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La lumière, l'obscur et les couleurs
02.17
"Nous pouvons bien envisager le monde à notre façon, il présentera toujours une face jour et une face nuit." (Johann Wolfgang von Goethe) 2.22
02.40
"Les couleurs jaune et jaune-rouge portent en elles la nature du clair", explique Goethe. "Une chaleur directe semble nous envelopper." 2.50
02.52
"Les couleurs bleu et bleu-rouge, en revanche, ont quelque chose de sombre. Tout comme le ciel et les montagnes lointaines nous paraissent bleus, une surface bleue semble toujours se dérober devant nous." 03.03
3.08 La lumière, l'obscur et les couleurs
Un film de 3.15
03.17
Quand nous regardons le monde, nous y voyons des couleurs. Il nous semble acquis que les couleurs sont liées à la lumière. "La nuit, tous les chats sont gris", dit-on. 3.26
03.30
Quand la lumière disparaît, les couleurs s'évanouissent également. 3.31
03.43
Mais quand l'obscurité disparaît, les couleurs s'éteignent aussi. 03.46
03.56
C'est l'alliance de la lumière et de l'obscurité qui crée les couleurs et permet de reconnaître le monde. 04.00
04.04
En physique classique, les couleurs sont mesurables ; or les couleurs possèdent également des propriétés impossibles à mesurer, que nous percevons pourtant directement. 04.13
04.20
Quand le soleil se lève à l'est, il nous est donné d'admirer parfois un phénomène étonnant : pendant un court instant, la lumière orange du soleil frappe directement les rochers et nos ombres prennent alors une couleur bleu-vert.
En réalité, les ombres sont grises. Notre il invente cette coloration bleu-vert en réaction à la forte intensité de la lumière orange. 04.44
04.50
Ce dispositif simple va nous permettre de comprendre le phénomène.
Nous éclairons un cône, tout d'abord avec de la lumière blanche venant de la gauche.
Puis avec de la lumière blanche venant de la droite. 05.03
05.08
On observe maintenant une ombre grise de chaque côté du cône. 05.11
05.16
Plaçons un filtre vert devant la lampe de gauche. Tout le dispositif est désormais plongé dans une lumière verte, sauf l'ombre du cône. 05.24
05.26
Allumons la lampe de droite, qui est toujours blanche. Notre il perçoit alors une couleur pourpre dans l'ombre grise. 05.35
05.39
Si nous ne regardons plus l'environnement, mais seulement l'ombre, elle perd du même coup sa couleur pourpre et redevient grise. 05.44
05.49
Considérée isolément, l'ombre est donc grise. Mais dans son environnement, nos yeux lui attribuent une couleur pourpre. Le pourpre est la couleur complémentaire du vert. 06.00
06.10
Autant naturaliste que poète, Johann Wolfgang von Goethe observa lui aussi la coloration des ombres et décida d'étudier en détail la nature de l'ombre et de la couleur. Goethe, que l'on connaît principalement pour ses uvres littéraires, a travaillé pendant 40 ans à l'élaboration de son Traité des couleurs. Il le considérait comme son uvre la plus importante après son "Faust". 06.30
06.34
Face au phénomène des ombres colorées, Goethe considéra que les couleurs appartenaient à l'il et constituaient en premier lieu une perception sensorielle.06.43
06.45
Il s'intéressa donc à l'il et à la vision et fonda sa théorie des couleurs sur la perception humaine. 06.51
07.07
L'il, dit-il, aspire toujours à la totalité et à la globalité, comme on le voit bien avec les ombres colorées. 07.13
07.18
Si une lumière violette arrive de gauche sur le cône...
... nous inventons nous-mêmes la couleur complémentaire, le jaune. 07.26
07.31
Une lumière bleue cyan...
