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LES SECRETS DES INCAS


00 29 NARRATEUR 
En 1532, cent soixante-dix aventuriers espagnols abordent les côtes de lâEmpire inca. Les conquistadors se disent affectés par une étrange maladie
une maladie de cþur que seul lâor peut guérir. 00 47

00 47 NARRATEUR 
Aujourdâhui lâor a disparu, et aussi lâEmpire inca. Les Espagnols ont trouvé le trésor quâils convoitaient. Mais peut-être existait-il pour les Incas un trésor beaucoup plus précieux que cet or ! Et ce trésor-là, les Espagnols ne l'ont pas trouvé. 01 10
01 15 LES SECRETS DES INCAS
01 25 NARRATEUR 
A lâépoque où arrivent les conquistadors, l'empire inca dispose d'une armée de plus de cent mille hommes. En face, seulement cent soixante-dix Espagnols peu armés vont pourtant réussir à massacrer sept mille Incas dès la première bataille. Quarante Incas par soldat espagnol. 01 47
02 00 NARRATEUR 
En cinquante ans, cinq millions de personnes seront exterminées sur une population de sept millions. Comment un empire, comparable à lâEmpire romain par son étendue et son haut degré d'organisation, a-t-il été vaincu aussi facilement  La version officielle
celle des Espagnols- se contente de relater les faits. 02 20
02 33 NARRATEUR 
A six mille kilomètres de là, et quatre cents ans plus tard, le futur historien Bill Sullivan, alors étudiant, découvre cette version de lâhistoire, et il a le sentiment que tout n'a pas été dit. Pendant plus de vingt ans, il va multiplier les allers-retours entre son Massachusetts natal et les montagnes péruviennes, à la recherche dâune vérité plus profonde. Il est persuadé que lâaffrontement militaire n'est qu'un élément d'une histoire bien plus obscure : lâaffrontement de deux cultures, la collision entre deux façons de voir et dâappréhender le monde, parfaitement incompatibles. 03 04
03 :05 BILL SULLIVAN 
Vous vous souvenez du premier Indiana Jones quand Indie cherche Marianne dans la Casbah  Un guerrier soufi arrive et fait un numéro étonnant avec son sabre· Indie soupire dâun air exaspéré et lui tire dessus. Voilà à quoi ressemble la Conquête. La rencontre de deux mondes totalement différents, de deux objectifs diamétralement opposés· et lâun des deux sort forcément perdant. 03 32
03 :35 NARRATEUR 
Pour Bill Sullivan, la force militaire des deux camps nâest pas le facteur déterminant. Le climat psychologique constituerait un élément clé, permettant dâéclairer ces événements. Depuis toujours, Bill est convaincu quâen pénétrant lâesprit inca pour mieux le comprendre, il découvrira lâhistoire cachée des derniers jours de leur civilisation. 03 54
04 00 NARRATEUR 
Cette quête repose sur une question simple. Quand les Incas découvrent que les barbares sont aux portes de lâEmpire, quand ils se rendent compte que la fin approche, que cherchent-ils à sauver 
Quâaimeriez-vous laisser à la postérité ? Quel serait votre bien le plus précieux  04 15
04 21
Pour les Espagnols, la réponse est évidente : lâor. Mais pas les magnifiques objets dâart inca en or, seulement la matière brute. Leur butin est systématiquement fondu. Seules quelques pièces échapperont aux fourneaux de lâenvahisseur. 04 34
04 41 NARRATEUR 
Les Incas possédaient un trésor plus précieux à leurs yeux que tout lâor du monde. Bill Sullivan croit savoir où il est caché·
04 57 NARRATEUR 
Les vingt années passées à étudier les chroniques espagnoles de la Conquête lâont convaincu de lâexistence de documents oubliés
qui permettraient dâentrevoir ce monde perdu. Non pas en sâintéressant aux passages maintes fois étudiés par les historiens, aux descriptions des faits et gestes des Espagnols, mais en étudiant les contes populaires incas, également consignés dans ces chroniques et totalement négligés depuis quatre siècles. 05 20
05 23 NARRATEUR 
Contre lâavis de tous les experts, Bill Sullivan soutient que les mythes une fois déchiffrés révèlent lâhistoire secrète de lâEmpire, connue à l'origine des seuls grands prêtres incas. 05 35
05 36
Selon lui, en transmettant ces histoires aux Espagnols les Incas attendaient qu'on parvienne à les déchiffrer dans le futur. Ils voulaient montrer qu'ils n'étaient pas des sauvages, et dire ã
