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Sensualité infinie

Alma Mahler - Petite suite d'un journal intime

 

COMMENTAIRE 01:21

Vienne vers 1900. Tradition et modernité se mêlent et donnent à l'existence un cachet inimitable. C'est la fin d'une époque, mais aussi un tournant dans l'histoire de l'art. Une nouvelle génération d'artistes donne le ton.

Johannes Brahms meurt en 1897.

 

1:38

Son ami Johann Strauss en 1899.

 

1:42

Gustav Mahler reprend la direction du Hofoper de Vienne.

 

1:47

Alexander von Zemlinsky remporte ses premiers succès de compositeur.

 

1:53

Gustav Klimt devient l'une des figures dominantes de la peinture moderne.

 

1:58

Alma Maria Schindler est une jeune fille aux grandes ambitions musicales. Fille d'un célèbre peintre et d'une chanteuse, elle grandit dans les milieux artistiques viennois. Elle commence à noter dans son journal intime toutes ses rencontres, ses aventures, ses sensations et ses rêves. 02:15

 

ALMA 02:16 1

Ah - juste montrer à tous que je suis, moi aussi, capable de quelque chose. Un beau lied, un lied magistral - quelque chose de plus élevé... 02:24

 

COMMENTAIRE 2:54

Alma passe son enfance dans un vieux château situé dans le Wienerwald. Elle y grandit en compagnie de Grete, sa soeur cadette, près de la nature et entourée par les amis artistes et les élèves de son père. 03:06

 

03:12

Emil Jacob Schindler, qui fut le plus célèbre peintre paysagiste de son temps, a trouvé à Plankenberg les conditions idéales pour peindre et enseigner. Bohème, artiste, sa vie est un modèle pour sa fille Alma. 03:26

 

ALMA: 03:30:

J'ai ainsi véritablement pris conscience que j'avais pour père un grand artiste, moi, petite gamine indifférente. 03:37

 

COMMENTAIRE: 04:56

Pour Alma, cette enfance paradisiaque s'achève avec la mort subite de son père. Sa mère épouse un homme qui fut, de longues années durant, l'élève de Schindler, l'ami et le confident de la famille.

 

05:08

Carl Moll. 05:09

 

05:11

Alma et Grete vivent désormais à Vienne avec leur mère et Carl Moll, un beau-père très attentionné.

 

05:16

Mais Alma regrette son père. 05:18

 

ALMA: 05:23:

Notre cher, cher papa - ah, s'il vivait encore ! Car lui seul me vouait un amour véritable et désintéressé. C'était déjà ainsi à l'époque. Et ce serait tellement plus vrai aujourd'hui: à présent, je le comprendrais. 05:37

 

COMMENTAIRE: 05:39:

Alma s'intègre dans le milieu de l'art ; elle est en quête d'elle-même - et d'un idéal artistique comparable à celui de son père. 05:47

 

ALMA 05:49

Quelle créature incroyable suis-je donc. Il suffit qu'un être génial pose un seul regard sur moi, et je perds la tête. Où cela mènera-t-il encore ? 05:58

 

COMMENTAIRE 06:00

Alma se distrait en participant à la vie mondaine de ces milieux. Ses journées sont rythmées par les visites d'exposition, les représentations de théâtre et d'opéra, la littérature, la composition et le piano. 06:10

 

ALMA:

06:13:

Je crois en Goethe et en Wagner. 06:16

 

06:21:

J'ai joué la Walkyrie toute la soirée. - Mais le passage des flammes magiques est hors de portée. 06:26

 

06:27

Je me sens de nouveau totalement captive de cette beauté. Personne ne se doute à quel point. J'exulte littéralement à chaque belle modulation, à chaque beau passage. La beauté de Wagner est d'une grandeur insupportable. Je fonds toujours lentement sous le poids de ce délice. 06:47

 

06:53

Je voudrais accomplir un grand acte. Je voudrais composer un opéra vraiment bon, ce qu'aucune femme n'a sans doute encore jamais fait. Oui, c'est ce que je voudrais. En un mot, je voudrais être et devenir quelque chose, et c'est impossible - pourquoi ? Le talent ne me manque pas, ce qui me manque c'est seulement le sérieux, sans lequel on ne vient à bout d'aucune quête et d'aucun art. Ah ! Dieu, donne-moi un devoir à accomplir, confie-moi une grande mission !! Donne-moi le bonheur ! 07:23

