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BAD BOY OF MUSIC


00  03 Antheil (vieux):
Pouvez-vous imaginer un pianiste qui menace régulièrement son public du pistolet pour lâempêcher de quitter la salle 
00 10

00  12
Est-ce possible que moi, jâai pu être ce jeune homme  00.15

00  24 Antheil vieux):
Jâaurais mieux fait de tenir un journal intime au lieu dâécrire plus tard une autobiographie. Il y a beaucoup de choses dont je me souvenais bien, · trop bien.
Mais aussi dâautres dont je ne me souvenais plus précisément ... 00 35

02:27 Charles Amirkhanian
Que voulez-vous savoir  Vous voulez que jâinvente des histoires, comme George  Ou vous préférez la vérité  02 36

03:00 Charles Amirkhanian
A mon avis, ce que George voulait vraiment, après le lycée, câétait partir de chez lui. Sa mère était extrêmement autoritaire, très religieuse, et elle le surveillait de près. Heureusement, il a pu aller sâinstaller à Bernardsville, aux abords de Trenton, dans le New Jersey. Margaret Anderson et son amie Jane Heap y possédaient une sorte de résidence dâété où il a emménagé, et câest ainsi quâil a rencontré lâune des plus grandes éditrices de revues littéraires des États-Unis. Margaret Anderson publiait "The Little Review", où paraissaient régulièrement des morceaux choisis de la plupart des écrivains dâavant-garde américains. Cette époque fut celle de la découverte pour George. Il avait déjà envie de composer sa propre musique et il martelait le piano avec acharnement pendant des heures, au grand étonnement de Margaret Anderson et de ses amis. 04 09

04  22 Böske 
George 

04  28 Böske 
George 

04  33 Böske 
Oui. Câest à toi que je parle, George Antheil. 04 36

04  39 Böske 
Dis-moi, George, tu tâes moqué de moi  Ou tu prends vraiment au sérieux ce style de ãsauvageä  04 45




04  56 Böske 
Oui, ça fait du bien. Moi aussi, j'ai besoin de ma gamme de caresses. Comment ça a commencé entre nous, au juste ?
05 03

05  03 Antheil vieux) :
Comment tout a commencé ?

05  06 Böske 
Raconte-moi 
Tu avais de lâambition, hein  05 09

05  15 Antheil vieux):
Non, câétait cette fille·05 17

05  19 Böske  (sarcastique)
Ah bon, une fille· 

05  20 Antheil (sa voix se rajeunit)
Oui, Anne Williams. Elle était issue dâune riche famille de Trenton. Et nous nâavions quâun petit magasin de chaussures dans la Mainstreet· Je voulais épouser Anne.
Mais elle a disparu. 05 30

05  31 Böske 
Elle a disparu 

05 34 Antheil  (jeune)
Sa mère ne mâappréciait pas et elle lâa emmenée faire un long voyage à travers lâEurope. Comme le faisaient les riches autrefois.
Je voulais la suivre.
Mais comment aurais-je pu sans un sou  Et comme pianiste 
05 43

05:45 Charles Amirkhanian
George voulait devenir le nouveau Leo Ornstein, un pianiste de concert américain dont la musique dâavant-garde aux accents fougueux scandalisait la bonne société européenne. Il travaillait tous les jours avec deux bocaux à poissons remplis dâeau froide à ses côtés  il jouait, puis plongeait les mains dans les bocaux pour les détendre un peu, et reprenait ensuite jusquâà ce que ses doigts aient retrouvé leur fermeté. 06 20

06  23
Je me suis exercé encore et encore·
20 heures par jour. Jâai placé près de moi deux bocaux à poissons rouges appartenant à ma mère, jây rafraîchissais mes mains quand elles me faisaient mal·
Un jour, je deviendrai comme Ornstein  un pianiste renommé. Et plus encore. Je voulais aussi composer comme lui. Ornstein avait écrit une pièce instrumentale quâil avait appelée ãSuicide in an Airplaneä.
Genial  06 42
06 : 44
Alors jâai composé une sonate et je l'ai appelée ãAirplane Sonataä.
Un jour, je serai même meilleur quâOrnstein 

