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Les Nibelungen - un mythe allemand

0:20 Commentaire
Le 28 juin 1755, un jeune médecin, Hermann Jakob Obereit [ia-kop o-be-raït] se met en quête de manuscrits médiévaux. Il finit par en découvrir un dans la bibliothèque du château de Hohenems [ho-he-néms] dans le Voralberg [for-al-berg], en Autriche,: un ãin-quarto dâépaisseur moyenneä, comme il le décrira. Câest le
Nibelungenlied [ni-be-lou-nguen-lid], la Chanson des Nibelungen. - 0:43

Les Nibelungen - un mythe allemand

1:12 Commentaire
En 1782, un érudit, Christoph Heinrich Myller, en publie la première édition intégrale. Il la dédie à Frédéric II.
Mais le roi montre peu dâenthousiasme.- 1:23

1:25
ãVotre jugement est beaucoup trop bienveillant à lâégard de ces poèmes des XIIe, XIIIe et XIVe siècles, dont vous avez favorisé lâimpression et que vous considérez si propres à enrichir la langue allemande. à mon avis, ils ne valent pas une pincée de poudre. Et ne méritent pas quâon les sorte de la poussière de lâoubli. Pour ma part, je nâadmettrais pas pareil fatras dans ma collection de livres, je les jetterais dehors.ä - 1:49

1:50 Commentaire
Mais les intellectuels allemands nâécoutent pas le vieux Fritz. Ils sont en quête dâun mythe national. Et leur enthousiasme croissant pour le Moyen Âge fait du
Nibelungenlied un bon prétendant à ce titre.

02 03
Parmi les enthousiastes: Friedrich von der Hagen [
haguen]. Il publie en 1807 la première traduction du moyen haut-allemand : - 2:10

2:11
ãNul chant ne peut attendrir, émouvoir un cþur de patriote, le combler, le fortifier, autant que celui-ci.ä - 2:18

2:19 Commentaire
August Wilhelm Schlegel [aogoust vil-
helm chlé-guel] :

2:20
ãSi lâon fait du Nibelungenlied, qui dépeint un univers glorieux, des hommes grands avec un sens viril de la patrie, si lâon fait dâune telle þuvre le livre éducateur de la jeunesse allemande, alors on parviendra à former des hommes vigoureux et à rétablir lâunité de lâempire.ä - 2:38

2:39 Commentaire
Georg Wilhelm Friedrich Hegel [gué-org vil-helm fri-drich
hé-guel]:

2:40
ã
Lâhistoire du Christ, de Jérusalem, de Bethléem, le Droit romain, et même la Guerre de Troie sont bien plus proches de nous que les aventures des Nibelungen qui, dans notre conscience nationale, appartiennent à un passé révolu, une histoire effacée comme dâun coup de balai.ä- 2:57

2:57 Commentaire
Karl Simrock [zim-rok], germaniste :

2:58
ã
Voici de la poésie pour soldat, de la poésie de bivouac ! avec cela, on peut lever des armées, au moment de repousser les dévastateurs du Reich [raïch], les incendiaires gaulois, les prétentions de Rome.ä - 3:11

3:12 Commentaire
Et câest ce que font les Allemands, se dressant contre Napoléon, dans la Guerre de Libération. En 1815, August Zeune [ aogoust tsoï-ne], professeur de géographie et directeur dâun institut berlinois pour aveugles, publie une édition abrégée et retraduite de lâþuvre destinée aux armées.

3 29
Dans toute lâAllemagne, Zeune donne des conférences sur le
Nibelungenlied et fait salle comble. Il les dédie ãaux valeureux guerriers patriotiques.ä
Politiquement, le roi est encore réticent. Il songe plus à son propre pouvoir quâà lâAllemagne. Il ne se préoccupe guère dâun mythe national.

3 56
La Guerre de Libération fut la première guerre allemande de propagande.