 

COMMENTAIRE 07:29

Alma passe de nombreuses soirées au théâtre. Au Volkstheater, elle assiste ainsi à des pièces de Hauptmann, Ibsen et Hermann Bahr. 07:38

 

07:42:

Mais c'est à son père qu'elle a emprunté son idéal littéraire. Il s'agit du Faust de Goethe. 07:48

 

ALMA

07:49

Faust est le livre que je préfère au monde. 07:52

 

COMMENTAIRE 07:58

Elle assiste à une représentation au Burgtheater. Gustav Klimt, un ami de la famille, a participé à la fresque de plafond qui orne l'escalier de l'établissement. 08:06

 

08:15

Le directeur du Burgtheater, Max Burckhard (encore un ami de son père) reprend le rôle de mentor littéraire d'Alma. 08:23

 

ALMA 09:08

Seule. J'ai joué des heures durant la Walkyrie, Siegfried, Le Crépuscule des Dieux. Rien qu'en voyant ces notes, je pourrais crier de plaisir et de délice. Wagner, ô Dionysos. Dieu de l'éternelle ivresse. O toi, grand, grand homme. 09:24

 

09:27

Wagner a raison. Il dit que la musique ne doit pas être perçue uniquement par l'ouie, mais par tous les sens. Le corps tout entier est stimulé - chaque nerf, chaque muscle. A chaque fois, j'ai envie de bondir et de courir - de faire des mouvements violents. J'ai peine à rester calme. Je deviendrais folle de passion insatisfaite... 09:46

09:52

Lorsque je joue Beethoven, j'ai toujours le sentiment que mon âme pénètre dans une blanchisserie chimique où on la lave de ces taches noires et hideuses, apparues après les ébranlements nerveux impurs causés par la musique de Wagner. 10:03

 

10:12

Leçon avec Joseph Labor. Il était de nouveau satisfait.

A chaque cours, je lui apporte deux pièces, le plus souvent un morceau et un lied. Tout cela me procure une grande, grande joie. Si seulement je pouvais arriver à quelque chose ! Mon bonheur serait sans bornes.

Rien n'égale la joie ressentie quand je me joue le lied que je viens d'achever. 10:32.

 

10:37:

Je viens de composer en cinq minutes un petit lied, " Je me promène parmi les fleurs ". J'ignore s'il est bon. Je sais seulement que j'y ai mis suffisamment de passion amoureuse. Le tout est une montée chromatique ! C'est fou - Savoir si cela ne causera pas une petite terreur à Labor ! 10:51

 

12:08

Petit club de train Nord-Ouest

C'était extrêmement chic ! J'ai dansé comme une folle et j'ai reçu une montagne de fleurs. 12:16

 

12:23

Bal privé chez les Hardy

J'ai dansé comme une folle, j'ai cru mourir.

Souvent, quand je passais devant des messieurs, ils disaient " charmant, admirable ", etc. J'ai reçu vingt-cinq bouquets magnifiques. Pas des petits ! Certains m'en ont donné deux. 12:39

 

13:01:

Bal de la ligne Nord-Ouest

Je n'écrirai pas grand-chose ... seulement que j'ai été à peu près celle qui a dansé le plus, que j'ai reçu soixante-huit bouquets, que ma cour permanente était composée de sept messieurs, et enfin que j'ai eu des discussions brillantes, brillantes.

Maman et Carl ont été très heureux de me voir triompher ainsi.

... Je peux sans doute dire que j'étais la plus belle, celle qui dansait le mieux et qui avait la conversation la plus fameuse de toutes. J'ai dansé comme une folle. Toujours vers la gauche, nous ne dansions plus: nous volions. Beaucoup de personnes d'un certain âge applaudissaient chacune de mes valses et disaient: " C'est vraiment un plaisir de vous voir. Charmant ! ", etc.