06 48 Böske 
Oui, tu avais cette capacité à convaincre dâautres personnes de ton génie. 06 54

06:57 Charles Amirkhanian
Ce nâétait pas une musique moderne dâun style américain, et elle se distinguait des þuvres européennes plus anciennes. Je crois que même imiter Debussy était considéré comme un tantinet radical à lâépoque. On en trouve la trace dans lâ"Airplane Sonata", qui est peut-être plus proche de Debussy que de Stravinsky. 07 20

08  10 Antheil 
Et câest ainsi que je suis venu en Europe. 08 12

08 15 Antheil (jeune) 
Dans un de mes premiers concerts, une vieille dame était assise au premier rang avec un gigantesque cornet acoustique.
08 20

08 : 22Jâai joué du Schumann. Le public était ravi. La dame aussi. Mes yeux revenaient toujours se poser sur elle. 08 30

08 41 Jâai joué du Beethoven. 08 43

08 : 43 Le public m'écoutait avec recueillement. 08 47

09 01 Puis, jâai joué du Schönberg. Une agitation sâest fait sentir dans la salle et les femmes fronçaient les sourcils. 09 07

09 20 Enfin, l'apothéose : une de mes propres þuvres  09 23

09 29 La vieille dame a secoué son cornet acoustique. Quelque chose ne devait pas fonctionner dans ce machin.
Furieuse, elle a quitté la salle. 09 36

09 : 39 Elle nâa pas été la seule à réagir de cette façon.
D'où le pistolet· Non, mais c'est vrai !  09 43

10 14 Böske
Et bien, mon cher,
Edeschem
Well, my darling,
Dorogoi noi 10 20

10 25 Berlin. Après la Première Guerre mondiale. La révolution.
Je discutais avec mes amis - russes pour la plupart dâidées révolutionnaires· et alors tu es arrivé  Toi, un capitaliste  Car, bien sûr tous les Américains étaient des capitalistes· 10 39

10 47 Mais tu nous as procuré des instruments de jazz qui sont partis pour la Russie. Les premiers. Grâce à toi - nous avons dit plus tard - le jazz a été importé en Russie. 10 55

11  00 Antheil 
Tu nâaimais pas tellement ma musique, surtout au début. 11 03

11  04 Böske 
· Aurais-je pu me douter à lâépoque que je devrais entendre cette musique aussi souvent 
·et pourtant, elle a fini par me plaire. 11 09

11:47 Charles Amirkhanian
Berlin, 1922  George a terminé sa tournée de concerts en Europe, durant laquelle il a scandalisé le public dâun bout à lâautre du continent. Il décide de ne pas rentrer en Amérique et de se cloîtrer dans une chambre dâhôtel où il tape des manifestes sur sa conception de la composition. Il veut abandonner les concerts et devenir le plus grand compositeur du monde. Comme beaucoup le faisaient à lâépoque, il écrit des essais où il explique comment son þuvre va réduire à néant toutes celles qui lâont précédée et les éclipser à tous les égards.
12 24

12  25 Böske
Oooh si je mâétais doutée des difficultés à venir·
Dâabord, je ne croyais quâen toi. Et pas à ta musique.
Plus tard, jâai cru à ta musique. Mais je croyais déjà
en toi·
Car tu tâintéressais trop aux femmes. 12 37

12  38 Böske 
Hedy Lamarr fut une exception  elle était intelligente et avait de la classe. Mais tu racontais tout le temps quâelle tâavait consulté, comme spécialiste des glandes, (air moqueur) pour te demander si tu ne connaîtrais pas un moyen de rendre ses seins plus volumineux·
Je tâimaginais alors en train ãd'étudierä les seins de cette superdiva·

12 59 Plus tard, quand nous étions une fois de plus à sec, elle nous a proposé de nous installer dans sa chambre dâamis. Jâai décliné poliment sa proposition ! 13 07

13 09 Avec Hedy, tu as inventé quelque chose pendant la guerre · une torpille radioguidée  Votre contribution à la lutte antifasciste. 13 18

13  27 Ensuite, tu m'as quittée pour une fille très différente. C'était plus fort que toi·
Mais là, un problème inattendu a surgi  Tu avais perdu toute inspiration.
Tu es revenu, car
moi seule, j'étais ta muse · 13 39