4 01
Et le
Nibelungenlied y tient sa place : Ce ne sont plus deux armées qui sâaffrontent mais le Siegfried [zig- frid] allemand et le serpent impérial français.- 4:10

4:13 Herfried Münkler
ãIl est vrai que la supériorité de lâarmée napoléonienne, en particulier la supériorité personnelle de Napoléon, a toujours été représentée en Allemagne à travers lâimagerie apocalyptique de lâhistoriographie chrétienne, Napoléon figurant sous les traits du diable ou du grand dragon. Désormais, la figure du héros terrassant le dragon - ou du moins victorieux du dragon - nâest plus uniquement saint Georges, voire saint Michel, deux autres combattants du dragon, dont le second dâailleurs, relayé par le personnage du
Michelâ allemand, sâoffre à lâidentification nationale. Ce héros, câest aussi et surtout Siegfried. Siegfried, en effet, possède un pouvoir singulier : à la fin du combat, il se baigne dans le sang du dragon et devient ainsi presque invulnérable.ä- 5:01

5:02
ãIl sied aux appartements dâun souverain allemand de montrer des héros dâune légende épique allemande, câest pourquoi Sa Majesté décide que les cinq salles du rez-de-chaussée de sa résidence, à Munich, seront ornées de fresques illustrant le Nibelungenlied, exécutées par le peintre Schnorr. 5:18

5:19 Commentaire
Comme l'annonce un communiqué officiel de 1829.

5 24
En politique, la Restauration trouve dans les Nibelungen la substance de sa propagande officielle.

5 32
Julius [ïou-liouss] Schnorr von [fon] Carolsfeld travaillera près de quarante ans à ce cycle munichois de fresques. Les Nibelungen se mêlent à son destin personnel.
à sa perte.
Il perdra un þil et ne pourra achever seul son þuvre.- 5:48

6:03 Commentaire
Dans les fresques de Schnorr, on perçoit encore la violence du
Nibelungenlied. Mais à la même époque, dâautres en font un ouvrage édifiant destiné à lâéducation de la jeunesse allemande. Avec de très forts tirages. La traduction très populaire de Karl Simrock, parue en 1827, connaîtra plus de quarante rééditions avant la fin du siècle. 06 22

6 25
Simrock [zim-rok] transforme les demi-dieux en gentils héros.
Le germaniste affadit le sujet médiéval. Il le peuple dâune foule de nobles pucelles et gentes damoiselles, de doux seigneurs aux forces fabuleuses.
Le
Nibelungenlied [ni-be-lou-nguen-lid] : un recueil exemplaire des bonnes mþurs : honnêteté, loyauté, fidèle amitié, mi-simplet, mi-barbare.
Un petit catalogue des vertus chrétiennes, dans le goût de l'époque. 6:54

7:03 Commentaire
Tout autre est lâinspiration du poète Friedrich Hebbel [hèb-bèl] dans sa trilogie dramatique
Les Nibelungen, achevée en 1860. Lui aussi humanise les héros. Mais ses personnages humains sont des monstres bavards. Même pataugeant dans le sang, ils dissertent encore.
Hebbel a dédié ses
Nibelungen à sa femme. Christiane Hebbel est comédienne. Elle sera Kriemhilde [crim-hil- de], lâépouse assoiffée de vengeance. - 7:28

8:02 Commentaire
Le drame de Hebbel est une þuvre monstrueuse. Dans lâhistoire du mythe des Nibelungen, il est unique en son genre.
On n'y trouve ni malsonnant nationalisme, ni la mièvre christianisation de la violence barbare. Hebbel sâattache à lâétude des personnages féminins.
La sanglante vengeance de Kriemhilde, à la fin de la pièce, le carnage où, dans sa folie meurtrière, elle plonge sa famille et Hagen [
ha-guen], meurtrier de Siegfried, servent chez Hebbel à rehausser la grandeur de lâhéroïne. - 8:30

08:36 chef d'orchestre
Ici, on a dû placer les premiers violons à droite et non pas à gauche, comme habituellement dans toutes les salles de concert. Car ce n'est pas le piano qui donne ici la ligne mélodique, comme dans un orchestre traditionnel, mais les premiers violons. Cette constellation particulière pose d'ailleurs un problème aux chanteurs solistes. 9:02