... appelle sa complémentaire rouge. 07.35
07.40
Exposés à l'effet unilatéral d'une seule couleur, nous rétablissons l'équilibre et l'harmonie en imaginant mentalement une couleur complémentaire. 07.47
07.51
Les ombres colorées n'apparaissent pas isolément, mais seulement dans le cadre d'une relation. Elles ne possèdent pas de longueur d'onde et ne sont pas mesurables. Elles n'existent donc pas dans un contexte scientifique, où elles sont considérées comme des illusions d'optique. Pourtant, nous les voyons. 08.06
08.16
Goethe étudia les couleurs partout où il les voyait. Il tenta de décrire leur nature et leurs propriétés, cherchant à découvrir les conditions de leur formation, les circonstances où nous les voyons et comment elles agissent sur nous. 08.29
08.43
Il illustra le résultat de son travail par ce cercle des couleurs, qui résume les lois générales qu'il avait découvertes. Ainsi, les couleurs complémentaires les paires de couleurs harmoniques sont situées l'une en face de l'autre. 08.58
09.08
Les paires de couleurs harmoniques constituent l'expression du dialogue qui s'instaure entre nous, nous qui voyons, et le monde multicolore. Lorsque le monde nous propose une couleur, nous lui répondons par sa "deuxième moitié". 09.21
09.23
Les couleurs nous racontent le monde environnant. Elles nous permettent de distinguer un objet d'un autre. Nous identifions les petites baies à leur couleur bleue. Les couleurs nous aident à discerner le monde. 09.38
09.42
Elles nous racontent les saisons et le cycle de la vie.
Elles nous révèlent les lois qui régissent notre réalité. 09.45
10.31
Goethe découvrit également que les couleurs influencent notre corps, nos humeurs et notre âme.
Il avait donc sélectionné soigneusement les couleurs de sa maison de Weimar. 10.44
10.49
Le jaune de la salle à manger rayonne de chaleur et de joie. 10.53
11.05
Le bleu-vert du bureau instaure le calme et incite à la réflexion. 11.09
11.15
On distingue différentes sortes de couleurs : les couleurs chimiques des fleurs et des arbres, les couleurs physiologiques comme les ombres colorées, et les couleurs prismatiques qui apparaissent dans un prisme réfringent. 11.28
11.33
Cristaux et gouttes de pluie peuvent réfracter la lumière pour créer toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. 11.37
11.43
Désireux d'étudier la réfraction de la lumière, le physicien anglais Isaac Newton construisit un prisme triangulaire... 11.50
11.53
...et présenta en 1704 sa théorie de la réfraction de la lumière et des couleurs. 11.58
12.00
Lors de son expérience, Newton projeta un rayon du soleil sur un prisme, en observa la réfraction et conclut que les couleurs étaient contenues dans la lumière blanche. 12.09
12.21
Goethe connaissait la théorie de Newton. Soucieux de la vérifier, il emprunta quelques prismes à un ami. Observant une paroi blanche à travers le prisme, il s'attendait à découvrir un spectre. Mais il ne vit rien d'autre qu'une paroi blanche ! Se tournant vers la fenêtre, en revanche, il observa des couleurs au niveau des limites entre la vitre et les montants de la fenêtre ! 12.42
12.51
Newton avait conclu que les couleurs étaient contenues dans la lumière. Or, à son grand étonnement, Goethe observait à travers le prisme que les couleurs apparaissaient seulement au niveau de la transition entre le clair et l'obscur.
De plus, il recensait un plus grand nombre de couleurs que Newton. 13.05
13.11
Là où il n'y avait que du blanc, les couleurs étaient donc absentes. 13.14
13.27
Voici les couleurs que Newton et Goethe purent contempler. 13.29
13.33
Et voici celles que seul Goethe observa. Newton ne les avait pas vues, comme s'il n'avait décelé que la moitié des couleurs. 13.40
13.41
Goethe reporta les deux spectres dans son cercle des couleurs. 13.44
13.49
Pour son expérience, Newton avait tenté d'isoler la lumière solaire dans une pièce sombre, puis il avait élaboré sa théorie en partant d'une description géométrique. 13.59
14.03
Le concept abstrait et l'expérience isolée constituent les fondements scientifiques sur lesquels repose notre société technologique moderne. 14.10
14.15
Au cours des 2 derniers siècles, le mot-clé des sciences classiques a été "l'objectivité". 14.20
14.28
Goethe accordait une grande importance à la perception, car c'est elle qui nous relie au monde et qui nous ouvre la voie de sa connaissance. Ainsi, il organisa toujours ses expériences au sein de la réalité visible et perceptible. 14.40
14.48
Goethe tenait surtout à la relation entre la partie et le tout. "Nous sommes obligés de séparer, de discerner, puis de ré-assembler en créant un ordre que l'on contemplera ensuite avec plus ou moins de satisfaction", écrit-il. 15.05
15.12
Lorsque Goethe décrit les couleurs là où il les voit, il prend connaissance du monde tel que le racontent les couleurs. 15.19
15.25
Il est important, souligne-t-il, d'observer les phénomènes de couleurs sans gêne ni agrément, sans attente ni préjugé. Si nous examinons ces phénomènes tels qu'ils sont réellement, ils s'ouvriront à nous et nous conteront d'autres histoires. 15.39
15.47
D'après Newton et la tradition occidentale, les couleurs sont exclusivement associées à la lumière. Personne ne s'est donc intéressé à l'obscur. Pour la science, celui-ci n'est rien d'autre qu'une "absence de lumière".