14:00 Charles Amirkhanian
1923, Paris  George arrive le soir où se joue la Première des "Noces" de Stravinsky, musique qui lâinfluence fortement tout comme il lâest par Stravinsky depuis des mois. Il a fait la connaissance du musicien à Berlin et il reprend contact avec lui à Paris où il se lance résolument dans sa carrière de compositeur. Il vit au-dessus de "Shakespeare & Company", la librairie de Sylvia Beach, et il devient la coqueluche du Tout-Paris littéraire qui voit en lui un génie. Ezra Pound publie un livre intitulé "Antheil and the Treatise on Harmony" dans lequel il avance quâAntheil est la nouvelle figure phare du monde musical. Et pendant deux ou trois ans, à Paris, tous sont dâaccord avec Ezra Pound sur ce point. 15 00

15  04 Böske
Nous étions jeunes. Nous sommes partis à Budapest, voir ma famille. Ils nâont pas vraiment été enthousiastes à lâidée de notre mariage, mais ils ne voulaient pas pour autant nous mettre des bâtons dans les roues. Nous étions une famille juive, libérale, et nous connaissions les artistes, dâailleurs Arthur Schnitzler était un de mes oncles. Nous parlions allemand ensemble, tu tâen souviens  Ça plaisait à tes parents qui étaient des immigrés allemands en Amérique. 15 30

15  36 Et après, après nous sommes partis à Paris. 15 39

15 46 Böske 
Tu étais déjà bizarre  tu avais porté Stravinsky aux nues à Berlin, tu lâavais déclaré ton ami tu lui avais rendu visite je ne sais combien de fois à son hôtel·
Et puis à Paris, tu lâas descendu de son piédestal. Il n'était plus à la hauteur.
T'en as rencontré dâautres qui te semblaient plus à même dâouvrir une nouvelle voie· 16 07

16  09 Tu es tombé aux mains de Ezra Pound.
Il faisait partie de la clique qui se retrouvait au Dôme ou à la Coupole. Joyce, Hemingway et toute une bande dâivrognes qui ne parvenaient pas à se faire un nom· 

Mais Ezra a tout de suite été ton ami. Il tâa pour ainsi dire tourné la tête. Sur le plan musical, bien sûr. Il était au coeur de toutes les controverses.
Depuis 1914, il cherchait le Picasso de la musique.
Incroyable d'avoir pensé à TOI· 16 35



16 36 Böske 
Il prenait réellement au sérieux, ce que tu faisais à ta façon  avec humour. 16 42

16 53 Voilà votre bande · Ezra, Joyce, Satie, les Surréalistes, le groupe ãSix ä avec Cocteau·
Au milieu de la cohue, au Théâtre des Champs Elysées·
17 01

17 12 L'émeute. Câest ce qui se passait quand tu jouais tes compositions. Même Picasso doit sâen être mêlé· 17 18

17  35 Voilà ce qui arrivait quand tu jouais une de tes þuvres. Cette scène a ensuite été reprise dans un classique du film muet  ãâInhumaine ä de Marcel LâHerbier. Câétait en 1925·
17 45

17  55 Böske 
Chez nous, la vie était nettement plus conventionnelle. 17 58

(scènes musique du film muet)

18  27 Mais en public, tu jouais toujours à lâenfant terrible·
18 30



18  38 George jeune 
Une chose était sûre  j'appartenais à l'avant-garde de mon époque. Discussions avec Ezra, avec Joyce, avec Léger· Ca fourmillait d'idées.
Je devais le faire. Maintenant ou jamais. 18 52

18 55
Je me suis assis dans un coin de notre appartement d'une pièce, au-dessus de la librairie de Sylvia Beach  & Co , oui, là même où elle avait publié lâUlysse de Joyce· Et je n'ai pas bougé avant dâavoir terminé  19 06

19  07 Le Ballet mécanique  19 10

concert BM

21:07 Charles Amirkhanian
Au bout de quelque temps, George donne la Première du "Ballet mécanique", son þuvre maîtresse de lâépoque. Lâutilisation du piano mécanique comme instrument dans un ensemble de percussions crée un nouveau style, quâil appelle le temps-espace-forme de la musique, dans lequel les phrases peuvent se suivre dans nâimporte quel ordre - câest une technique de composition extrêmement disjointe, filmique.
21 40