ce que nous avons édifié, voici nos croyances. Ceci est notre épitaphe. ä 05 57
06 10 BILL SULLIVAN 
De nos jours, on considère souvent ces messages que les mythes font surgir du passé comme fondamentalement dépourvus de sens, comme un folklore poétique né de lâimagination de sauvages. Et câest dommage· parce quâon se trompe complètement. Parfois, en décryptant un texte vieux de 1 ou 2 ans, jâai vraiment lâimpression dâaccéder à un message qui nous était destiné. Nous sommes infiniment redevables aux Incas, car ils nous ont laissé cette fenêtre ouverte sur le passé. 06 55
07 :00 NARRATEUR 
Lâhistoire retiendra que ce peuple autrefois si fier fut complètement écrasé, humilié, et sa culture, éradiquée. 07 08
07 16
Pourtant, si Bill Sullivan a raison, comment un peuple moribond a-t-il eu la présence dâesprit de transmettre un message codé aux générations futures ? 07 31

07 57 NARRATEUR  
Comme tout le monde, Bill commence ses recherches par lâétude des chroniques espagnoles, qui relatent la traversée de la Cordillère des Andes. 08 04
08 14 RÉCIT 
Ce pays est très peuplé. En maints endroits, on y trouve des mines. Les Incas possèdent des réserves de combustibles, de maïs et dâautres ressources encore. 08 22
08 31 NARRATEUR 
LâEmpire que découvrent les Espagnols, nous le savons, existe depuis à peine quatre-vingt-dix ans, mais il est l'ultime et la plus grandiose manifestation dâune culture vieille de plus de deux mille ans. Et ce message codé pourrait bien nous livrer la clé de deux mille ans dâhistoire andine. 08 46
08 54 BILL SULLIVAN 
Ces chroniques sont rédigées par des prêtres, des soldats, et des administrateurs de la Couronne espagnole. Bien entendu, chacun le fait sous une perspective différente. Les administrateurs, par exemple, se préoccupent des ressources, de leur localisation, et décrivent toute lâétendue de lâEmpire. Pourtant toutes ces chroniques présentent aussi un aspect très humain : on y décèle une curiosité, une fascination pour lâingéniosité et le raffinement des Incas. 09 28
09 33 NARRATEUR 
Ils découvrent une culture qui a permis d'unifier des peuples complètement différents, malgré un environnement peu favorable, composé
vallées isolées. À son apogée, lâEmpire inca regroupe au moins cent peuplades distinctes vivant et commerçant en bonne entente. De la Colombie au Chili, ce territoire nourrit sept millions de personnes. 09 55
10 02 NARRATEUR 
Le génie de lâEmpire  L'idéal communautaire qui constitue la base même du système, grâce auquel la paix régnera dans les Andes durant huit siècles. Contrairement aux autres tribus européennes beaucoup plus instables. 10 :16
10 21 NARRATEUR 
Sans les Espagnols, nous nâaurions peut-être jamais su comment tout cela avait pu exister. 10 26
10 35 NARRATEUR 
Outre l'inventaire des ressources de lâEmpire, les chroniques comportent également les mythes, qui constituent pour Bill Sullivan la clé de la tradition communautaire andine. 10 46
10 50 BILL SULLIVAN 
Grâce aux transcriptions espagnoles relativement fidèles, ces histoires ont pu nous parvenir, câest un remarquable service que les Espagnols nous ont rendu. Ils nâont pas essayé de les comprendre, de les christianiser ou de plaquer un sens religieux occidental sur ces mots. Ils voulaient justement quâils paraissent étranges, un monde à part.
Très souvent, le chroniqueur retranscrit littéralement un mythe andin et conclut sur la médiocrité et lâaveuglement de ce peuple dépourvu de raison, donc parfaitement idiot. 11 33
11 36 NARRATEUR 
Lorsquâil se lance dans ce projet, Bill Sullivan passe dâabord six mois en compagnie des Indiens, dans les Andes. Il vit avec eux, apprend leur langue et découvre leurs croyances. À ses yeux, les mythes nâont jamais été des superstitions sans importance. 11 46
11 51 NARRATEUR 
Il travaille sur une hypothèse hautement controversée : lâastronomie aurait été largement répandue avant même quâapparaissent les premiers écrits historiques. Et toutes les grandes civilisations, de la Chine à lâEgypte en passant par lâInde, auraient utilisé un même code pour perpétuer leur connaissance des étoiles, grâce aux mythes.