9:03 Commentaire
En 1870, un ancien partisan des soulèvements de 1848 compose des vers hymniques célébrant lâentrée des troupes allemandes dans Paris : Lâarmée a remporté une ãvictorieuse paixä - Siege-fried [zi-gue-frid] - dit le laudateur, jouant sur le nom du héros.
Il envoie lâhymne à Bismarck, mais celui-ci se montre réticent envers les sonorités nouvelles.
Lâancien révolutionnaire compose alors une marche en lâhonneur du Kaiser [kaï-zer] et en dirige la Première en sa présence.
Richard Wagner : compositeur impérial.
Sinon par conviction, du moins par nécessité financière. - 9:40

9:42 Commentaire
Wagner travaille au financement de son grand projet, lâédification d'un théâtre, où il pourrait chaque année donner ses opéras. Et pour ce projet, tous les moyens seront bons. En 1876, la
Tétralogie inaugure le Festival de Bayreuth [baï-roït].
En présence de : 10 04

10:05
Guillaume I
er, empereur dâAllemagne. Un grand absent : le chancelier du Reich, Bismarck, que Wagner a vainement sollicité.
Malgré tout, un spectacle d'envergure nationale. Pour un opéra révolutionnaire ! - 10:16

10:19 Udo Bermbach
ãLe thème des Nibelungen, que les mouvements démocratiques, républicains avaient déjà exploité par le passé, en tout cas jusquâen 1848, offrait en quelque sorte matière à la théâtralisation dâune critique de la société de ce temps. En 1848, septembre 48, Wagner met donc en chantier lâécriture du
Ring. Il en existe des ébauches datant de cette époque : on voit dès le départ quâil était clair pour lui, comme il le dira plus tard dans une lettre à Uhlig [ou-lich], que toute sa conception du monde va entrer dans cette Tétralogie, une conception du monde qui signifie critique de la société, de la situation politique dâalors, bref une rupture radicale. 11:06

11:08 Commentaire
LâAnneau des Niebelungen, le Ring, est assez éloigné du Nibelungenlied. Wagner remonte aux sources des légendes scandinaves.
Au centre de lâþuvre, un dieu. Wotan.

11 18
Il revendique à la fois pouvoir absolu et respect de la loi. Il réclame la liberté pour lui-même et lâordre pour les autres. Mais la loi sâapplique soit à tous, soit à personne. Wotan voit échouer son projet.
11 30

11 31
à
ses côtés, les Walkyries. Ces Amazones vont chercher les héros tombés sur les champs de bataille pour leur faire rallier lâarmée de Wotan.
Siegfried, héros de pur instinct, échoue lui aussi. Son innocence ne le met pas à lâabri de la faute, fût-elle involontaire.
Ils meurent tous à la fin, les dieux et leurs rejetons humains. La chute, lâanéantissement, où Wagner voit pourtant un possible renouveau.
Lâordre ancien est révolu. La mort de Siegfried ouvre une voie nouvelle. - 12:14

12:20 Commentaire
Lors de la Première, en 1876, les insurgés ont les traits dâantiques héros germaniques. Mais sous les peaux de bêtes, le
Ring parle toujours des conditions dâune possible révolution.- 12:34

12:44Commentaire
à Bayreuth [baï-roït], à la mort de Wagner, sa veuve Cosima prend les choses en mains.
Le temps s'arrête.
Cette baraque de foire, selon l'expression de Wagner, appelée à être démontée après chaque festival, devient un lieu de culte. Un théâtre engagé se transforme en art sacralisé. - 13:03

13:05 Commentaire
A l'origine de ce virage radical, les
Bayreuther Blätter [Baï-roï-tèr blet-tèr]. Son directeur, Hans von Wolzogen [fon vol-tsô-guèn] fait du Wagner révolutionnaire, ãquarante-huitardä, un Siegfried allemand pur jus, le plus allemand des Allemands. Bayreuth devient une fabrique idéologique : réactionnaire, chauvine, antisémite, raciste.
Tout cela se trouvait aussi dans les écrits théoriques de Wagner. Mais câétait dans un contexte anarchiste, de ãgauche". - 13:38