21:51 Charles Amirkhanian
On peut dire que, dâune certaine façon, lâþuvre minimaliste de Philip Glass et de Steve Reich, la musique répétitive de la fin des années 60 et des années 70, doit beaucoup non seulement à Stravinsky, mais aussi à Antheil qui a repris lâidée-force de Stravinsky et lâa poussée bien plus loin. La répétition obsessionnelle de motifs musicaux, la façon dont il les imbrique les uns à la suite des autres, révèlent une ingéniosité tout bonnement phénoménale.22 26

22:34 Charles Amirkhanian
Une puissante vitalité rythmique se dégage de cette musique. Voyez lâutilisation du pianola, ses répétitions dâune précision toute mécanique, sa capacité à jouer des rythmes comme un - un, deux - un, deux trois - un, deux, trois, quatre - un, deux, trois, quatre, cinq - un, deux, trois, quatre, cinq, six - - un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept · ce type de démarche additive, mécanique appliquée à la composition musicale est très proche des mathématiques et des sciences, et il en émane une énergie qui est indéniable dans la salle de concert. 23 08

23:18 Charles Amirkhanian
La technique du collage est aussi exploitée dans ce morceau. Câest un procédé que lâon retrouve également dans "A Jazz Symphony", lâassemblage de fragments tirés de différents segments et styles musicaux. Pourtant, Antheil ne connaissait pas la musique de Charles Yves et de Mahler, deux autres compositeurs qui lâavaient précédé dans cette voie. 23 42

23:49 Charles Amirkhanian
Ainsi, on a les ratatata· ces glissandos qui montent et descendent, des arpèges rapides, suivi dâun moment où le piano tout entier vibre rhrhrh - émettant comme une plainte sur ce trémolo - un trémolo extrêmement mesuré, parfait, qui se prolonge à lâinfini et fait monter une formidable tension.24 13

24:24 Charles Amirkhanian
Un - un, deux - un, deux trois - un, deux, trois, quatre - un, deux, trois, quatre, cinq - un, deux, trois, quatre, cinq, six - un, deux, trois, quatre, cinq - un, deux, trois, quatre · et ainsi de suite. Cela semble sortir tout droit de "Einstein on the Beach", de Philip Glass, mais câest du pur Antheil 1924. Ensuite, on a le premier thème magnifique du "Ballet mécanique" papaaa · ces arpèges incroyables que le piano mécanique parvient à exécuter à la perfection, puis les trémolos brrrrr· qui font puissamment monter la pression. Lâeffet est fantastique et tient littéralement le public en haleine. 25 03

26  05 George vieux
Nous étions si sauvages·et si naïfs  26 09

26  11 Et nous nous dispersions sans cesse. Mais pourtant, il se passait des choses si merveilleuses. 26 16

26  17 George vieux 
Un jour à Vienne - Böski et moi profitions de cette ville qui invitait toujours un peu à la frivolité jâai vu une de ses femmes légères comme on en rencontrait beaucoup à Vienne. Nos regards se sont croisés, par hasard. 26 30

26 36 Cette femme lisait lâUlysse de James Joyce dans la version originale que Sylvia Beach venait de publier juste à l'étage en dessous du nôtre, comme je lâai déjà dit, rue de lâOdéon. 26 46

26 49
Bien sûr nous nous sommes immédiatement liés dâamitié avec Emmy et nous avons passé ensemble, des après-midi animées· à trois !
Elle nous a emmenés dans son appartement où elle avait une collection extraordinaire de littérature moderne. 27 00

27  09 La fin des années vingt était ainsi pour nous les artistes et pour les femmes légères  tout semblait possible· Tout était permis, nous étions libres. 27 20

27 30 Mais à New York, par contre, ça ne fonctionnait pas 
Ici, il se passait quelque chose que l'on a défini bien plus tard seulement par le verbe hype . Faire du battage publicitaire. Faire dâun événement un événement médiatique, créer le besoin. 27 45