Enfin, voilà - C'était follement chic - jusqu'à quatre heures. Ensuite Maman nous a laissés malheureusement. 13:54

 

COMMENTAIRE 14:20

A Vienne, derrière les façades de la grande bourgeoisie, on danse et l'on fait la fête ; on est sensuel, jouisseur et amateur d'art, tandis que les artistes viennois s'apprêtent à entrer dans la modernité. 14:34

 

14:39

Les hommes de lettres se rencontrent dans les cafés, notamment au Griensteidl. 14:45

 

14:49:

Une nouvelle génération d'architectes transforme le visage de la ville. Le Jugendstil viennois s'installe. 14:55

 

15:08

Un groupe de peintres et de sculpteurs progressistes se rompt avec la Maison des Artistes, conservatrice. 15:13

 

15:14

Carl Moll, 15:17

Koloman Moser, 15:22

Joseph Hoffmann, 15:26

l'architecte Joseph Maria Olbrich et Gustav Klimt, accompagnés d'autres artistes partageant leurs points de vue, se rassemblent pour former une union d'artistes baptisée Sécession. 15:34

 

15:37

On se rencontre chez les Moll, et Alma suit tous les préparatifs de l'exposition dans le bâtiment spécialement conçu par Olbrich, " la Sécession ". 15:48

 

ALMA 16:03

Dès l'aube, Carl, nous a accompagnées, Maman et nous deux, sur le Getreidemarkt et nous a montré " la Sécession ". Elle me plaît résolument. - L'or, le blanc et le vert produisent un effet de couleur d'une rare finesse. Les espaces disponibles sont décorés avec les ornementations les plus spirituelles. 16:21

 

16:33

Olbrich n'est pas totalement arrivé au bout de sa mission - le bâtiment paraît inachevé, mais lorsqu'on se trouve devant, on doit reconnaître que la façade a une allure extraordinairement élégante. Et une fois à l'intérieur - c'est tout simplement ravissant. 16:48

 

16:55

Jour de vernissage à " la Sécession ".

Armés de vestes et de chapeaux neufs et raffinés, nous nous sommes rendus aujourd'hui sur le champ de bataille. On ne voyait pas grand-chose des tableaux, tant les salles étaient pleines de monde.

 

17:16

Klimt m'a menée lui-même devant son Schubert. C'est incontestablement le meilleur tableau exposé à " la Sécession ". 17:21

 

17:25 Les œuvres de " la Sécession " vont bien ensemble. Le couronnement de l'exposition, bien entendu, c'est Klimt. C'est à lui que revient la Pallas Athéna... C'est un artiste et un homme libre et superbe. D'une liberté enviable. 17:38

 

17:46

Mais Klimt a aussi été charmant, il a parlé de ses travaux, etc. Ensuite, nous avons discuté de Faust. Il aime cette œuvre autant que moi. - Non, c'est vraiment un type charmant. Tellement naturel, tellement modeste - un véritable artiste ! C'est un homme aimable, aimable, et je l'apprécie beaucoup. 18:08

 

18:09:

Oui, lorsque j'y pense - Klimt pourrait-il assumer la responsabilité de tout ce qu'il m'a dit hier. - A présent, je suis heureuse... Je sais que Klimt m'aime, il me l'a dit aujourd'hui. 18:20

 

18:27

A vingt et une heure, nous sommes partis de la gare de l'Ouest - pour Naples. 18:31

 

18:41

Sortis de la maison au petit matin - direction Pompéi 18:45

 

18:47

Le Vésuve - cette vision restera éternellement dans ma mémoire 18:51

 

18:53

Rome - La chapelle Sixtine est divine 18:57

 

18:58

Florence - Hier soir, Klimt est arrivé. Ai-je besoin d'en écrire plus ? 19:04

 

19:09

Gènes. Hier soir, j'étais seule dans ma chambre. Klimt est entré. Et avant même que j'aie pu m'en rendre compte, il m'avait prise dans ses bras et embrassée. Mon état est indescriptible - embrassée pour la première fois dans ma vie, et par le seul homme que j'aime au monde. 19:28

 

19:31

Il m'a embrassée avec une telle force, avec un tel tremblement. Ce baiser était une force de la nature. J'ai cru n'être venue au monde que pour vivre cet instant-là. 19:43

 

19:46

Venise - Carl est venu me voir et m'a dit: je sais tout, je trouve cela révoltant. A deux heures, Klimt est reparti. Depuis tout me paraît vide, insipide et sinistre.