13 40
Les
Bayreuther Blätter font du Ring une célébration rituelle du théâtre germanique. Ces feuilles donnent une interprétation pessimiste de la grandiose vision fantastique de la chute, dans la quatrième partie, le Crépuscule des dieux, Elles en font un chant du cygne. Après la chute - selon les Bayreuther Blätter - il nây a plus rien. Et surtout pas de révolution. - 13:59

14:00 Udo Bermbach
ãLe deuxième élément de cette nouvelle interprétation consiste en une lecture raciale du mythe germanique, câest-à-dire dans le sens dâune supériorité de la race germanique, des Aryens, sur tous les autres peuples. Cela non plus nâétait pas chez Wagner, qui lui, se sert en quelque sorte du mythe pour une réflexion sur la problématique sociale, la problématique politique. Le troisième élément facile à repérer dans cette interprétation, câest lâattribution à cette oeuvre dâune dimension religieuse.
Ainsi, certains auteurs voient dans le
Ring en quelque sorte le modèle dâun paganisme germanique spirituel qui connaîtrait son aboutissement chrétien, dans Parsifal.

14 55
Ces trois exemples montrent comment on a pu détacher au fur et à mesure le
Ring de son contexte, et lui donner en fait une interprétation tout à fait étrangère aux intentions originelles de WagNer.ä - 15:10

15:17 commentaire
Le Walhalla, près de Ratisbonne. - Selon la légende scandinave, le Walhalla est lâendroit où les Walkyries conduisent les héros tombés sur les champs de bataille.
Depuis 1842, existe un lieu, le Walhalla, où sont rassemblés les bustes des grands morts de lâAllemagne. Ces héros défunts reçoivent parfois la visite dâun vivant, comme ici, le Kaiser [kaï-zèr], Guillaume II.
Ce Walhalla inaugure lâhistoire dâune propagande "monumentale" dans tous les sens du terme.
à la mort de Bismarck, par exemple, les colonnes Bismarck, les tours Bismark sortent de terre comme des champignons.
Elles prolifèrent, donnant lieu à des modèles standardisés portant un nom tiré du
Ring : le modèle ãSiegfriedä, le modèle ãCrépuscule des dieuxä. - 15:55

15:56
ãCes tours Bismarck, à travers lâart du monument, ont permis à notre peuple de réapprendre le langage simple de lâarchitecture. Cette architecture du monument fut longtemps une Cendrillon condamnée à une muette soumission. Ce langage ne peut pas nous conter beaucoup de petites choses mais peut nous en conter de grandes et nous communiquer de fortes et vibrantes émotions.ä - 16:20

16:25 Commentaire
LâAnneau des Niebelungen et la Chanson des Nibelungen constituent un réservoir inépuisable pour les politiques.

16 33
Lorsquâen 1913, le buste de Wagner est érigé au Walhalla, il est indéniablement devenu le musicien officiel de lâAllemagne prussienne que dénonçait Karl Marx à l'époque. Le klaxon de la voiture de Guillaume II joue un motif de lâ
Or du Rhin, que la Deutsche Post reprendra comme emblème sonore :
Hédaa - hédoo ! - 16:55

17:08 Commentaire
Quelques négatifs dans une boîte en carton : câest tout ce quâil reste, après la Deuxième Guerre mondiale, dâun des plus ambitieux projets inspirés des Nibelungen.
Autour de 1900, la municipalité de Worms souhaitait un ensemble pictural sur les Nibelungen pour décorer sa nouvelle Salle des fêtes.
Le travail est alors confié à un jeune peintre et graphiste de Stuttgart, Karl Schmoll von Eisenwerth [ fon aï-zen-vértt].
Schmoll reprend chaque motif deux fois : deux fois les sentinelles, deux fois la capture, deux fois la mort.
Sa conception est d'autant plus sinistre : pas dâévolution, pas dâissue, pas dâéchappatoire. Une répétition à l'infini.
Le jugendstil, par son trait monumental, déshumanise, crée des types anonymes, pire, indifférenciés ; ses héros sont tous semblables : Kriemhilde ressemble à Siegfried, à Hagen, à Volker, à un ours.
Les personnages sâécrasent contre le bord de lâimage, prêts à briser leur cadre.
Encerclés, captifs, entravés, ligotés. Menaçants.
Après ou avant le combat ? Dans les peintures de Schmoll, il reste encore trop dâénergie pour que victoire et défaite soient définitives. - 18:21