27 47
Nous voulions être riches. Typiquement américain. 27 50

27 56 Mais la chute pouvait être d'autant plus rapide.
Câest ce qui m'est arrivé en 1927. Précisément au Hall Carnegie. Les critiques américains furent impitoyables et ils le restèrent durant toute ma vie. 28 08

28 10 Retour en Europe. Là, j'ai découvert la cruauté du gotha parisien : tu étais   (prononciation à l'américaine comme dans la VO)· Alors sanction  On te laisse tomber.
28 20

28 35 George vieux 
Jâétais déprimé. Et je tombais constamment malade. 28 38

J'avais sans doute présumé de mes forces. 28 42

28 44 Puis une orientation nouvelle s'est amorcée. Jâai découvert la symphonie· Beethoven, Bruckner  28 52

29 03 George 
Mais toi seule pouvait me sauver  Avec toi, la vie ressemblait à un jeu. Notre vie commune était un merveilleux refuge· 29 10

29 12 Nous faisions toujours de nouveaux projets· 29 14

29 31 Les voyages au Maghreb mâont sauvés et j'ai retrouvé la santé. 29 35

29 41 La musique arabe mâémouvait. En Tunisie, la vie était bon marché et les Américains inspiraient un grand respect. Pourquoi  Un chauffeur mâa raconté un jour quâils nous croyaient capables de dégainer à la moindre occasion ils avaient vu les films hollywoodiens ! 29 57

30  01 George 
Retour à Berlin. Nous avons profité de lâessor économique. Lâopéra moderne était florissant· 30 08

30:09 Charles Amirkhanian
1930  Francfort accueille la première de son opéra "Transatlantic", dont le sujet porte sur une élection présidentielle américaine durant laquelle le candidat libéral est déstabilisé par un scandale sexuel, mais finit par être élu. Câest lâhistoire de Bill Clinton, en somme. Vous vous rendez compte  écrire un livret en 1930 qui se réalise 60 ans plus tard  Je crois quâil atteint là un point culminant, il perçoit une nouvelle voie. Les opéras se multiplient en Allemagne. Il fait exécuter une pièce musicale avec un orchestre au grand complet et des décors incroyables  de nombreux écrans diffusent des films sur la scène, où se déroule une action simultanée. Le spectacle devait être éblouissant  31 10

32  12 Böske 
Nous avons aussi fait la connaissance de Kurt Weill. Thats another Story·
Lui, tu aurais dû rester à ses côtés. Il tâa même procuré un job avec un titre pompeux· vraiment prussien. 32 22

32  23 Antheil 
Oui, au moins pour un temps, je me suis appelé  dâorchestre suppléant du Théâtre national de Berlin  32 30

32  41 Antheil (vieux) 
Avec lâargent que jâavais gagné, nous avons repris les voyages. Ma santé réclamait de la chaleur. 32 46

32  47 Böske 
Faire et défaire les valises·32 51

33  02 Antheil 
Ezra sâétait réfugié en Italie où il allait rester par la suite au moins en pensée. Il sâest même passionné plus tard pour Mussolini, il le comparait à Jefferson quel fou, notre Ezra 
Pourtant à l'époque, c'était le poète extraordinaire qui avait reconnu mon génie· 33 21

33  22 Böski 
Nous avons donc quitté Berlin avec lâargent gagné et nous sommes arrivés un soir à Rapallo. 33 27

33  32 Nous avons fini par retrouver Ezra, totalement replié sur lui-même. Il ne lui restait plus rien de son euphorie parisienne.
33 39

33  44 Antheil 
Peut-être parce que je composais déjà à la manière de Stravinsky·Du néoclassique. Personnellement, je me moquais de toutes ces classifications. Je voulais juste créer ma musique,· à moi. 33 56

33  57 Böski 
Nous nous installions dans les cafés et les bistrots de Rapallo et nous observions Ezra dans ses épanchements intellectuels, mais il nous regardait à peine. 34 06

34  11 Antheil 
Pourtant, il nous a finalement emmenés à lâhôtel Rapallo où nous sommes tombés sur toute une clique de lauréats du prix Nobel. 34 17




