartement, la clé de chez Rainer. J'ai dit "Non, pourquoi ?" "Il y a une odeur bizarre". Alors j'ai appelé Lilo, elle est arrivée avec la clé, on a dit "bon, il faut aller voir". Des lâches, tous ces mecs, aucun n'a bougé ! C'est nous, les deux filles, qui y sommes allées et on a trouvé Armin par terre, à l'entrée de la cuisine. Avec une partie du corps dans le couloir... Il était mort.

15.25 Rosa
Comment s'est-il tué ?

15.27 Sonia
Aucune idée, je n'y étais pas. On a dit qu'il avait pris des comprimés, sans doute un peu trop d'alcool aussi. Tu en sais plus ?


15.37 Harry
Il a sans doute tout pris d'un coup. Mais je n'en sais pas plus.

15.39 Rosa
Ça faisait plusieurs jours qu'il était mort ?

15.41 Sonia
Deux jours, sans doute.

15 49 Rosa
343·

15.50 Sonia
Viens ! Armin Meier est ici !

15.53 Harry
Il est là.

15.54 Sonia
Une vraie scoute, non ?

15.56 Harry
Ça pourra te servir le jour où t'auras plus de boulot...

15.58 Sonia
Un peu plus haut. Sinon on le voit pas bien.

16.01 Harry
Il était né quand ? En 43...

16.04 Rosa
Mais Rainer s'est séparé de lui, tout à fait consciemment.

16.06 Sonja
Rainer était à Paris à l'époque, non ?

16.09 Harry
Oui, on savait bien que leur relation ne durerait pas, mais...

16.14 Rosa
Certains lui en ont voulu...

16.17 Sonia
Oui, beaucoup.

16.19 Harry
Du genre "c'est comme s'il l'avait suicidé" ; le schéma victime-bourreau, ils aimaient ça.

16.24 Sonia
Mais c'était un homme au grand cțur, il savait tout faire. Il a toujours su s'en sortir. 16 30

16.44 Rosa
Comment s'est produite la rupture ? Qui a fait que tu t'es détachée de Rainer...

16.47 Irm
Du fait de mon amour pour mon mari, c'était nettement plus facile pour moi, bien sûr. Et puis la rupture était déjà consommée. Il avait déjà... Ça avait été l'enfer pour "Effi Briest", qu'est-ce qu'on s'est disputés ! Film après film, ça devenait insupportable. Il m'a donné des rôles, bien sûr, mais il me massacrait en même temps. Il voulait que je sois toujours là. Il fallait que je sois là. Et en même temps, il me brimait. La rupture définitive s'est faite quand j'ai eu un enfant, je pense, et que j'ai vraiment choisi Dietmar.

17.32 Rosa
Pourquoi voulait-il l'adopter ? Qu'est-ce que ça représentait pour lui ?

17.36 Irm
Avoir enfin un enfant... un enfant à exhiber, bien sûr. Mais j'avais vu son mode de vie. Il était déjà complètement intoxiqué et je ne voulais pas élever un enfant dans une telle atmosphère. 17 53

17.55 Commentaire
La célébrité de Fassbinder ne cesse de croître, ses films sont plus ambitieux, plus coûteux, il travaille de plus en plus avec des stars. Pour "Le mariage de Maria Braun", son grand succès international, il renoue après 4 ans avec Hanna Schygulla et lui confie le rôle principal. Il la choisira encore pour sa grosse production "Lili Marleen". Avec "Veronika Voss", il reçoit enfin l'Ours d'Or de Berlin, qu'il désirait tant.

18.30 Commentaire
Son dernier film sera "Querelle", qu'il tourne en 1982 avec des stars internationales comme Jeanne Moreau. 18 37

18.41 Commentaire
Bousculade autour de Jeanne Moreau. Nous n'avons pas d'autorisation de filmer sa conférence de presse à la Berlinale 2000. Notre camerawoman va-t-elle réussir à tromper les gardes du corps ? 18 53


19.42 Commentaire
Juliane Lorenz, monteuse de Fassbinder et compagne de ses dernières années, dirige aujourd'hui à Berlin et à New York la Fassbinder Foundation, qui gère son héritage. 19 52

19.55 Rosa
C'était où ?

19.56 Juliane
C'était pour "Querelle". Pendant les préparatifs du tournage. C'est non seulement son dernier film, mais aussi le plus concentré de tous. Du point de vue du travail. Je crois que personne sur le plateau autour de lui ne savait où on allait. Il donnait sans cesse des instructions.

20.16 Rosa
Tu es entrée dans la vie de Rainer en 1976. Il se droguait déjà ?

20.24 Juliane
Là, tu m'en demandes trop. Vraiment, je n'en sais rien... oui, la "Roulette chinoise", il y a eu des périodes, oui, c'est vrai. Enfin, on le disait. Je ne l'ai jamais vu prendre de la drogue à l'époque, mais je n'étais pas suffisamment proche de lui pour ça. 20 37

20.38 Harry
À l'époque, on ne tournait pas beaucoup au thé vert. Sans ça... c'était impossible sans stupéfiant. 20 47

20.48 Juliane
Rainer a certainement eu une période où il en a beaucoup pris, oui, je le crois volontiers. Mais je ne crois pas que le problème soit la drogue, la question est de savoir pourquoi quelqu'un en prend, à quelle pression il doit faire face. 21 02