18:27 Commentaire
Déploration de Siegfried [zig-frid] mort

18:45
Hagen [
ha-guèn]et Volker [fol-kèr] montent la garde

19:09
Hagen [
ha-guèn] capturé par Dietrich von Berne [di-trich fon] .

19:31
Mort de Kriemhilde [krim-
hil-de]

19:40 Commentaire
Lâun des sujets reste à lâétat dâesquisse.
à Worms, on le trouve trop brutal. Humains métamorphosés en insectes sans visage. Des aliens à carapace. Une apocalypse. La fin dâun monde, vue par Schmoll. 19 57

20:02
Et câest bien vers une fin apocalyptique que tend la politique allemande.
Le 19 mars 1909, elle va vers son destin, soumise aux Nibelungen. Le prince Bernhard von Bülow [fon bu-lô], devenu chancelier allemand, invoque la fraternité dâarmes avec lâAutriche. - 20:18

20:19 Herfried Münkler
ãBülow [bu-lô] déclare que, fidèle aux Nibelungen, on ne manquerait pas de parole à lâAutriche-Hongrie. Lâinterlocuteur à qui sâadressait cette réponse avait sans doute fait observer que les relations entre Allemagne et Autriche-Hongrie, câétait la querelle des rois devant la cathédrale de Worms. Or cette réplique de Bülow [bu-lô] était problématique puisque la fidélité aux Nibelungen, câétait justement lâhistoire dâune décadence. Je veux dire que dès lors, câest Hagen qui figure au centre de la mystique, de la symbolique politiques.ä
20 57

21:01 Commentaire
Et lâon se voile la face devant de funestes conséquences. En 1915, un germaniste berlinois, Gustav Roethe [gouss-taf reu-t
e], nâhésitait pas, lui, à donner son interprétation de cette fidélité aux Nibelungen. - 21:13

21:14
ãQuel héritage précieux, plein de grandeur allemande, que cet esprit de fidélité. Il sâagit là de lâengagement sans réserve de lâhomme tout entier, sans condition, sans scrupule, sans hésitation, qui va jusquâau bout, la planète entière dût-elle tomber en ruine.ä - 21:30

21:31Commentaire
Une fois de plus, les Nibelungen apportent leur mythe à la Première Guerre mondiale. La politique, comme jamais, sây réfère sans se poser de questions. La Grande Guerre est mythifiée comme guerre des Nibelungen.
Cela sâexplique par la paranoïa politique des Allemands qui se sentent encerclés, menacés, spoliés, sans avoir commis de faute.
Le mythe est réservoir dâimages, de symboles : Siegfried le vigoureux, lâimpulsif - et Hagen, le fidèle et avisé. Peu importe si lâun devient le meurtrier de lâautre. 22:04

22:06 Commentaire
Quand les Allemands construisent leur premier char, son nom vient tout droit des Nibelungen : il sera baptisé Wotan, dâaprès le dieu au javelot. Un tank anglais pris à lâennemi recevra par dérision l'appellation de Liesel, incarnant la petite femme brave épouse et fée du logis. 22 22

22:24
En 1917, les troupes allemandes du front de lâOuest se retranchent derrière une ligne Arras-Soissons. Ce sera la ligne Siegfried.
à défaut de sang de dragon, il n'y aura que terre brûlée. - 22:37

22:39
ãJusquâà la ligne Siegfried, chaque village fut réduit à un tas de ruines, chaque arbre abattu, chaque route minée, chaque puits contaminé, les digues de tous les cours dâeau éventrées, les caves dynamitées ou truffées de bombes, les rails déboulonnés, les fils téléphoniques enlevés, tout ce qui pouvait brûler le fut; bref, en prévision de lâavancée de lâadversaire, nous avons transformé cette terre en un désert.ä 23:02