La mer est grande, mais si petite face à l'ampleur de ma souffrance... 20:06

 

20:08

L'eau scintillait et reluisait, elle m'attirait, me flattait, si bien que je n'avais plus qu'un désir - y entrer et ne plus jamais en sortir.

COULER - SE NOYER - INCONSCIENTE PLAISIR SUPREME 20:27

 

KLIMT 20:30:

Cher Moll, ne noircis-tu pas les choses ? A moi aussi, il me paraît trop bête et trop vaniteux, pour un vieil âne comme moi, de s'imaginer que dans le coeur de cette belle et jeune enfant qui s'épanouit comme une fleur, naissent les germes du véritable premier amour ! J'ai souvent eu avec cette demoiselle des discussions sérieuses - en tout cas bien éloignées de ce que l'on appelle faire la cour. La situation était parfaitement claire... 20:52

 

ALMA 20:56

Je sais à présent ce que signifie être trompée. Klimt a lâchement battu en retraite, il m'a trahie, - pourquoi me faut-il vivre cela ? Ah, le monde ! Je ne serai plus jamais heureuse ! 21:10

 

22:36

Je rêve de lui chaque nuit...

Je fais ma promenade matinale avec mon Faust, tout comme Klimt. Je vis entièrement selon sa nature. 22:46

 

22:51:

Ai-je donc besoin de l'amour ? Juste avoir la certitude de pouvoir produire quelque chose en musique, et je serai heureuse, plus qu'heureuse. 22:59

 

23:23

Je travaille à présent Parsifal, si sérieusement qu'il me paraît difficile qu'une beauté m'échappe. C'est une œuvre céleste. 23:32

 

24:12:

Celui qui n'a pas connu la montagne au mois de mai ignore ce qu'est une prairie en fleurs. Le parfum vous coupe le souffle, les couleurs vous étourdissent. Et ce côté singulier: une surface est bleue, l'autre est lilas, en fonction du sol. C'est ravissant. 24:32

 

24:52

Il y a encore de la neige - et tous les arbres fruitiers fleurissent, et cette verdure ! Il y a dans la nature une fraîcheur à peine croyable. L'oeuvre de l'éternelle jouvence ! 25:05

 

25:44

Le matin à Sainte-Agathe avec Maman. Le temps était tellement splendide, le soleil brillait si clair, et les oiseaux chantaient - Agathe ! mes pensées ont de nouveau volé vers Klimt, et j'ai dû me retenir de pleurer en songeant avec qui et comment il a habité ici. 26:03

 

26:08

Klimt souffre de son incapacité totale à résister à ses désirs. Maman me l'a dit récemment, et je le savais moi-même. Il n'a de relations qu'avec sa belle-soeur, la soeur de celle-ci et des modèles.

Pauvre garçon ! Malgré son immense talent artistique, il sombrera dans le marécage de la sensualité. J'aurais sans doute pu l'en préserver ! 26:33

 

26:34

J'étais son jouet. Et ça n'est pas grand-chose à mes yeux. Sa belle-soeur n'est sans doute ni jolie, ni jeune, ni intelligente ; et elle pourrait faire ce que je ne peux pas ! ... il ne m'a jamais raconté d'histoire. Il ne m'a jamais caché qu'il ne pouvait pas m'épouser. - Et toutes les femmes du monde peuvent bien te prendre. C'est à moi que tu appartiens. - Pour l'éternité !

Ah, le plus beau souvenir, pour toute ma vie. 27:04

 

27:28

Chopin. Je place dans le Nocturne en ré bémol majeur toute ma vie antérieure. C'est comme si Chopin avait composé pour moi, pour ma vie spirituelle... D'abord ce trop-plein de désir, l'incertitude, puis l'amour et la passion, ensuite une question - et un rejet résolu - et pour finir la triste résignation. 27:56

 

28:06

Je me sens si infiniment malheureuse et solitaire. Personne ici, dans la maison, ne me comprend ni ne m'aime. 28:13

 

28:15

Gretl est partie. Elle s'est mariée à onze heures à Ischl. 28:19

 

28:21

Le jour où Maman m'a dit qu'elle attendait un bébé, j'ai su ce qu'il allait se passer: "Mariez-vous, les enfants, vous dérangez !"... - Elle nous a abandonnés pour un autre enfant... 28:32

 

28:35

Depuis que la petite est née, nous sommes deux familles. Me laisser engoncer toute ma vie durant, dans des rapports familiaux si éloignés de la nature... ou bien me marier avec un homme que je n'aime pas ! Trouver une issue ! Où et comment, je n'en ai aucune idée. 28:54

 

29:02

Alma, aie du courage, de l'énergie, aie confiance en toi, sois fière !