21.03 Harry
Oui, la police était déjà à nos trousses. Et ils m'on eu.

21.08 Rosa
Ils t'ont pris... (
pause) Et que s'est-il passé, il y a eu un procès dont tu t'es tiré à bon compte, non ?

21.18 Harry
Non, non, j'ai eu une amende et j'ai pris quelque chose comme 2 ans et demi avec sursis, je crois. 21 28

21.29 Ursel
Je ne m'entends pas bien avec Harry Baer. D'ailleurs, c'est lui... Pour moi, il était le fournisseur de coke et je n'aime pas ça. Quelqu'un qui a țuvré pour précipiter sa fin, en somme, ça ne me plaît pas. Je ne peux pas lui pardonner. 21 54

21.55 Rosa
Comment s'est passée sa mort ? Parce qu'il est mort à cause de la drogue...

22.01 Juliane
Il était fatigué, épuisé, je sais qu'il a reçu une petite livraison. Après sa mort seulement, on m'a raconté qu'il y avait de la strychnine dedans, c'est ce qu'on m'a dit. Mais je ne l'ai su que plusieurs années après. 22 18



22.19 Rosa
Ursel Strätz t'en veut, parce qu'elle croit que tu lui as fourni de la coke et, d'après Juliane, ce jour-là, il y aurait eu de la strychnine dans la coke.

22.29 Harry
Non, ce n'est pas moi. (
pause) Je sais qui c'était. Mais c'est autre chose. 22 37

22.38 Rosa
Comment l'as-tu trouvé ?

22.40 Juliane
Comment... comment je l'ai trouvé ? J'étais en train de terminer "Querelle". Tu sais, c'est difficile d'en parler, parce que c'est vraiment l'un des événements les plus marquants de ma vie. Je me dis que je ne serais pas assise ici si ça ne s'était pas produit, C'est encore douloureux. Donc, j'étais en salle de montage, j'avais préparé mes bobines, et je ne suis rentrée à la maison qu'à cinq heures du matin, ou quatre heures et demie. Souvent, quand je rentrais comme ça, j'allais dans sa chambre, parce qu'il s'endormait souvent en laissant la télévision allumée. Je l'ai trouvé allongé devant le téléviseur allumé, une cigarette à la main et couché sur son dernier manuscrit. 23 23

23.24 Rosa
Tu dormais dans l'appartement quand il est mort

23.27 Wolf Gremm
Oui. Oui, en rêve, j'ai entendu la sonnette. Il recevait souvent de la visite la nuit. Je dormais dans la chambre d'ami et à un moment donné, en pleine nuit, Juliane est entrée et m'a réveillé. Elle m'a dit "Il s'est passé quelque chose de terrible, viens ! Rainer est allongé par terre." Alors je l'ai accompagnée, j'ai poussé la porte, je suis entré et j'ai tout de suite dit : "Il est mort !" 23 50

23.51 Mira
Je l'aimais beaucoup, beaucoup. Je l'aimais comme une mère peut aimer son enfant. Parfois c'était un peu dur, mais je me disais "Mon Dieu, il est très jeune". J'avais surestimé sa jeunesse. 24 07

24.08 Ballhaus
J'ai appris la nouvelle de sa mort le jour même. J'étais à Los Angeles pour la première fois.

24.23 Ballhaus
C'est drôle, c'est une situation qui me... c'est toujours très émotionnel. J'étais à la maison avec Ulli Lommel qui, pour ainsi dire, m'avait emmené avec lui. Helga a téléphoné et a dit... a dit que Rainer était mort. Tous les deux, on a pleuré. Alors que nous n'étions plus vraiment avec lui. Mais il y avait encore beaucoup d'attachement. 25 00

25.02 Barbara
Je dois parfois me forcer pour ne pas y penser, ça me déprime... J'aimerais qu'on s'en tienne là. Je te remercie.

25.14 Rosa
Ça te rend triste.

25.16 Barbara
Oui.


25.17 Doris
Ça m'a vraiment bouleversée. Parce que n'importe quelle personne sensée voyait bien où cela allait mener. C'était évident. Il a vraiment brûlé la chandelle par les deux bouts. Je me dis que c'était peut-être voulu. Il m'a dit une fois "Tu sais, je suis arrivé au bon endroit au bon moment." Il suffit d'imaginer si ça se passait aujourd'hui : ça ne pourrait pas marcher. 25 47

25.47 Ursel
Je suis d'abord devenue comme sourde. Je ne ressentais quasiment rien, j'étais comme paralysée. Donc je ne peux vraiment pas en parler. Ensuite, la douleur a été très forte.

26.01 Rosa
Et l'alcool t'a aidée à supporter.

26.03 Ursel
Malheureusement. Encore et toujours le maudit remède miracle. Bien sûr ça n'en est pas un, on ne fait que noyer les choses.

26.12 Rosa
Que reste-t-il de Rainer Werner Fassbinder pour toi ?

26.16 Ursel
Un formidable souvenir que je ne renierai pour rien au monde. (
pause) Un grand amour que je ne renierai pour rien au monde. 26 25

26.50 Rosa
Pour toi, c'était une sorte de suicide, ou un simple accident ?


26.56 Peer
Je pense plutôt que c'était une sorte de suicide. 26 59

27.03 Rosa
Les femmes qui entouraient Fassbinder étaient-elles fortes ?

27.06 Irm
Oui. Il a toujours eu des femmes fortes autour de lui.

27.12 Rosa
Comme a-t-il réussi à les "façonner", pourrait-on dire ?

27.19 Irm
Le cinéma est une drogue, c'est vraiment une drogue. Tout le monde se laisse avoir. Qui peut refuser ça ? C'est tout simplement une usine à fabriquer du rêve. Et l'usine à rêve est bien plus belle que la vie réelle. 27 35


Adaptation : 3i Traductions.

Adaptation   3i Traductions