Les étoiles fascinent les civilisations anciennes, qui voient le ciel comme nous ne le verrons plus jamais. Nous distinguons seulement quelques étoiles éparpillées, les plus brillantes, mais à lâépoque antique, la Voie lactée apparaissait dans toute sa splendeur dans un ciel sans pollution. 12 27
12 32
Si Bill parvient à prouver que les mythes sont une interprétation codée des évènements astronomiques, toute lâhistoire ancienne devra être repensée. Selon lui, lâastronomie inca est lâhéritière de cette tradition antique, elle pourrait donc servir de base dâétude. 12 44
12 45 BILL SULLIVAN 
Les Incas représentent la dernière branche vivante dâun arbre millénaire, qui était peut-être même déjà vieux à lâépoque de la construction des pyramides. 12 55
12 58
Les mythes mâintéressent, jâen avais besoin pour nourrir mon hypothèse de travail, pour montrer quâil sâagit dâastronomie codée. 13 06
13 09 NARRATEUR 
Bien que peu conventionnelle, cette idée séduit Bill et il décide de la mettre à lâépreuve des faits. À lâinstar des prêtres espagnols avant lui, il se rend dans les villages pour écouter et recueillir les récits de ceux qui connaissent encore les mythes et les étoiles. Et le premier mythe quâon lui raconte est celui de la création. 13 27
13 31 BILL SULLIVAN 
Il y a très, très longtemps, un étranger, barbu, de haute taille, apparut au bord du lac Titicaca, un bâton à la main. Il se rendit sur lâîle du même nom, au milieu du lac et il ordonna au soleil, à la lune et aux étoiles de surgir. Et ils surgirent. Alors, il modela dans lâargile un homme puis une femme, créant ainsi les ancêtres de chaque tribu des Andes. À chacun de ces couples, il offrit un langage pour communiquer, des graines à planter, des chants et des danses. Enfin, de son souffle, il leur donna la vie puis il leur demanda de se rendre sous terre pour resurgir à nouveau, chacun sur leur territoire.
Câest ainsi quâils jaillirent des sources, des arbres, des grottes. On appelle ces endroits les pakarinas, les lieu de la genèse. 14 21
14 :26 BILL SULLIVAN 
Câest une histoire particulièrement intéressante, parce que les Espagnols lâont retrouvée un peu partout dans les Andes. Chaque tribu a son pakarina le lieu dont elle est issue et son waka. Le waka est une représentation des ancêtres de chaque tribu sous la forme dâun animal, dâun oiseau par exemple, associée à une étoile des constellations. Ainsi, chaque peuplade se considérait comme descendant des astres, et croyait que la mort vous ramenait aux origines de votre waka, dans les étoiles.
Selon cette métaphore, chaque tribu sur son territoire est comme une constellation dans le ciel. Dâailleurs, ce mythe constitue à lui seul une véritable cartographie de la civilisation andine, dont les peuples, malgré leurs différences, de langues ou de coutumes, étaient tous unis comme les enfants dâun seul et unique créateur.
De même, dans le ciel, chaque étoile est différente des autres, chacune dâentre elles se trouve à un endroit bien précis, et pourtant toutes les étoiles évoluent en harmonie. 15 43
15 :49 NARRATEUR 
Bill Sullivan a raison, lâastronomie est inscrite dans le mythe, elle en est la clé, et elle permet aussi de comprendre lâidéal communautaire qui règne au sein de la civilisation andine. 16 00
16 05
Dans les Andes, lâastronomie fait partie intégrante de la vie quotidienne. Dieu porte la meule. C'est lui qui moud le grain du destin sur terre.
Et comme il manipule les étoiles dans le ciel, il manipule le destin des peuples sur la terre. 16 21
16 28 NARRATEUR 
Mais, quand deux cultures aussi radicalement différentes sâaffrontent, les vainqueurs ne s'embarrassent pas de ce genre de subtilités. 16 34
16 54 NARRATEUR 
Les conquérants de lâEmpire inca sont les jeunes fils dâune noblesse appauvrie, auxquels lâEspagne nâa rien à offrir. 17 02
17 19 NARRATEUR 
Mais lâEglise et la Couronne leur promettent la gloire des conquêtes. Pour Dieu, la conversion des païens, pour le Roi, un empire et son or, et pour eux-mêmes, lâaventure, la richesse et le pouvoir.
Telle est la mission des conquistadors. 17 45
18 09 NARRATEUR 
En Espagne règne lâInquisition
puissante, dogmatique, fanatique. 18 15
18 22
Cette Eglise-là proclame que le Soleil tourne autour de la Terre, elle pourchasse ceux qui affirment le contraire et les brûle au bûcher.
LâEglise réclame des âmes, et le pouvoir séculier, tout aussi avide, convoite un empire. Dieu et le Roi font cause commune.