34  20 Böske 
Oui, câest vrai  Gerhardt Hauptmann, William Butler Yeats, T.S. Elliot et Franz Werfel passaient leurs journées au café de lâhôtel Rapallo. Et que faisaient-ils là-bas  34 32

34 34
Ils ne parlaient pas de la littérature des prix Nobel, non, ils discutaient de romans policiers  34 40

34  45 Antheil 
·et moi, pris d'une folle je leur en ai écrit un. Sérieusement  Il est paru chez Faber und Faber sous le pseudonyme de Stacey Bishop. 34 55

34  56 Böske 
Câest un roman à clés  Pauvre héros méconnu, revenant aux Etats-Unis après de rudes années à lâétranger pleines dâaventures, pour assister finalement à la Première triomphale de son þuvre au Metropolitan Opera · Happy End  35 10

35  11 Antheil 
Ce ne sera pas mon dernier livre vous avez déjà entendu parler du livre sur les glandes. On le mentionne toujours quand évoque la poitrine de Hedy Lamarr. Pourtant, le livre traite de lâanalyse des glandes dans la criminologie. Dieu seul sait comment j'ai pu en arriver là·
Jâécrivais peut-être mieux que je ne composais  Ma biographie en tout cas a été un Bestseller. 35 37

35  39 Alors, pourquoi pas ma musique  35 40

35:41 Charles Amirkhanian
Antheil éprouve à présent le sentiment dâavoir synthétisé nombre des procédés utilisés dans ses premières créations  la technique du collage, les éléments empruntés au jazz, les répétitions obsessionnelles, tout ce qui a scandalisé la bourgeoisie, en un canevas dramatique très prometteur, qui lui ouvre de nouveaux horizons et peut lui servir de base pour lâavenir. Mais à ce moment-là, avec lâascension dâHitler et de Mussolini, sa musique nâest plus bienvenue dans cette région dâEurope. 36 20

36  23 A Vienne, jâai rencontré Emmy pour la dernière fois. Le fascisme gagnait du terrain et les gens comme nous allaient être persécutés. 36 30

36 33 Emmy mâa montré le manuscrit de sa biographie. Tous les hommes célèbres de Vienne y figuraient, mâa-t-elle dit. Et moi aussi. 36 41

(serveur  Que désirez-vous ?)

36  53 A ce moment-là, je désirais surtout avoir en main la clé des problèmes qui sâannonçaient. 36 58

37  21 George 
Dâailleurs je sais que cela sonne comme une fausse excuse mais je le dis quand même   ma carrière en Europe ne sâest pas arrêtée par ma faute. Non, c'était le déclin de lâOccident.
37 31

37  33 Böski  (chante)
Texte sur le Lied 
37 33
Nous, juifs européens, nous étions naïfs. Nous nây croyions pas· Nous étions une partie de la culture allemande. Et soudain·
Certes, lâantisémitisme, nous le connaissions. Mais· ça 
37 45

37 46
Et que faisions-nous, George et moi, justement en 1932  La belle vie sur la Riviera. Une partie des exilés américains avaient tourné le dos à Parisvenir ici où la vie était bon marché. 37 57

38  00 Antheil 
Dans mon livre, jâai écrit 
1932, la Riviera était un paradis superbe et hermétiquement clos ; là-bas, on ne parvenait pas à distinguer les nuages noirs qui s'accumulaient dangereusement au-dessus de lâEurope. Il y brillait un soleil synthétique sur une plage synthétique avec des gens heureux synthétiques. Je pensais en moi-même : ne te préoccupe pas de ça. Câest la dernière occasion avant de quitter lâEurope pour toujours. Dans deux ou trois ans, il y aura une guerre et après, lâEurope que tu connais nâexistera plus. 38 30

38  31 Böski 
Aujourdâhui seulement, on comprend ce qui sâest passé autrefois.