Pourtant, il est impossible d'observer un rayon de lumière ou un rayon d'obscur. 16.07
16.09
ce n'est pas un rayon, à moins que tout soit sombre ou clair autour de lui. Dans la réalité visible, clair et obscur ont même valeur.
Selon Goethe, on ne saurait donc parler de la lumière sans parler de l'obscur. 16.23
16.32
Si l'on observe par exemple les rayons qui arrivent sur ce miroir, on constate que la lumière et l'obscurité peuvent toutes deux s'y refléter. 16.40
17.00
La science enseigne que la lumière se compose de particules matérielles ou d'ondes électromagnétiques. 17.05
17.09Mais en fin de compte, cela n'explique pas ce qu'est la lumière. Nous savons seulement que pour être observable, elle doit frapper un objet. 17.19
17.23
La lumière du soleil est présente partout dans l'obscurité de l'espace ; pourtant, nous ne la voyons que si elle frappe les autres planètes. 17.29
17.32
C'est la Terre que nous voyons ici, pas la lumière. La lumière est invisible et ne devient visible...
... que quand elle frappe la matière, que ce soit la Lune, la Terre, la main ou un paysage. 17.42
17.56
La fumée est également composée de matière, c'est-à-dire de particules qui réfléchissent la lumière. C'est grâce à la fumée que nous pouvons observer la lumière à l'intérieur du caisson,
de même que la brume nous permet de voir la lumière au-dessus du lac. 18.08
18.12
Nous avons refermé l'orifice du caisson avec une plaque de verre. La fumée ne peut donc plus y pénétrer. Le rayon lumineux traverse encore le caisson, mais nous ne le voyons plus. En soi, la lumière est invisible. 18.26
18.34
Nous avons l'habitude de parler de la lumière du Soleil, mais la lumière que nous voyons correspond en fait à un rayonnement de la matière à des particules incandescentes. 18.40
18.52
Le fer en fusion rayonne également ...
... tout comme le filament de la lampe à incandescence.
Toutes les sources de lumière sont des matières rayonnantes. 19.02
19.10
Lorsque disparaît la lumière du jour, elle fait place à l'obscurité de la nuit. Celle-ci nous apporte calme et apaisement. L'obscurité constitue une moitié de notre réalité.
Nous voyons l'obscurité la nuit. 19.26
19.36
Nous voyons l'obscurité dans l'ombre. 19.38
20.00
Nous voyons l'obscurité lorsque nous regardons l'espace vide. 20.02
20.06
On peut dire que l'obscurité est un espace qui contient la lumière, laquelle est invisible. 20.12
20.15Nous associons la lumière à la matière et l'obscurité à l'espace. 20.19
20.30
La nuit descend sur la mer et sur les terres, la lumière ne frappe plus les rochers, les arbres et les galets de la plage, alors l'espace sidéral l'emporte. Le monde redevient froid et distant. 20.41
20.48
Mais l'aube projette à nouveau ses rayons sur les rochers et redonne toute leur verdeur aux cimes des arbres, le ciel sombre reprend sa couleur bleue, et le monde redevient proche et palpable. 20.59
21.08
En Toscane, terre chaude et fertile où la chaleur fait fumer la terre et où la lumière fait resplendir la brume de l'air et briller les raisins, les tournesols et tous les autres végétaux, nous ressentons une réelle proximité au monde. 21.21
21.28
À l'inverse, dans les paysages froids et montagneux de Norvège, où l'air est pur et rude et la végétation peu abondante, ce sont l'espace et la distance qui dominent. Nous nous sentons tout petits au milieu d'un Univers immense. 21.40
21.48
Il nous est impossible de percevoir l'espace sans la matière, la matière sans l'espace. Dans notre expérience de la réalité, matière et espace sont indissociables. 21.58
22.06
Il en va de même du clair et de l'obscur. 22.08
22.13
Clair et obscur forment un couple antagoniste fondamental. Goethe le nomme la polarité clair-obscur. 22.21
23.13
La perception spatiale que l'on a du parc change en fonction de la répartition du clair et de l'obscur. 23.18
24.49
L'opposition entre clair et obscur intéressait autant le poète que le naturaliste Goethe.