Pour avoir repoussé les Musulmans hors dâEurope, les armées de la Chrétienté seront payées en or inca. 18 57
19 02
Dans les Andes, les conquistadors combattent les Incas sous les ordres de Pizarro. En Amérique Centrale, Cortés est à la tête de lâarmée qui lutte contre les Aztèques. 19 08
19 12 NARRATEUR 
Quand Pizarro pose le pied sur le continent, sept millions dâIncas vivent au Pérou
cinquante ans plus tard, cinq millions dâentre eux auront péri. 19 19
(DEUXIÈME PARTIE)
19  35 NARRATEUR 
A mesure que progresse la Conquête, les prêtres espagnols imposent aux Incas un catholicisme musclé, pétri de haine pour lâastronomie. 19 42
19 47
Ils éradiquent systématiquement les croyances ancestrales des indigènes. 19 52
19 56
Ironie de lâHistoire· La civilisation inca repose précisément sur les croyances que lâEglise condamne le plus violemment. 20 06
20 16 BILL SULLIVAN 
Les prêtres étaient très intéressés par la religion, parce que· pour dire les choses crûment· ils avaient lâintention dâen venir à bout, et ils voulaient savoir à quel ennemi ils sâattaquaient. Toute personne soupçonnée de pratiquer lâancienne religion risquait sa vie. Plus particulièrement la religion "astronomique", qui terrorisait véritablement les Espagnols. 20 37
21 :08 BILL SULLIVAN 
Les indigènes étaient conscients des enjeux, et pourtant ils nâont pas reculé, ils ont transmis ces histoires car ils savaient quâelles représentaient lâessence de leur civilisation. Les mythes sont conçus pour traverser le temps. 21 27
21 30 NARRATEUR 
En fait, les années de travail sur le terrain de Bill Sullivan et dâautres chercheurs ont montré, de manière étonnante, qu'une grande partie de lâastronomie inca a survécu. 21 37
21 41 BILL SULLIVAN 
Jâai passé six mois sur le terrain, au Pérou et en Bolivie simplement pour découvrir le nom que les paysans indiens donnent aux étoiles. Et quelle que soit la région des Andes où ils vivent, la plupart dâentre eux connaissent au minimum une douzaine de constellations, car elles les aident à établir le calendrier des cultures tout au long de lâannée.
22 03
22 07 NARRATEUR 
Aujourdâhui encore, on décide de semer le maïs en fonction dâun ensemble dâétoiles que nous appelons lâamas des Pléiades, mais dont le nom en quechua évoque un tas de graines. 22 17
22 23
Câest cette forme dâastronomie que Bill pense avoir découverte grâce à ses investigations sur le terrain, et qui serait codée dans les mythes. Et cette astronomie, dont la signification a toujours échappé aux Espagnols et à tous les experts depuis lors, serait la clé des secrets de lâEmpire inca. 22 40
22 52 BILL SULLIVAN (TRADUISANT) 
Nos grands-parents nous ont raconté lâhistoire dâun berger· il y a très longtemps. Il avait gravi la montagne pour rejoindre son troupeau de lamas, et il se rendit compte que les animaux ne mangeaient ni ne buvaient. Mais toute la nuit, ils regardaient le ciel, et ils pleuraient. Le berger se mit en colère et demanda ce qui nâallait pas. Il leur dit ãvous donne les meilleurs pâturages, lâeau la plus pure, et vous, vous restez assis à pleurer en regardant les étoiles ? ä À ces mots, un lama répondit ã Ecoute-moi très attentivement· ä Le berger fut surpris, car ce lama parlait comme un homme. Lâanimal poursuivit ãvois ces étoiles, qui sâélèvent au-dessus du mont Vilcacoto. Ces étoiles signifient que dans un mois exactement, un déluge va anéantir le monde. ä 23 45
23 55
Le berger crut en sa parole et avec sa famille, il se réfugia au sommet de la plus haute des montagnes, en compagnie des animaux sauvages. Puis la pluie se mit à tomber, et il plut, il plut tant et tant que seul le sommet de la montagne émergeait de toute cette eau. Ils étaient si nombreux là-haut qu'un renard glissa, et mouilla sa queue dans lâeau. Voilà pourquoi, encore à ce jour, les renards ont la queue noire. 24 19
24 24 NARRATEUR 
Bill donne une lecture astronomique de cette invraisemblable histoire. Grâce à sa connaissance du terrain, il sait, que le "lama" et le "renard" sont aussi des noms de constellations. Voilà son point de départ. Les mouvements des constellations du lama et du renard donneraient-ils un sens à ce mythe  24 44
24 48 BILL SULLIVAN 