23:03 Commentaire
Le jeune soldat qui écrit ces lignes sâappelle Ernst Jünger.
à son refuge dans les tranchées aux abords de la ligne Siegfried, il donne le nom dont Wagner avait baptisé sa somptueuse demeure à Bayreuth : Villa Wahnfried. 23:15

23:16 Commentaire
Le recours incantatoire au mythe semble fonctionner à lâentière satisfaction des militaires. Depuis la ligne Siegfried, lâarmée allemande remporte quelques succès. Elle atteint les abords dâAmiens. 23 26

23 28
Mais câest un mythe en deux volets. Dans un deuxième temps, le personnage masculin principal, câest Hagen.
Après des combats offensifs meurtriers, lâannée 1918 sera décisive. Le général Erich Ludendorff [lou-den-dorf], chef de lâétat-major allemand, donne à la dernière offensive le nom de code ãplan Hagenä. Avait-il oublié que le geste de Hagen aboutit tout droit à la catastrophe ? Lâopération se conclut par une défaite allemande, ce que réfute Paul von Hindenburg [paol fon
hin-den-bourg], chef du Grand état-Major général. Une fois de plus, lâarmée allemande est un Siegfried. Cette fois-ci, câest le héros poignardé dans le dos. - 24:06

24:07 Herfried Münkler
ãAu début, à lâautomne 1918, il sâagit encore du javelot : un certain colonel von Teer [fon-tér] écrit au début dâoctobre 1918 quâil a vu entrer Ludendorff, pâle héros germanique lui rappellant Siegfried, puis il parle du javelot qui lâa atteint dans le dos ; Hindenburg, lui aussi, dans son testament politique, parle de javelot ; parallèlement, sans lien direct avec le thème des Nibelungen, un langage politique apparaît, en particulier dans la droite nationaliste, qui introduit le terme de coup de poignard.
à ma connaissance, Hitler est le premier, dans Mein Kampf, à avoir associé le coup de poignard au thème de Siegfried et des Nibelungen.ä - 25:12

25:32 Commentaire
Lâannée où Hitler dicte
Mein Kampf a lieu la première projection des Nibelungen de Fritz Lang, un film muet en deux parties. Lâþuvre est une invocation, écrit Fritz Lang, au ãsanctuaire spirituel dâune nationä. Lang nâa pourtant rien de lâextrémiste nationaliste : En 1933, il part pour lâexil.

25 51
Câest Théa von Harbou, la femme de Lang, qui a écrit le scénario. Elle restera en Allemagne après 1933.
Théa von Harbou sâinspire non pas du
Ring de Wagner, mais directement du texte du Nibelungenlied. Elle y voit lâaccomplissement irrésistible du destin. Une lente mécanique implacable. Aucune action humaine ne peut arrêter la machine.
Les dragons sont terrassés, mais les victoires actuelles ne sont quâun pas de plus vers les défaites à venir. - 26:20

26:40 Commentaire
Dans son film, Fritz Lang réduit lâaction à une gestuelle synthétique, et traite le détail comme métaphore du tableau dâensemble. Il a élaboré une esthétique statique, graphique. Son message est visuel. Lâhomme n'est rien et l'espace est tout. Cela plut assez aux nazis.
Mais à la fin du film, cet espace monumental sombre lui aussi dans une bataille gigantesque. Le chaos triomphe de lâordre. 27 10

[extraits du film]

27:48Commentaire
Les
Nibelungen étaient lâun des films préférés dâHitler. Mais pas sa seconde partie.
En 1933, les nazis réalisent une version parlante de la première partie. La seconde partie - lâhistoire de la chute - reste dans les archives.
Les nazis ne furent jamais tout à fait à lâaise dans ce thème des Nibelungen.
Pas même à Bayreuth. - 28:14