Oui, je veux faire en sorte de trouver une personne qui me plaira bien et à laquelle je plairai. Je veux me marier et montrer, en rendant cet homme heureux, à quel point je suis en mesure de répandre autour de moi la joie et la satisfaction. Je suis née sous une bonne étoile. J'y parviendrai, pourvu que je le veuille. Et puis le bonheur ne vous tombe pas entre les mains comme un poulet rôti. 29:32

 

29,52

Olbrich !

Cet homme est quelqu'un - et il m'impressionne. Olbrich me plaît au-delà de toute mesure. 29:59

 

30:01

J'ai joué le finale du Crépuscule des Dieux. Et j'en suis encore tout émue. C'est d'une beauté divine. J'aimerais tant jouer un jour beaucoup de Wagner à Olbrich - seuls. Ce serait sûrement très beau.

Olbrich a toutes les qualités que j'apprécie. Il est égoïste, d'une volonté de fer, il a une grande confiance en lui, et c'est un innovateur. 30:25

 

30:28

On l'a appelé à Darmstadt. Je plains vraiment Olbrich.

Quelle déveine : les gens qui me plaisent se fichent toujours éperdument de moi !

Olbrich est parti ! A l'heure précise où Olbrich s'en allait, vers huit heures, j'étais au piano et je jouais La mort d'amour comme je ne l'avais jamais jouée... c'est si beau. Je pensais, à chaque note... à celui qui me manque. 30:55

 

31:21

Le conseiller de la cour Burckhard est là. J'ai eu une grande joie.

Burckhard est arrivé au matin avec sa bicyclette, et Maman nous a permis de nous rendre seuls à Strobl.

L'après-midi, nous sommes allés à bicyclette à Hallstatt avec Burckhard. Burckhard a préparé une sangria, nous l'avons bue tous les deux et cela nous a rendus épouvantablement joyeux. Nous sommes revenus comme si nous volions. Faire de la bicyclette un peu éméché - il n'y a rien de meilleur. Burckhard était aimable et plus séduisant que jamais. Ce bonhomme me plaît ! Il a l'esprit vigoureux, et le corps aussi. 31:56

 

32:23

L'après-midi, je suis allé chercher L'ivresse de la forêt de Liszt. A présent, je m'amuse à le travailler. - J'ai laissé mes fenêtres ouvertes... Que la nature est splendide ! Le soleil rend les feuilles littéralement transparentes.

Dieu du Ciel, il existe encore un bonheur, la nature me le dit - et elle ne peut pas mentir comme des yeux humains ! 32:44

 

32:57

Il n'est rien de plus beau que de frayer de nouveaux sentiers - au sens allégorique et dans la réalité: la liberté, aucune contrainte, l'inconnu, l'hors de portée, l'éternellement hors de portée - le voilà, le but de ma vie ! - 33:13

 

33:47

J'ai mis ma robe et je me plante des fleurs dans les cheveux, sur les tempes. Je me réjouis de ma jeunesse comme une geisha. Dieu ! Ne me punis pas ! 33:57

 

34:13

Le soir chez les Geiringer ... Eh bien, je dirai seulement que Schmedes n'a parlé avec aucune autre dame et n'a dansé avec nulle autre que moi... 34:23

 

34:25

Schmedes est bête, mais amusant. 34:28

 

34:33:

A la fin, il m'a donné un rendez-vous à une heure sur le Ring. 34:37

 

34:39:

Il n'y a certes aucune trace d'amour là-dedans, j'ai trop peu d'estime à son égard pour cela - ce n'est que le plaisir des sens. 34:45

 

34:49

Flâné l'après-midi. Rencontré Schmedes.