38  35 George 
Nous sommes donc retournés aux Etats-Unis. 38 37

38:40 Charles Amirkhanian
Il revient à New York, où il se lance dans la composition de musiques de film, puis, lorsque lâindustrie cinématographique part pour Hollywood, il décide de la suivre. Il traverse le pays en voiture, en compagnie de sa femme Böschki. Ils font étape au Nouveau-Mexique et dans plusieurs autres endroits, où ils contemplent pour la première fois la splendeur des paysages américains. Imaginez ce quâa dû être ce voyage pour un gamin qui a grandi dans le New Jersey et nâa jamais vu la Côte Ouest  Il découvre son pays et commence à créer une musique américaine dâun style nouveau pour lui, au ton différent et extrêmement intéressant. 39 24

41:26 Charles Amirkhanian
à Hollywood, George décide quâil se plaît en Amérique, dont il a goûté la beauté. Il sâinstalle et, une fois de plus, se réinvente. 41 41

41  45 Antheil 
Du reste, Beethoven et Bruckner mây ont aidé ·41 50

43:04 Charles Amirkhanian
Il a dû connaître des moments difficiles sur le plan financier. Les musiques de film quâil a commencées à écrire dans les années 30, avec Cecil B. DeMille et "Une aventure de Buffalo Bill" Plainsman ), jusquâaux années 40NDT, lui étaient commandées au compte-gouttes. Antheil était un musicien classique qui empiétait sur le domaine réservé dâune coterie de compositeurs hollywoodiens déjà bien établis. Finalement, à la fin des années 40, il parvient à sâimposer suffisamment pour en écrire une ou deux par an, ce qui lui permet de survivre. 43 35

43  53 George 
Hollywood.
Tous disaient quâHollywood allait me corrompre musicalement. Mais en réalité, câest
moi qui essayais de corrompre Hollywood dans un sens positif. 44 03

44 05
Ça paraît peut-être arrogant, mais je nâétais pas tout seul. Les années 40 étaient extrêmement productives à Hollywood. Les esprits critiques y étaient recherchés. Les émigrés européens comptaient parmi les meilleurs de leur discipline. 44 18

44  44
Böski et moi·44 46

44 48
Nous avions un fils, nous ne pouvions plus continuer à vivre au jour le jour. Je me suis sérieusement investi dans la famille, sérieusement dans la musique de films, dans la musique de concert, dans lâécriture, dans· oui, désormais tout devait être parfait· 45 04

45  14 Et on aurait dit que ça lâétait. Même pour maman.
45 18

45  42 Mais jâai bientôt remarqué que je ne pouvais plus écrire mes symphonies et composer une tout autre musique pour les films. Juste pour gagner de lâargent. 45 52

45 54
Aujourdâhui on prend au sérieux les compositeurs de musique de films. A l'époque, on me regardait comme un drôle d'oiseau.
45 58

46  02 Jâai été catalogué : arrogant et difficile. 46 06

46 10 Mais Cecil de Mille et quelques autres sont restés à mes côtés. Je pouvais donc continuer. Du moins jusqu'au début du grand nettoyage· 46 17

46 20
Hollywood, les listes noires et tout ça· Cela mériterait un film en soi· 46 26

46  31 Donc, je composais· souvent dix heures par jour.
46 35

46 42
Et malgré tout, jâessayais aussi dâêtre un bon père. 46 45

46  50 Des années emplies de musique. Jâappelais ça  une vie de musique de chambre. En petit comité. 46 58




47 00
Je donnais des cours de composition à plusieurs élèves, gratuitement, comme de très bons professeurs lâavaient fait pour moi en prenant mon talent au sérieux. 47 10

47  25 Et puis, cette vie se déroulait surtout entre notre jardin et les studios·47 31

49:01 Charles Amirkhanian
Les créations hollywoodiennes dâAntheil sont vraiment intéressantes, très dynamiques. Elles ressemblent beaucoup à ses þuvres classiques. En dâautres termes, il ne faisait aucune concession et composait tout aussi agressivement que pour un public de concert. Je crois quâil entendait changer Hollywood  en tant que compositeur sérieux, il voulait écrire, non pas des mélodies à lâeau de rose tout juste bonnes à servir de support, mais une musique qui ajoute une tension dramatique aux films.
49 30