La particularité de la cosmographie inca tient à son utilisation dâéléments qui n'existent pas dans notre astronomie on les appelle ãconstellations de nuages noirs ä. Il sâagit, en réalité, de gros nuages de poussière interstellaire dans la Voie lactée. Ils ont lâapparence de taches très sombres, avec des formes et des noms particuliers. On les distingue bien parce quâon est en altitude. Grâce aux chroniques, nous savons que les prêtres astronomes se rendaient aux mêmes endroits que les lamas de la légende, câest-à-dire aux sommets de plus de quatre mille mètres. À cette altitude, le ciel paraît particulièrement éblouissant, la Voie lactée l'illumine comme un néon enfin, jâexagère un peu, mais elle brille énormément. Et ces nuages sont présents, on les voit distinctement. 25 38
25 :45 BILL SULLIVAN 
Jâai essayé dâimaginer ce que le lama aurait pu regarder, quel groupe dâétoiles il aurait pu montrer. Et je me suis dit que peut-être, ce lama était tourné du côté du soleil levant, juste avant lâaube quand les étoiles ont disparu. Alors, cela signifierait que la constellation du lama se couche à lâEst. Et tout à coup, je me suis souvenu de la signification littérale du nom ã ä. Cela veut dire ã le soleil joue dans ces montagnes ä, on peut penser quâil sâagit dâune description assez généreuse dâun lever héliaque, la dernière étoile visible avant que lâaube nâéteigne la lumière stellaire. Soudain jâai vu cette image du lama, se couchant à lâOuest, et des Pléiades apparaissant à lâEst. Jâai consulté une carte du ciel et je me suis rendu compte que câest précisément le cas· Le lama se couche au moment même où les Pléiades se lèvent. 26 50
26 57 NARRATEUR 
Le mythe renferme donc au moins quelques éléments dâastronomie. Mais il nâest pas facile de confirmer si les astres ont effectivement eu un jour cette position. Car au fil des siècles, les constellations se déplacent imperceptiblement dans le ciel. À lâendroit où il y a deux mille ans se trouvait le Poisson, on trouve aujourdâhui le Verseau. On appelle ce mouvement la ã
écession ä. Pour retrouver une position donnée des étoiles cette nuit-là, Bill doit forcer le ciel à remonter le temps. 27 27
27 31 BILL SULLIVAN 
Pour être honnête, il mâa fallu deux bonnes années avant de parvenir à me représenter la terre au beau milieu de la sphère céleste, surmontée par le plan de lâécliptique et auxquels il fallait encore ajouter la voie lactée. Mais quand jâai voulu mettre tout ça en mouvement, pour tenter de visualiser la précession, alors là, mon cerveau nâa pas suivi ! 27 59
28 :04 NARRATEUR 
Pour remonter le temps, il lui faut lâaide des experts du planétarium de Boston. 28 11
28 11 BILL SULLIVAN 
Sur place, jâétais très nerveux, parce que depuis deux ans je nâavais cessé de retourner le problème dans tous les sens pour tenter dây voir clair. Jâavais vraiment lâimpression dâavoir touché au but jâétais persuadé que cela ne pouvait pas être autrement. Mais si le planétarium ne confirmait pas ce que je pressentais, jâavais brûlé mes dernières cartouches. 28 27
28 33
Jâai demandé à voir le lever héliaque des Pléiades un 21 mai câest-à-dire exactement un mois avant le solstice dâété, et on a reconstitué la précession, autrement dit on a incliné la machine. Puis quand on a atteint lâan 650 de notre ère, lâexpert mâa dit, voilà votre constellation. Le miracle de la science moderne· Jâétais absolument stupéfait. 28 57
29 00 NARRATEUR 
Et, exactement comme le mythe lâavait décrit, lâamas des Pléiades apparaît à lâhorizon en même temps que le soleil. Bien entendu, il pouvait sâagir dâune simple coïncidence· 29 10
29 :12 BILL SULLIVAN 
Mais, si la première partie du mythe évoque le solstice de juin, on peut chercher également le solstice dâhiver. Alors, jâai voulu voir le lever héliaque de la Voie lactée en décembre 650 et voilà quâapparaît le renard, lâhorizon lui coupant la queue, comme disait la seconde partie du mythe, quand sa queue devenait noire parce quâelle était plongée dans lâeau. 29 36
29 :42 NARRATEUR 
Ces constellations ont donc bel et bien existé. Bill sait désormais quâil voit les étoiles exactement comme les avaient vues avant lui les prêtres inca en 650. Mais pourquoi ont-ils ressenti le besoin de créer un mythe ? Était-ce une façon de rappeler un événement quâils voulaient commémorer  Que s'était-il passé à cette date-là ? 30 03