Lorsqu'il m'a reconnu, il a été content et il est rentré avec moi à la maison, comme si c'était tout naturel.

Demain, tout le monde sera au courant. Il me plaît beaucoup, beaucoup.35:02

 

35:08

Aujourd'hui, déjà, je vois les choses autrement. On en parle dans tout Vienne. Et je suis navrée d'avoir gâché ma bonne réputation pour un chanteur. Les gens s'en repaissent !

 

COMMENTAIRE 35:23

A l'opéra, notamment, Alma peut s'extasier devant le ténor Eric Schmedes.

Elle le voit jouer Klaus Kraft dans l'oeuvre de Siegfried Wagner Bärenhäuter2.

 

ALMA 35:33

Tout est volé ! - scéniquement, textuellement, musicalement - un conglomérat de tous les opéras de Wagner. 35:40

 

COMMENTAIRE 35:44

Seul Richard Wagner est capable de susciter l'enthousiasme d'Alma. 35:47

 

ALMA: 35:49

J'aime quelqu'un, aucun être, sans doute, n'a jamais été aimé d'un amour aussi brûlant, aussi ardent, et il s'agit de Wagner - je peux le jurer. Hier, j'ai sacrifié à mon Dieu - j'ai déposé devant le portrait de Wagner des roses blanches coupées, sans les plonger dans l'eau. Aujourd'hui, elles sont mortes. Elles étaient si belles que je les ai jugées dignes de se faner et de périr devant son portrait. (36'14)

 

36:20

L'Or du Rhin... J'aime le début.

 

36:25

La Walkyrie 36:28:

Siegfried 36:32:

Le Crépuscule des Dieux - Wagner, personne avant toi n'a atteint ton niveau, et encore moins après toi. 36:38

 

36:40

Je suis à demi folle. Cette passion qui me dévore. Et puis... Schmedes ! Il était si bon. Si je l'avais ici à présent, je serais capable de tout. - Cette musique vous affole les sens. Il jouait Siegfried. Il m'a vue... 36:55

 

36:57

Tristan

C'est l'opéra de tous les opéras. Ce mouvement constant d'enflement et de relâchement, cette passion démente et cette aspiration démesurée.

C'est la plus grande œuvre de tous les arts et de tous les temps. 37:10

 

COMMENTAIRE 37:43

Alma voit Schmedes aussi dans le rôle du prince, dans l'opéra d'Alexander von Zemlinsky n était une fois, créé en 1900 au Hofoper de Vienne.

Lors de leur première rencontre dans une soirée mondaine, Zemlinsky a certainement vu en Alma l'incarnation de la fière princesse de son opéra. 37:33

 

ALMA 37:35

... - les hommes tournaient en essaim autour de moi comme les moustiques autour d'une lampe. Et je me sentais si bien en reine. J'étais fière et hors d'atteinte, j'échangeais trois mots glacés avec chacun d'entre eux. Je ne comptais plus ceux qui demandaient à m'être présentés - ce fut un véritable triomphe. 37:48

 

COMMENTAIRE 37:51:

Au cours de cette soirée, Zemlinsky demande à Alma l'autorisation de lui dédier un Lied. 37:55

 

ALMA 39:46

Aujourd'hui, j'ai demandé à Zemlinsky de me donner des cours. Il l'a promis. C'est l'un de mes plus grands souhaits !

 

39:55

C'est un homme aimable, et il me plaît infiniment. - Il est laid à la folie ! 40:00

 

40:03

J'attends de nouveau Zemlinsky en vain. Cette affaire devient vraiment trop bête pour moi. 40:08

 

40:11

Un cours avec Zemlinsky - cela fait l'effet d'un bain dans l'eau minérale. Pétillant, rafraîchissant, bienfaisant. Et cette saine méchanceté. Un sacré bonhomme. Je vais continuer à travailler ferme. 40:22

 

40:25

Je lui ai demandé de m'appeler Alma. Près de lui, mes sens s'enflamment jusqu'au malaise. Le ressent-il ?

