![]() | ![]() |
version définitive
Comment des soldats ordinaires
devinrent des assassins
Kurt Wafner
0.00
Ne pas parler de ces choses-là, c'était, au fond, comme une loi non écrite pour tous les soldats.
Bruno Menzel
0.11
On n'avait pas son mot à dire, hein. Je ne pouvais pas dire : "Je ne marche pas !" 0,16
Friedrich Hassenstein
0.17
Personnellement, je peux dire que j'étais choqué et désespéré de voir ce qui se passait et je ne savais pas comment m'en sortir. Mais on ne pouvait pas se sortir d'une telle situation. 0,29
Josef Derfler
0.30
Mais qu'on le justifie, qu'on dise encore : On a fait notre devoir ... de tuer des gens. A mes yeux, c'est là que commence l'horreur, le crime contre ses semblables. 0,46
1.56
1941. En Biélorussie. Moins de deux ans auparavant, Hitler et Staline, les deux grands adversaires idéologiques, avaient conclu un pacte de non-agression. Après l'invasion de la Pologne, le Reich et l'Union soviétique s'étaient partagé le territoire polonais. Dès lors, ils avaient une frontière commune. 2,14
2.16
Mais tandis que l'Union soviétique soutenait encore l'Allemagne hitlérienne en guerre en lui fournissant céréales, pétrole et minerais, Hitler planifiait une guerre d'extermination contre ce qu'il appelait le "judéo-bolchévisme". Dès l'automne 1940, dans le secret le plus total, il préparait l'offensive militaire contre l'Union soviétique. 2,40
Josef Derfler
2.41
Peu à peu, les rumeurs ont commencé à enfler... Selon les rapports secrets, les Soviétiques s'apprêteraient à attaquer pour conquérir les champs pétrolifères de la région de Ploskis, en Roumanie, et il faudrait intervenir avant. Mais, au plus tard quand notre chef de compagnie a laissé entendre, un jour au bureau, que tous les commissaires faits prisonniers devaient être exécutés immédiatement après leur interrogatoire, j'ai su quelle était notre mission dans les bois de Terespol. A partir de ce moment-là, j'ai compris ce qu'était notre mission. 3.33
3.35
C'est seulement dans la nuit précédant l'offensive quun ordre signé de la main de Hitler, en tant que "Führer et chef suprême de la Wehrmacht", informait les troupes de la prétendue nécessité de mener une guerre défensive. 3.50
3.55
Le 22 juin 1941, vers 3h30 du matin, débutait l'invasion de lUnion soviétique : l'opération Barbarossa.
Trois millions de soldats franchissaient la frontière, sans déclaration de guerre préalable.
Jusqu'au dernier moment, et malgré de nombreux avertissements, Staline n'avait pas cru à une invasion allemande. Totalement prise au dépourvu, l'armée soviétique enregistra de lourdes pertes. 4.21
4.23
La propagande allemande battait son plein. Elle présentait l'offensive contre l'ancien allié soviétique comme une croisade contre "l'ennemi mortel" que représentait le "judéo-bolchévisme".
Dès le premier jour, les soldats comprirent que cette guerre ne ressemblerait pas à celle menée sur le front Ouest. 4,45
Josef Derfler
4.47
J'ai alors entendu dire par un membre de la compagnie qu'en traversant Brest-Litovsk, notre bataillon s'était fait tirer dessus. Alors, le chef du bataillon - j'ai oublié son nom, mais j'ai entendu plus tard, dans les unités de réserve, qu'il était tombé pendant la retraite de l'armée - le chef de bataillon avait alors donné l'ordre de prendre 40 civils au hasard - des jeunes, des vieux, peu importe - dans les maisons d'où les tirs étaient partis et de les exécuter. 5.28
5.32
L'opération Barbarossa n'avait pas seulement pour but de battre l'armée ennemie. La population tout entière, considérée comme une race inférieure, était l'ennemi : les juifs devaient être exterminés, les Slaves réduits de 20 à 30 millions de personnes.
Ce programme a été exécuté de concert par la SS, par la police et par la Wehrmacht. 6.01
6.06
Minsk, capitale de la Biélorussie.
Aujourd'hui 1,6 million de personnes vivent ici. La plupart des maisons datent de l'après-guerre.
Minsk. Au cours de son histoire, elle a constamment été conquise et dominée par des puissances étrangères :
par le duché de Kiev et les princes de Lituanie, les rois de Pologne et les armées de Napoléon et par les troupes allemandes, déjà, pendant la Première Guerre mondiale.