28:23Commentaire
Winifred Wagner, veuve du fils de Richard Wagner, Siegfried et grande-prêtresse du Festival, était une nazie de la première heure ; Hitler, un wagnérien convaincu depuis ses années dâapprentissage à Vienne.
Officiellement, la règle du Festival était : pas de politique en ce lieu consacré à lâart. Consigne dâHitler, consigne de Winifred Wagner. Mais la consigne nâa pas toujours été respectée. 28 45

28 46
Hitler a toujours eu un problème avec les Nibelungen. Le Wagner quâaimait Hitler, câétait plutôt
Lohengrin, et surtout les Maîtres chanteurs. - 28:58

28:59 Udo Bermbach
ãMalgré tout - jâajouterai cette remarque - on avait conscience que ce mythe de la chute, devenu mythe national allemand, il nâétait pas sans danger de lâexploiter à des fins politiques ; Hitler a tenu, par exemple, à ce que les tapisseries décorant la salle des délibérations de la nouvelle Chancellerie du Reich illustrent non pas des scènes des Nibelungen, mais des motifs de lâ
Edda, la saga scandinave. Surtout pas le Nibelungenlied, et précisément pour cette raison.ä 29:25

29:53 Commentaire
En 1940, Hitler se rend pour la dernière fois à Bayreuth. Il assiste au
Crépuscule des dieux.
Et repart aussitôt pour Berlin.
Les mises en scène de Wagner furent une constante source dâinspiration pour Hitler. Les congrès du parti étaient conçus comme des opéras. Une conception à l'opposé de celle de Wagner : 30:13

30:14 Udo Bermbach
ãWagner visait à substituer au terrain politique celui de lâesthétique. Jâajouterais : une esthétique politiquement marquée. Hitler visait, du moins pour le temps quâil fut au pouvoir, à esthétiser la politique, câest-à-dire à utiliser des moyens esthétiques pour valoriser la politique. Deux objectifs contraires. Jâai utilisé lâexpression de transfert liturgique pour illustrer la chose. Ce que le Troisième Reich, ce quâHitler, singulièrement, ont emprunté à Wagner, ce sont en quelque sorte les composantes formelles du concept dâþuvre totale. Ces composantes ont été reprises pour esthétiser des contenus politiques, des manifestations politiques, etc. - 31:00

31:25 Commentaire
La propagande nazie sâest largement abstenue dâutiliser les thèmes des Nibelungen. Câest du côté anglais que les services de Propagande ridiculisent l'attachement des Allemands pour les Nibelungen. Sur un air bien connu, les soldats anglais font de la ligne Siegfried de la Grande Guerre une corde à linge. 31 41

31:49 Commentaire
Du côté du pouvoir, câest la défaite imminente des Allemands devant Stalingrad qui remet le mythe à lâordre du jour.
Dans un discours incantatoire, Hermann Goering, maréchal du Reich, évoque le
Nibelungenlied. - 31:59

32:44 Commentaire
Goering se conformait ainsi aux directives du ministère de la Propagande, qui réclamaient en ces heures la fondation dâun mythe de Stalingrad. - 32:52

32:53
ãLâhéroïque bataille de Stalingrad est désormais la plus grandiose épopée héroïque de lâHistoire allemande. La presse allemande est donc confrontée à lâune des plus hautes missions quâelle eut jamais à accomplir.ä - 33:03

33:04 Commentaire
Ce discours de Goering est lâune des rares références officielles au
Nibelungenlied. 33 08

33:10 Herfried Münkler
ãIl faut bien sûr se demander quel message Goering veut faire passer lorsquâil évoque les Burgondes et la perte de tous leurs guerriers pour parler dâune catastrophe militaire dâHitler et de la Wehrmacht.
Je le décrypterais ainsi : cette histoire transmise avec les générations - et Bülow a été le premier à voir dans les Niebelungen un symbole de la politique allemande - câest Goering qui la porte ici à son terme final.