Il est venu l'après-midi - aimable, comme toujours. J'ai joué un peu. - Nous nous sommes embrassés et tenus par la main. Une fois, il m'a serré la taille - Je l'aime. 40:49

 

41:43

C'est beau. De la neige sur les montagnes. - Des fleurs dans la vallée. - Je rêve d'une lettre de lui... 41:50

 

ZEMLINSKY 41:52

O toi, douce, chère, unique Alma ! (Tu sais, je ne tiens à personne autant qu'à toi !) Il y a quelques jours, j'ai lu les épreuves de nos lieder, ils paraîtront bientôt. Je te les enverrai à la campagne. A moins que ? Écris-moi ce que tu en penses. Le contenu de tous ces poèmes te correspond si bien. 42:10

 

ALMA: 45:12

J'ai de nouveau senti à quel point mon Alex est proche de moi. Je le désire d'une manière indicible. .. Vient le temps des nuits au clair de lune, le temps de la chaleur - et je suis seule - je ne peux pas le serrer contre mon coeur fébrile, je n'ai qu'une seule idée: le rendre heureux en me donnant.

Aujourd'hui, mon amour est pur de toute espèce de doute. 45:38

 

45:45

Après le dîner, j'ai laissé mes fantasmes courir dans l'obscurité ...

Je suis dans une telle frénésie - Il me semble que je deviens folle. Je ne sais pas ce qui se passe en moi. - ... Si seulement j'avais quelqu'un à prendre dans mes bras - à embrasser - L'envie d'enlacer quelqu'un, de lui appartenir totalement, physiquement et moralement. J'ai en moi trop de force, trop de sève - je dois vivre. 46:07

 

46:14

... pouvoir une fois embrasser jusqu'à la folie, pouvoir une fois se donner totalement et ressentir un plaisir dont la fin est la mort... 46:24

 

46:39

Je suis passé à Tu es le calme... de Schubert... Qu'est devenue ma passion frénétique ? Elle se dissipe en fumée, et personne n'en a profité ! 46:50

 

46:52

Ma sensualité est infinie. Il faut que je me marie. 46:57

 

47:14

Et je me disais - si je me trouvais à présent avec Zemlinsky devant l'autel - comme ce serait grotesque...

Lui, si laid - si petit, moi si belle - si grande. 47:26

 

ZEMLINSKY 47:29

Ma chère, tu soulignes si souvent, aussi souvent que tu le peux, que je ne suis pas grand-chose, que je n'ai presque rien et que je ne suis pas digne de t'appartenir ! Tu n'as pas arrêté de dire que j'étais épouvantablement laid, que je n'avais pas d'argent ... Ma chère ! As-tu donc tellement à donner, une telle infinité, que les autres sont des mendiants à côté de toi ?! Amour contre amour, je ne connais rien d'autre. Ce qu'il y a de peu féminin en toi ressort ainsi totalement au grand jour ! Tu veux briller, briller avant tout. 47:58

 

ALMA 48:04

Zemlinsky a dit qu'il m'aime, mais que je suis beaucoup trop superficielle pour l'aimer vraiment en retour. Et comme il a raison. Il voit au fond de mon âme. - Je suis, au sens le plus propre du terme, entre deux eaux. Tiède, tiède ! Je plains quiconque m'aime véritablement. Je me fais horreur. 48:25

 

COMMENTAIRE 48:49

Alma suit avec un grand enthousiasme les concerts du Philharmonique de Vienne sous la direction de Gustav Mahler. Encore peu reconnu comme compositeur, Mahler, avec ses représentations, est cependant devenu une valeur sûre en matière de direction d'orchestre. Personne ne conteste son importance, et ses interprétations de Beethoven, notamment, attirent l'attention. 49:07

 

COMMENTAIRE 49:31

Beethoven est l'idéal classique de l'époque. Les artistes de la Sécession lui rendent hommage en lui dédiant une exposition. 49:39

 

ALMA 50:35

La Neuvième de Beethoven. Mahler dirigeait. Je crois que rien ne m'a encore autant excitée que cette œuvre gigantesque aujourd'hui.

L'ensemble resplendit d'une telle majesté qu'on est contraint de fermer les yeux, ébloui. Et muet d'admiration, on voudrait aspirer par chacun de ses pores cette musique surhumaine -

... de l'autre côté de la salle, j'ai vu Klimt. 51:00

 

51:51

Le soir, chez Zuckerhandl. Fait la connaissance de Mahler.