, autrement dit, ã la rivière ä. Ce grand fleuve céleste tenait lieu de passerelle entre le monde des humains et le surnaturel  le monde des ancêtres et celui des dieux. Donc, en termes de cosmogonie, lâan 650 marque la disparition du passage vers cet endroit du ciel, vers le pays des dieux. Cela signifie que les dieux quittent la terre pour retrouver leur territoire, une métaphore qui présage un coup sévère porté à la civilisation inca. 31 04
31 06 NARRATEUR 
Effectivement, selon les données archéologiques, l'an 650 marque le début de huit siècles de guerres civiles. Câest la fin de la longue période dâharmonie entre les peuples évoquée dans le mythe de la création, qui durait depuis environ huit cents ans. Le mythe du lama et du renard en marque la fin. 31 29
31 35 BILL SULLIVAN 
Je commençais à avoir un étrange pressentiment et à être un peu gêné, parce que tout collait si parfaitement· En fait, quelquâun dâun peu sceptique pouvait très bien penser que jâavais trouvé au planétarium une date qui mâarrangeait, mais· Tout dâabord, ce nâest pas de cette façon que jâai procédé, et de plus, un autre mythe est venu confirmer cette théorie sous un angle complètement nouveau. 32 06
32 14 NARRATEUR 
Après cinq ans de travail acharné, Bill Sullivan a le sentiment dâapprocher pour la première fois lâesprit inca. Il commence à comprendre leur conception du monde. Câest le premier pas vers une reconstitution de lâhistoire et de la culture inca. 32 29
32 43
Vers le mimieu du XVe siècle, les Incas vivent dans des villes et des cités, payent des impôts, sont régis par des lois et disposent d'un système dâaide sociale.
Après avoir mis un terme à huit siècles de guerres civiles, les Incas ont retrouvé la paix et lâabondance. Ils respectent les différences ethniques et religieuses. Les impôts servent à aider les plus démunis. Et toutes leurs actions sont intimement liées à leurs croyances religieuses et à leurs mythes. 33 22
33 24 NARRATEUR 
Selon Bill Sullivan, elles sont également indissociables de lâastronomie. Mais pour lâinstant, il a seulement réussi à déchiffrer la signification des animaux et des personnages mythiques. Reste que nombre de mythes incas évoquent le dieu Viracocha· Ces mythes-là sont-ils, eux aussi, imprégnés dâastronomie ou bien vont-ils remettre en cause sa théorie  33 51
33 52 BILL SULLIVAN 
Jâai découvert un autre mythe, qui raconte les derniers jours de Viracocha sur terre. 33 59
, le père de Manco Cápac. Manco Cápac est le premier empereur mythique inca. Le dieu qui sâapprêtait alors à quitter la terre, confia à Manco Cápac un morceau de son bâton, puis il emprunta la rivière Chakamarka et laissa le monde derrière lui. Or, dans le langage mythique, une règle veut que les Dieux représentent des planètes. 34 43
34 46 NARRATEUR 
Si les dieux symbolisent des planètes, peut-être allait-il pouvoir interpréter cette histoire de dieu et de roi comme une histoire de corps célestes. Il sait que Viracocha figure Saturne, et que les Incas se considèrent comme le peuple de Jupiter. La rencontre mythique dâun dieu et dâun roi devrait correspondre à une conjonction de Saturne et Jupiter. 35 06
35 07 BILL SULLIVAN 
Quand je suis allé consulter les cartes du ciel, jâavais dans lâidée de trouver une conjonction de Saturne et Jupiter aux alentours de 650 de notre ère. Cela nâaurait pas forcément été très probant puisque le phénomène se produit tous les vingt ans. Mais jâai découvert quâen 650, précisément, il y avait une conjonction au coucher du soleil en Gémeau qui selon la cosmogonie, représente lâendroit exact où se situe lâentrée du royaume des dieux. Ainsi, à en croire les planètes, ce mythe confirmait bien celui du lama et du déluge. Donc, pour résumer, à la veille du solstice de juin de lâannée 650, il y avait une conjonction de Saturne et Jupiter au coucher du soleil, puis le lendemain matin, quand le soleil est apparu, on pouvait distinguer une coupure très nette entre la Voie lactée et le soleil autrement dit, il était temps pour le dieu de rejoindre son royaume car le pont entre la terre et les cieux avait disparu. 36 15
36 17 NARRATEUR 
Le lien entre les mythes divins et lâastronomie est donc établi. Et cette légende évoque aussi les évènements de lâan 650. 36 25
36 26 BILL SULLIVAN 