Dans les effets célestes, il étudiait la rencontre entre la lumière et l'obscurité, ainsi que la formation des couleurs. 25.02
25.11
Une partie de l'atmosphère terrestre se compose de cendres et de particules de charbon, que Goethe appelle trouble. Clair et obscur se rencontrent dans la couche de trouble et engendrent les couleurs.
Au lever et au coucher du soleil, lorsque la lumière blanche du Soleil traverse le trouble, un étonnant jeu de couleurs s'offre à notre regard. 25.32
25.39
Pour mieux comprendre ces phénomènes, Goethe fit placer des verres dans le couvercle du caisson. Les verres n'ont pas de couleur propre ; ils sont juste légèrement opaques et ont donc le même effet que les particules de charbon et de cendre qui forment la couche de trouble de l'atmosphère. 25.54
25.58
Si l'on referme le couvercle et qu'on regarde l'intérieur du caisson à travers les verres, ceux-ci paraissent bleus. 26.05
26.09
Inversement, si l'on ouvre le caisson et qu'on regarde la lumière à travers les verres, ils prennent une couleur jaune. 26.14
26.22
Le serpent qui décore le verre de Goethe présente le même effet de trouble. En contre-jour, il nous paraît jaune. Placé devant un arrière-plan sombre, nous le voyons bleu. 26.34
26.42
C'est le même phénomène qui colore le Soleil au lever et au coucher. Nous voyons le Soleil blanc teinté de jaune ou de rouge lorsque nous le regardons à travers la couche de trouble.
Plus la couche est dense, plus le Soleil nous paraît rouge.
Les couleurs jaunes résultent de l'interaction entre notre il, le trouble et le Soleil. 27.03
27.18
Lorsque nous regardons le ciel, notre regard se tourne en réalité vers l'obscurité de l'espace. Si nous voyons un ciel bleu, c'est que la lumière solaire frappe la couche de trouble qui nous sépare du Soleil. Or les particules de la couche de trouble réfléchissent la lumière. On a donc de la lumière sur un fond d'obscurité.
Plus la couche de trouble est mince, plus le ciel nous semble bleu foncé.
Les couleurs bleues résultent de l'interaction entre notre il, l'espace céleste sombre et le trouble exposé à la lumière. 27.48
27.51
Les couleurs font partie de l'il. 27.53
28.01
Si nous regardons l'obscur à travers le trouble éclairé par le Soleil, nous voyons les couleurs bleues. 28.05
28.08
Le bleu est de l'obscur éclairci. Les couleurs bleues naissent de l'obscur avec l'aide de la lumière.
Si nous regardons le Soleil brillant à travers la couche de trouble, nous le voyons jaune et rouge. 28.18
28.19
Jaune et rouge sont de la lumière assombrie.
Les couleurs jaunes naissent de la lumière avec l'aide de l'obscur. 28.25
28.27
La polarité clair-obscur se transforme ainsi en polarité jaune-bleu. La lumière est à l'origine du jaune, l'obscur à l'origine du bleu.