Je dois dire qu'il m'a extraordinairement plu - mais il est effroyablement nerveux. Cet homme-là n'est qu'oxygène. On se brûle en s'approchant de lui. Il m'a demandé de lui apporter quelque chose de moi - il voulait même connaître tout de suite le jour où je viendrais le voir. Je lui ai promis de venir... 52:14

 

52:40

Le lendemain matin, de bonne heure, à l'opéra. 52:42

 

52:45

Mahler nous a reçus avec une extrême amabilité, puis nous a promenés dans tous les couloirs, en portant mon manteau, jusqu'à ce que nous soyons en bas, au parterre.

Nous étions donc à la répétition générale ... Mahler est venu deux fois à la balustrade et nous a parlé extrêmement chaleureux. 53:02

 

53:24 Orphée - Gluck

Je me suis copieusement ennuyée. Mais il y avait la loge de la direction en haut. Je ne la quittais pas des yeux. Mahler, lui, regardait vers le bas... D'abord, il ne m'a pas reconnue, ensuite, oui. J'ai gardé constamment les yeux levés vers lui. 53:39

 

53:56

Nous sommes passés au foyer... D'un seul coup, Mahler se présente devant moi. - Il nous invite dans son bureau - Nous le suivons - Il nous offre du thé... Nous parlons de toutes sortes de choses - il est fascinant, adorable.

Maman l'invite à la maison - il accepte. Ah, s'il venait ! 54:18

 

54:24

Mahler est venu - je ne pense qu'à lui, à lui seul - je ne sais pas, mais je crois que je l'aime. 54:34

 

54:39

Gustav était là ...

Nous nous sommes embrassés à d'innombrables reprises. J'ai un sentiment de chaleur contre sa poitrine. Pourvu qu'il continue à m'aimer ainsi.

De toute ma vie, je n'ai encore jamais rencontré personne qui me soit plus étranger que lui. C'est peut-être précisément un élément qui m'attire vers lui. 54:58

 

55:03

Mais mon inquiétude est grande. J'ai le sentiment que sa soeur, Justi, empoisonne son amour. Si elle en venait par exemple à dire que je n'ai pas de coeur et pas d'amour ... 55:15

 

MAHLER: 55:18

Aujourd'hui, mon Alma bien aimée, je commence une lettre le coeur un peu lourd. Car je sais qu'aujourd'hui, je dois te faire de la peine, et pourtant je ne peux faire autrement.... Ne t'est-il pas possible de considérer désormais ma musique comme la tienne ? ... Ce point doit être clarifié entre nous avant que nous ne puissions songer à passer un pacte pour la vie...

 

ALMA 55:39

... cette lettre. Mon coeur s'est arrêté... Donner abandonner - ma musique, ce pourquoi j'ai vécu jusqu'à ce jour. - Je n'ai pu m'empêcher de pleurer: à cet instant, j'ai compris que je l'aime. Que se passerait-il si j'y renonçais par amour pour lui ?

Oui - il a raison. Je dois vivre entièrement avec lui pour qu'il soit heureux....

 

56:06

Tout commence avec Gustav et s'achève avec lui. Je donne tout pour lui. C'est ainsi que je veux lui appartenir. C'est ainsi que je lui appartiens d'ores et déjà. 56:13

 

57:00

Il me veut différente, toute différente. Moi aussi, je le veux. J'y parviens tant que je suis auprès de lui. Mais lorsque je me retrouve seule, mon deuxième moi, le mauvais, le vaniteux, refait surface et veut reprendre sa place.

Je dois m'élever vers lui.

Je dois chasser l'autre moi, celui qui me domine jusqu'à maintenant.

Je dois accepter... tout ce qui m'arrive (57:21)

 

Adaptation: 3i Traductions

 

 

1 NdT : Nous avons essayé de respecter le style parfois gauche d'Alma, adolescente.

2 NdT : A notre connaissance, cette pièce n'a jamais été jouée en France, il n'y a donc pas de traduction officielle. Traduction littéraire : " Le dépeceur d'ours ".

Adaptation   3i Traductions