Jâai dû mâasseoir pour me remettre du choc· Câétait comme si quelquâun sâadressait à moi à travers les âges, depuis lâannée 650. 36 44
36 :53 NARRATEUR 
Selon les deux mythes, pour les Incas, les mouvements du ciel étaient liés à une série de cataclysmes sur terre. 37 01
37 02 BILL SULLIVAN 
Câest un fait  chaque apparition ou disparition de la Voie lactée, à partir de lâan 200 avant notre ère, et jusquâà la Conquête espagnole, correspond précisément aux évènements les plus importants de lâhistoire andine, un archéologue pourrait vous le confirmer. Et cela nâavait pas échappé aux Incas. 37 24
37 25 NARRATEUR 
A cause de ces coïncidences entre faits réels et constellations des étoiles, les Incas ont fini par être persuadés que lâastronomie renfermait la clé de leur destin. La lente évolution des cieux représentait pour eux la fatalité en marche. 37 43
37 44 BILL SULLIVAN 
Je me suis de plus en plus rendu compte quâil existait toute une série de correspondances assez troublantes entre la position de la Voie lactée lors des solstices et le déroulement de lâhistoire andine. Je ne fais pas dâastrologie, je nây connais rien et cela ne mâintéresse pas vraiment, mais si on a un penchant pour ce genre de choses - et dans les Andes, les prêtres astronomes en avaient certainement un - ces coïncidences ont dû attirer leur attention. 38 17
38 21 BILL SULLIVAN 
Nous savons que lâintérêt des Incas pour les étoiles remonte très loin dans le temps, et pas uniquement parce que câest le plus grand spectacle lumineux qui leur ait été donné de voir. Il est vrai quâà de telles altitudes, la Voie lactée est particulièrement brillante, et que chaque étoile est clairement visible, mais ce nâest pas la seule explication. Cela va plus loin· Câest une caractéristique innée, propre à lâêtre humain, dâessayer de comprendre la configuration du ciel. Voilà ce que cherchaient les Incas, et les peuples des Andes en général  ils essayaient de comprendre le fonctionnement de la terre en se servant du ciel. 38 55
38 57 NARRATEUR 
Comme tous les êtres humains, les Incas ne veulent pas vivre dans un monde dépourvu de sens. Ils veulent un monde déterminé
suivant la volontédieu. Mais à la différence des autres hommes, ils se croient capables de lire cette volonté dans le ciel, ce qui les conduira finalement à leur destin tragique. 39 18
(TROISIÈME PARTIE)
39 25 NARRATEUR 
Lorsque les Espagnols arrivent, les Incas se livrent à leur destin, ils y voient la manifestation de la volonté de Dieu. Bill en est désormais convaincu. Câest la pièce qui manque à lâhistoire communément admise, lâindice qui mène à lâhistoire secrète.39 45
39 52 BILL SULLIVAN 
Quand on sâintéresse un peu à lâhistoire, le récit officiel de la Conquête espagnole semble tout simplement effarant. À tout moment de leur ascension des Andes, les Espagnols auraient pu être arrêtés sans problème. Mais pour une raison inconnue, lâEmpereur inca nâen a jamais donné lâordre. 40 15
40 20 NARRATEUR 
Les Espagnols eux-mêmes commencent à se demander pourquoi on ne les attaque pas. 40 23
40 25 RECIT 
La route était si mauvaise quâils auraient très facilement pu nous anéantir à plusieurs reprises. Même entraînés, nous ne parvenions pas à tenir nos montures sur la route, et ni les chevaux, ni lâinfanterie ne pouvaient sâen écarter. 40 38
40 43 NARRATEUR 
Nous savons très peu de choses sur lâesprit inca. Personne ne sait exactement pour quelle raison lâInca Atahualpa nâa pas écrasé les Espagnols quand ils étaient vulnérables. 40 53
40 59
En revanche, nous savons quâun siècle avant lâarrivée des Espagnols, lâempereur aurait prédit que seuls cinq hommes règneraient après lui ; ensuite, la culture et la civilisation inca seraient totalement détruites. Lors de la Conquête espagnole, le cinquième empereur, le dernier selon la prophétie, est au pouvoir. 41 22
41 23 BILL SULLIVAN 