33 47
Sâil jette en quelque sorte toute une armée en pâture au mythe national des Nibelungen, à savoir la VI
e armée, câest pour exorciser cette malédiction mythique de la chute, pour lâamadouer, et câest pourquoi il dit à la fin de son discours quâainsi la voie est libre pour la victoire finale de lâAllemagne.ä 34 07

34:35Commentaire
Après la défaite de Stalingrad, les opposants à Hitler sâorganisent.
Et les conjurés de lâattentat du 20 juillet 1944 se réfèrent, eux aussi, au mythe des Nibelungen : la tentative dâassassinat dâHitler porte le nom de code ãopération Walkyrieä.

34 50
Cette référence a une signification militaire : les ordres de la mission Walkyrie avaient aussi une portée officielle. Ils visaient à lever une armée de substitution, à lâimage des Walkyries du
Ring de Richard Wagner, qui pourvoyaient en renforts lâarmée de héros de Wotan. 35 06

35:20 Commentaire
Lâopposition allemande voulait mobiliser cette armée de substitution et lâutiliser contre ses missions officielles. Si lâattentat avait réussi, lâarmée des Walkyries était
sensée soutenir le putsch militaire et agir contre la SS et la garde prétorienne dâHitler. - 35:39

35:50 Commentaire
Cette fois encore, au dénouement, câest lâéchec, le désastre. On dirait que pèse une étrange fatalité, elle-même déjà participant du mythe : qui ose approcher lâhistoire des Nibelungen, ira à sa perte. - 36:01

36:15
Musique

36:57 Commentaire
Comme mythe politique, les Nibelungen ont sombré avec le Troisième Reich. Comme mythe artistique, ils ont survécu. Surtout à Bayreuth.
Le Festspielhaus a vu accourir les foules et Wieland [vi-lan
d] Wagner a donné devant un public ébahi un Ring dépoussiéré. Un Ring sans peaux de bêtes mais aussi sans contenu historique ni référence au présent. 37 18

37:20 Commentaire
Au Festival 1976 : changement de décors. Ce fut la première du
Ring du metteur en scène Patrice Chéreau. Dès la première scène, il fit scandale.
A la place du Rhin au cours naturel : des marches formant barrage au fleuve, la nature a perdu son innocence. Et puisquâun chef-dâþuvre ne tombe pas du ciel, il porte
les marques de son temps : Chéreau transpose le Ring au XIXe siècle.
Cette mise en scène, elle-même un mythe aujourdâhui, sert de référence aux autres créateurs. - 37:53

37:55 Commentaire
à lâaube du nouveau millénaire, voici un Ring fractionné.
La mise en scène de lâOpéra national de Stuttgart a fait date en renonçant à lâunité de conception. Quatre metteurs de scène se sont partagé les quatre volets de la
Tétralogie. Dans son Crépuscule des dieux, Peter Konwitschny construit une scène dans la scène. Chambre noire, ou théâtre optique de fête foraine, salle de projection de nos images privées des Nibelungen : clichés, banalités de lâHumain-trop-humain. 38 23

38 24
à la fin, après la mort de Siegfried, la chambre noire est vide.
Tous ont quitté la scène.
Le mythe a fait son temps.
Quây a-t-il après ?
Le cercle sans fin dâun anneau. - 38:37

38:39 Peter Konwitschny
On ne pleure pas, ici, sur le sort dâun type pas très malin, un peu trop simplet, qui a fini par se faire faire la peau...câest vrai, ça, câest un peu de sa faute, aussi ! Non, je crois que ce qui est proposé là, câest lâalternative dâune qualité, une façon dâêtre au monde où lâon cesse dâêtre calculateur, dâêtre méfiant :
quâa-t-il derrière la tête, celui-là, qui me fait des sourires ?â; on laisse tomber les calculs, les tactiques, les intrigues, toutes nos règles du jeu quâon croit indispensables : voici un humain qui ne sait pas faire ça, qui nâapprendra jamais à le faire, mais câest justement pour ça quâil peut pleinement jouir dâune communication avec la Nature, avec les hommes ; et si cette qualité dâhumanité nâa pas sa place dans notre monde, alors, câest que ce monde... alors, il faut le balayer. Câest ça que Wagner a voulu dire. - 40:00

Adaptation : 3i Traductions.

Adaptation   3i Traductions