Jaune et bleu sont à la base de toutes les autres couleurs du cercle des couleurs. Goethe place donc les couleurs jaunes et les couleurs bleues face à face sur le cercle. Les jaunes à gauche et les bleues à droite. 28.47
28.51
Ces deux récipients à gradins sont remplis de liquides jaune et bleu. Dans le bas, la couleur est jaune, mais plus on monte vers les couches supérieures, plus le jaune clair se condense et devient rouge. Le même effet se produit avec les couleurs bleues. Le bleu cyan s'assombrit et se transforme complètement en violet à mesure qu'il se condense. C'est ce que Goethe nommait l'intensification des couleurs. 29.17
29.20
Dans son Traité des couleurs, Goethe montre que le concept d'intensification se manifeste dans des phénomènes très divers, comme le fer incandescent, une fleur, la plume d'un oiseau ou le ciel. Partout, on retrouve le même motif : du jaune au rouge et du cyan au violet. 29.38
30.59
Au coucher du Soleil, nous observons à l'horizon l'intensification du bleu contre l'obscurité du ciel, ainsi que l'intensification du jaune autour du Soleil couchant. 31.10
31.12
L'intensification du bleu va du cyan au violet. 31.15
31.44
Nous associons les couleurs jaunes aux qualités de la lumière ; elles nous paraissent chaudes et palpables. 31.50
32.04
Nous associons les couleurs bleues à l'obscur ; elles nous semblent froides et spatiales. 32.10
32.32
Les fleurs jaunes viennent à notre rencontre. Les bleues, en revanche, se dérobent et forment presque un abîme. 32.40
32.52
Nous attribuons aux couleurs des qualités qui correspondent à la polarité clair-obscur, comme chaud/froid, proche/distant, majeur/mineur.
Dans notre langage, les couleurs désignent souvent les qualités attribuées à des faits ou à des circonstances. Nous parlons d'âge d'or et de colère bleue. 33.09
33.19
Bien que chacun de nous soit unique, nous faisons tous la même expérience du ciel bleu et du soleil jaune et nous y réagissons de la même manière.
Nous disons d'une personne qu'elle est un esprit brillant, qu'elle entretient de sombres pensées, ou qu'elle est d'une humeur resplendissante. Nous retrouvons en nous-mêmes la polarité clair-obscur.
Plus que dans tout autre domaine, les phénomènes célestes nous révèlent combien les couleurs résultent de la rencontre entre clair et obscur. L'intensification des couleurs et la polarité y apparaissent clairement. C'est pourquoi Goethe parlait de phénomène originel. 33.50
33.54
L'approche scientifique de Goethe consiste à décrire les couleurs là où on les observe. Goethe est donc fermement convaincu que nous constituons nous-mêmes une part des expériences. 34.02
34.05
On ne peut séparer ce qui est vu de celui qui voit, explique-t-il.
Mais que signifie voir ? 34.10
34.14
Prenons une image simple : un triangle blanc sur fond noir. Si nous retirons la lumière du triangle blanc, nous ne voyons plus rien, plus que l'obscurité. 34.25
34.27
Un triangle noir sur fond blanc est également une image très simple. Si nous ôtons le triangle noir, nous ne voyons plus aucune image, seulement de la lumière. Ainsi, l'image se forme par la rencontre du clair et de l'obscur. 34.39
34.44
Ici, le mur blanc et les ombres forment l'image.
Si nous pouvons distinguer le premier des deuxièmes, nous faisons l'expérience de la vision de ce que nous appelons une image. 34.54
34.58
L'image se compose ici des pétales blancs et des étamines violettes à tête orange. 35.04
35.10
Le monde se présente à nous sous la forme d'images ; c'est par elles que nous reconnaissons le monde. 35.16
35.18
Même le nourrisson regarde le monde et élabore une capacité de distinction, réalise des expériences et acquiert des connaissances. Nous nous orientons dans le monde et nous le reconnaissons grâce à ce que nous voyons.
La connaissance et l'expérience du monde que nous avons acquises en le regardant donnent naissance à une nouvelle image : l'image de notre mémoire ou de notre conscience. 35.40
35.45
Nos connaissances et nos expériences nous accompagnent toujours dans le monde. Notre regard sur lui résulte ainsi de la rencontre entre ce que nous voyons et ce que nous savons. L'image du monde et celle de notre conscience sont indissociablement liées, comme la lumière et l'obscurité. 36.00
36.41
Les expériences de Goethe prennent place dans le monde des images, car il décrit simplement ce qu'il voit. C'est en cela que ses expériences prismatiques diffèrent radicalement de celles de Newton. 36.50
36.53
Newton théorisait sur un rayon de lumière isolé. Mais ce rayon n'existe pas dans la réalité visible. On s'en rend compte en réexaminant l'expérience classique. 37.00
37.19
La lumière du Soleil passe par un petit orifice et arrive sur la paroi placée derrière. Il se forme ainsi ce qu'on appelle une image optique : une image du Soleil. 37.15
37.19
Ce principe est celui de la camera obscura ; on le connaît en Europe depuis le Moyen Âge. 37.24
37.33
Lorsque la lumière du Soleil traverse l'orifice, il se forme une image du Soleil. Ce que nous voyons n'est nullement une image de l'orifice.