Cette prophétie dérange, car certaines personnes pensent que les Incas lâont inventée après coup pour expliquer leur défaite. On a passé pas mal de temps à déterminer si elle était plausible, crédible ou si, comme certains le croyaient, il sâagissait simplement dâune excuse inventée a posteriori. Finalement, je suis tombé sur mythe, qui dit : dans le ciel, au milieu de la Voie lactée, il y a un lama, qui, toutes les nuits, se rend à la rivière et boit toute son eau, sinon le monde entier serait submergé. Je suis donc allé voir ce qui était arrivé à la constellation du lama dans le ciel de 1432. Concrètement, voici ce quâil se passait· Imaginons quâon se tourne vers lâEst. On voyait, au fil du temps, la Voie lactée sâéloigner progressivement de lâendroit où le soleil se levait. Et la prophétie de Viracocha se rapproche, il ne reste plus quâun siècle avant que la Voie lactée ne fausse compagnie au soleil. 42 36
42 37 NARRATEUR 
Selon la pensée inca, à lâaube, le soleil doit absolument se lever à lâendroit où la Voie lactée croise lâhorizon
un lieu signalé par la constellation du lama. En effet, câest la condition nécessaire, croient-ils, pour que ses rayons forment un pont entre le ciel et la terre. 42 51
42 53 BILL SULLIVAN 
Aujourdâhui, cela ne nous évoque rien de concret, mais tout avait un sens dans la cosmologie inca. Car ils considéraient la Voie lactée comme un grand passage entre les dieux, les vivants et les morts. 43 05
43 :07 NARRATEUR 
Les Incas se sentent dépendants de ces relations avec les dieux et les ancêtres. Et Bill comprend quâils voient là un terrible parallèle. Quand, en 650 après notre ère, la liaison avec le territoire des dieux a été rompue, il sâen est suivi plusieurs siècles de guerres civiles. Huit cents ans plus tard, ce passage vers la terre des ancêtres va à nouveau disparaître
quelle catastrophe cela présage-t-il  43 35
43 :36 BILL SULLIVAN 
Jâai vérifié la carte du ciel de 1432, pour voir ce quâil sây passait lors du solstice dâhiver· Et en fait, il ne restait plus quâun tout petit bout de la Voie lactée en contact avec lâhorizon au point où se lève le soleil le 21 décembre. Jâai poursuivi lâobservation sur un siècle jusquâà la Conquête· Et bingo  43 54
43 57 NARRATEUR 
Au moment même où la Voie lactée nâest plus en contact avec le soleil à lâaube du solstice, les Espagnols arrivent. Le 15 novembre 1532, les cent soixante-dix Espagnols affrontent finalement lâarmée de quarante mille Incas. 44 13
44 17 RECIT 
Nous nâavions pas imaginé un seul instant que les Indiens pouvaient rassembler de telles forces. Jusquâalors, nous nâavions rien vu de semblable dans les Andes. Nous étions tous terrifiés, peu dâentre nous parvinrent à dormir. Jâai vu de nombreux Espagnols, terrorisés, sâoublier sans même sâen rendre compte. 44 34
45 12 NARRATEUR 
Lors de cette bataille décisive, sept mille Incas sont tués, en une journée. Ils nâont même pas levé leur arme pour se défendre. 45 20
45 54 NARRATEUR 
Pour les Incas, la prophétie sâest tout simplement réalisée. Et les Espagnols ne représentent que l'instrument du destin. 46 02
46 45 NARRATEUR 
Après la bataille de Cajamarca, les Espagnols ne sont plus très loin de la ville sacrée de Cuzco, en quechua, le ã
 ä de lâempire inca. 46 54
47 00 NARRATEUR 
Tous les temples inca incrustés dâor sont pillés et démolis, jusquâau dernier. Seules demeurent aujourdâhui leurs splendides fondations. Et pour asseoir leur incontestable triomphe, les Espagnols construisent leurs églises à la même place. Le Roi et ses troupes tiennent leur victoire. LâEglise veut la sienne. Pour sceller la défaite inca, il faut maintenant remporter la bataille des cþurs et des esprits  se débarrasser de lâancienne religion, et imposer le catholicisme. Pour les Espagnols, une page de l'histoire est tournée. LâEglise a ses âmes, le Roi son or et son empire. Deux cultures se sont affrontées, les Incas ont perdu, noyés dans une vague de progrès. Mais Bill sait bien que lâHistoire est rarement aussi simple. Les Incas et leur culture nâont jamais complètement disparu. Car les Espagnols nâont pas remporté lâultime bataille  lâesprit et le cþur inca sont toujours présents. 48 15
48 22 NARRATEUR 
Les Espagnols ont écrit lâhistoire de la Conquête vue par les vainqueurs, mais Bill Sullivan a découvert quâavant même lâarrivée des Espagnols, les Incas avaient vu leur ruine inscrite dans les étoiles, et cela les avait conduits à leur perte. 48 40
48 50 NARRATEUR 
Dans le deuxième film de cette série, nous verrons comment tout au long de lâhistoire inca, ce peuple a lutté contre lâinévitable. Pourquoi avoir bâti cet empire  Pourquoi avoir sacrifié ses enfants  49 01

Adaptation : 3i Traductions.

Adaptation   3i Traductions