49:41 Charles Amirkhanian
à la fin des années 40, Antheil compose beaucoup de musique classique. La radio nationale diffuse en 1942 la première de sa quatrième symphonie, interprétée par Stokowski et lâorchestre de la NBC. En 1947, son concerto pour violon est joué par lâorchestre symphonique de Dallas sous la direction dâAntal DoratiNDT. Eugene Ormandy et lâorchestre de Philadelphie exécutent sa cinquième symphonie lâannée suivante. En 1949, câest le tour de sa sixième symphonie, confiée à Pierre Monteux et à lâorchestre symphonique de San Francisco. Antheil est donc un compositeur qui réussit à faire jouer nombre de ses þuvres classiques en public à la fin des années 40.
50 20

50  26 Böske 
LâAmérique  Ton Amérique  Notre Amérique  Nous étions au début de la quarantaine quand nous sommes arrivés à New York. Tu avais 59 ans quand tu es mort à Hollywood.
Tu avais présumé de tes forces. Comme toujours, tu voulais tout. Tout et tout de suite. Ecrire des livres, écrire des articles. Enseigner· Tu te levais le matin à cinq heures et tu composais ta musique à toi. Les symphonies, les opéras, et caetera, et caetera, et caetera
câétait incroyable.
Et en plus, les femmes, les femmes, les femmes. Tu me rendais folle  51 03

Notre fils Peter était né et tu as
encore eu un enfant dâune autre, Chris.
Oooh George 
Un jour, tu es rentré épuisé à la maison, tu tâes allongé sur le canapé comme d'habitude· Et tu es mort. 51 16

51:17 Charles Amirkhanian
George est incapable de résister aux femmes, et tout au long de son mariage, il ne cessera jamais dâêtre à lâaffût dâune aventure. Ce qui me paraît intéressant, câest quâil revient toujours à Böschki à laquelle il demeure inextricablement lié. Je crois quâà la fin, ils entretenaient une relation extraordinairement forte, vitale et importante pour sa carrière.
51 55

51  57 Böski 
Câest dur de tout se remémorer et de le raconter.
Charles nâest arrivé que plus tard. Il mâa posé une foule de questions sur toi
il a redécouvert ta musique de jeunesse, la Boy Musik . Je la gardais précieusement sous clé.

Et jâai dû rire avec lui de toutes ces histoires. La Symphonietta de Ben Hecht, où les Marx Brothers avaient mis leur grain de sel· Hedy et votre invention. Elle nâétait pas seulement belle, elle était aussi futée. 52 20

52  26 Son premier mari était fabriquant dâarmes et elle avait entendu certaines conversations dont elle voulait se servir contre les Nazis durant la guerre. Et toi George, tu tây connaissais en synchronisation en hopping . Un système destiné à protéger les torpilles téléguidées du radar ennemi. Le brevetle numéro 2.292.387. Tous les modems actuels utilisent cette invention
Câest quand même fantastique tout ce qui te passait par la tête · 52 55

53  00 Oui, je tâaimais. Et je ne regrette rien. 53 06

53  14 George (écrit)
trouver soi-même   Quelle ineptie !
Jâai bâti toute ma vie là-dessus et jâai eu tort. 53 22

53 26
Vous imaginez-vous Beethoven trimer et se dire  Dieu, je dois me trouver moi-même   53 31

53:32 Charles Amirkhanian
Comme beaucoup dâartistes aujourdâhui, Antheil a dû apprendre à se vendre, et câest une tâche dans laquelle il a excellé  53 46

54  17 George 
Souvent, je me demandais  que restera-t-il quand je serai mort  54 21



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Le Ballet Mécanique est bien sûr le plus approprié pour une biographie Paris, les années vingt, le Dôme, la Coupole, le Select· Ezra Pound, Fernand Léger, Man Ray et Mark Dudley· tous là. Tout y était. 54 41

54  55 La conjoncture historique, la communication qui régnait entre nous ont mis le Ballet en mouvement. Lâun apporte une idée, lâautre une nouvelle technique. On discute. Qui avait vraiment eu lâidée dâun Ballet Mécanique, cela nâavait aucune importance. Ma musique était née, un film était né.55 14

55 43
Le film de Léger est précurseur du vidéo-clip. Des bouts de son film étaient disséminés à travers le monde. Personne ne savait exactement à quoi il ressemblait à lâorigine·

Mais quelle importance· Il y avait de la vie, et cette vie-là ne s'éteindra jamais. 55 58


Adaptation : 3i Traductions.

Adaptation   3i Traductions