Ainsi, la lumière solaire est porteuse de sa propre image. Peu importe la petite taille de l'orifice ou sa forme, on obtient toujours une image ronde du Soleil entier, entouré de l'Univers sidéral sombre. On n'a jamais un rayon de lumière isolé. 37.59
38.01
La lampe à incandescence de cette camera obscura projette de la lumière dans la pièce.
Une partie de cette lumière passe à travers le petit orifice de la paroi et arrive sur l'écran. 38.09
38.13
En fait, le petit orifice est traversé non seulement par l'image des lampes à incandescence, mais aussi par l'obscurité qui les entoure. C'est pourquoi nous observons l'image de la flèche. 38.22
39.10
La lumière est toujours porteuse d'une image complète de sa source d'émission. 39.14
39.18
Dans le cas présent, la source lumineuse est l'image lumineuse de l'arbre, du champ jaune et du ciel bleu. 39.24
39.47
Newton savait que la tache lumineuse qui apparaissait sur l'écran était une image du Soleil. 39.52
39.55
Mais en cherchant à étudier l'origine des couleurs quand l'image du Soleil est réfractée par le prisme, il se détourna de la réalité visible et de l'image colorée du Soleil.
Il voulait trouver ainsi une explication à l'origine des couleurs en partant de la conception de l'époque, ...
... selon laquelle tout dans l'Univers se compose d'éléments minuscules et invisibles, les atomes.
Newton recherchait les atomes constitutifs des couleurs.
Il pensait qu'on pouvait scinder la lumière et ne projeter sur le prisme qu'un seul rayon isolé. 40.27
40.29
Il définit sa théorie des couleurs à partir d'un critère objectif, tout comme la science vise aujourd'hui l'objectivité et définit les couleurs par des longueurs d'onde. 40.39
40.43
La science est capable d'expliquer les couleurs sans les observer. 40.45
41.38
Les sciences ne s'intéressent pas à l'obscurité. Car elle n'est que l'absence de lumière. 41.44
41.53
C'est pourtant notre faculté de voir et de comprendre des images qui nous relie au monde où nous vivons. Des images qui se forment lorsque clair et obscur se rencontrent. 42.00
42.06
Alors que Newton s'était lancé dans une interprétation théorique de l'expérience du prisme, Goethe voulait comprendre ce qu'il voyait. Il étudia donc l'image du spectre des couleurs. 42.15
42.18
Il remplaça l'image ronde du soleil par un rectangle blanc sur fond noir.
Quand l'image se déplace à travers le prisme, Goethe observe comment deux spectres de couleur apparaissent : l'un jaune-rouge en haut, l'autre cyan-violet en bas.
Il voit alors que les couleurs se forment au niveau des transitions horizontales entre le clair et l'obscur.
Il appelle ces deux spectres les spectres marginaux. 42.42
42.48
Le spectre marginal apparaît également dans le ciel, à la rencontre entre nuit et jour. 42.52
43.58
Mais la couleur verte du spectre newtonien est ici absente. 43.03
43.07
Nous envoyons l'image du rectangle blanc sur fond noir à travers un prisme.
Ce prisme peut s'ouvrir et se fermer et permet donc d'observer de manière dynamique la formation des couleurs, tandis que l'image est simultanément réfractée.
Lorsque le prisme est fermé, l'image le traverse directement à la manière d'une simple vitre.
Lorsqu'on ouvre le prisme, l'image est réfractée et se déplace vers le haut.
Nous voyons alors comment les spectres marginaux se forment pendant que le prisme s'ouvre.
Jaune-rouge en bas et bleu-violet en haut. 43.45
43.58
Les spectres marginaux jaune et bleu se forment, culminent, puis disparaissent, alors que l'image continue à se déplacer. 44.05
44.12
Remplaçons le rectangle par une barre, de sorte que la distance entre clair et obscur sera plus faible. Un nouvel effet se dessine. 44.18
44.28
Au cours du déplacement de l'image, les deux spectres marginaux apparaissent simultanément ; mais comme la distance qui les sépare est maintenant plus faible, ils se rencontrent et le jaune et le bleu se mélangent. La couleur vert apparaît. 44.40
44.43
Ainsi, le spectre de Newton n'est qu'un cas particulier des deux spectres marginaux de Goethe, qui sont alors très proches l'un de l'autre. La répartition du clair et de l'obscur détermine donc si le spectre de Newton se forme ou pas. 44.55
45.03
Newton s'attache à trouver une définition théorique des couleurs.
Goethe étudie les couleurs en tant que processus dynamiques.
Partout dans des expériences avec des prismes ...
... dans des phénomènes célestes, dans la nature il observe la naissance, la culmination, la mort et la résurrection. 45.21
46.13
Goethe cherche les lois fondamentales. L'une d'elles veut que les couleurs se forment par la rencontre de la lumière et de l'obscur.
Observons à travers le prisme cet arbre noir sur fond blanc. Nous reconnaissons le spectre de Newton, avec ses intenses couleurs bleu, vert et rouge. Mais au niveau des ramifications les plus fines apparaissent également d'autres couleurs : jaune clair, pourpre et cyan. 46.39
46.44
L'image qui produit le spectre de Newton est une barre blanche sur fond noir. 46.49
46.53
Ajoutons son image complémentaire, c'est-à-dire une barre noire sur fond blanc. 46.57
46.59
Dans la barre noire à droite, les spectres marginaux sont intervertis, de sorte que le rouge et le violet se rejoignent et se mélangent pour former du pourpre. Jaune et bleu se mélangent également pour former du vert.
Nous voyons ici le spectre sombre observé par Newton, ainsi que le spectre clair ajouté par Goethe. 47.16
47.26
Le spectre clair et les trois couleurs claires.47.30
47.36
Le spectre sombre ... et les trois couleurs sombres. 47.40
47.43
Goethe a fait figurer le spectre clair et le spectre sombre dans son cercle des couleurs. 47.48
47.50
Celui-ci reflète toutes les lois auxquelles sont soumises les couleurs partout dans la nature, nature dont nous faisons nous-mêmes partie.
La reconnaissance étant synonyme d'harmonie, Goethe baptisa son cercle chromatique le cercle harmonique des couleurs. 48.04
48.10
Le vert est à la base du cercle des couleurs de Goethe. Cette couleur résulte du mélange des deux couleurs fondamentales, le jaune et le bleu.
La polarité a disparu pour faire place à l'équilibre et à l'apaisement. 48.23
48.32
La couleur verte appartient à la Terre. Toutes les fleurs, les jaunes comme les bleues, naissent d'abord d'une pousse verte comme tous les végétaux. 48.42
48.53
On peut parler du berceau vert de la Terre. 48.57
49.07
Le pourpre est la couleur située au sommet du cercle. Elle se forme par un effet de culmination, lorsque le rouge et le violet se mélangent. Là encore, la polarité s'est dissoute et il règne une impression de calme majestueux. 49.21
49.54
"La lumière claire est partout", explique Goethe, "elle se presse à travers l'espace et devient visible quand elle est retenue, quand elle rencontre une résistance." 50.02
50.22
Clair et obscur se livrent une lutte éternelle. Tantôt le clair sort vainqueur, tantôt c'est l'obscur. 50.27
50.32
On distingue le clair et l'obscur même à l'intérieur d'une fragile pensée. 50.35
51.20
Les couleurs naissent du clair et de l'obscur. Il en a toujours été ainsi et rien ne changera jamais. Nous appartenons au monde des couleurs ; à travers elles, ...
... nous prenons connaissance du monde et de nous-mêmes. 51.34
51.38
"L'oreille est muette, la bouche est sourde ; mais l'il perçoit et parle.
En lui se reflète de l'extérieur le monde, de l'intérieur l'Homme." 51.46
Johann Wolfgang von Goethe
Adaptation : 3i Traductions
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