6.32
Un obélisque rappelle la période la plus sombre et la plus sanglante de l'histoire de la Biélorussie : la Deuxième Guerre mondiale et les trois années d'occupation allemande.
Plus de deux millions de Biélorusses y ont perdu la vie. 20 % de la population. 6,48
6.51
Avant que Minsk ne soit prise par la Wehrmacht à la fin du mois de juin 1941, les bombardiers allemands avaient déjà réduit la ville en cendres.
Dans la détresse générale, les gens essayaient de fuir. Sur les 250.000 habitants de l'époque, environ 100 000 sont quand même tombés aux mains des Allemands. 7,17
7.20
Dès le début, l'occupant allemand fit régner une implacable terreur. Dans les "Directives sur le comportement de la troupe en Russie" - rédigées avant l'invasion, on peut lire : 7,30
7.32
"... Ce combat exige une intervention impitoyable et énergique contre les agitateurs bolcheviques, les francs-tireurs, les saboteurs, les juifs et l'élimination totale de toute forme de résistance active ou passive." 7,44
7.45
Cela se traduisit par un contrôle absolu de la ville et de ses habitants. Tout suspect devait craindre pour sa vie. 7,49
Kurt Wafner
7.50
Nous sommes donc entrés dans Minsk. A la gare, un camion nous attendait, et subitement, le camion s'est arrêté au centre de la ville, qui, par endroits, était totalement détruite. Tout était en cendres, parfois les ruines fumaient encore. Peu de temps auparavant, il y avait eu des combats. Le véhicule s'est arrêté et nous avons dû - on y était obligés -regarder ce qui s'était passé, et nous avons vu des scènes de ce genre : une potence où étaient pendus... où des partisans étaient pendus, comme ici. 8.32
Et nous, en tant que soldats, nous devions nous familiariser avec ce genre de choses, qui se passaient ici.
Jai été terrifié, car je n'avais encore jamais rien vu de tel. Cela s'est passé à un endroit, mais ailleurs, dans le centre-ville, j'ai vu des scènes semblables. Des hommes, des femmes pendus, avec un écriteau sur la poitrine : Nous sommes des partisans et nous avons tiré sur des soldats allemands. Par la suite, j'ai appris que cétait seulement une demi-vérité. Une bonne partie es gens quon avait pendus n'étaient pas des partisans, mais avaient été choisi arbitrairement dans des villages environnantes pour être pendus ici. 9.21
9.23
Des soldats allemands posent pour l'album photos. Comme des chasseurs devant leurs trophées, ils posent à côté des pendus. Hitler avait tout permis à ses soldats. Beaucoup ont apprécié ce droit de vie et de mort sur la population. 9.40
9.46
Les juifs représentaient plus de la moitié de la population de Minsk, tombée aux mains des Allemands.
Dès le début, ils subirent un traitement particulièrement dur.
On leur donna des papiers d'identité distincts et ils durent porter l'étoile jaune. On leur interdit de marcher sur les trottoirs. Finalement, le 19 juillet 1941, le commandant local de la Wehrmacht ordonna la mise en place d'un ghetto. Les juifs furent obligés de s'y installer. 10,19
10.28
Dès lors, on mit à exécution dans les territoires occupés de l'Union soviétique ce qu'on prévoyait pour toute l'Europe : l'extermination systématique des juifs. 10.40
Kurt Wafner
10.51
Cela a commencé dès notre arrivée à Minsk. Dès les premiers jours, nous entendions souvent le matin des rafales de mitrailleuses au loin. Nous nous sommes demandé ce qui pouvait bien se passer. Il ny avait pas de combats et le front était loin. Et puis, un jour, quelqu'un a dit : On exécute des juifs. Sur le coup, cela nous a fait un choc terrible. Exécuter des juifs... Puis, nous avons appris que, dans le ghetto de Minsk,... - je ne connaissais pas encore le ghetto, j'entendais dire qu'il y avait dans la ville un quartier réservé aux juifs, clôturé... comme un ghetto - donc nous avons appris que là-bas, on abattait des juifs tous les jours. 11.34
11.36
L'administration locale note avec fierté à la fin du mois de juillet 1941 : 11,42
11.44
"On a procédé à des exécutions massives de plusieurs milliers de juifs suspectés de rébellion. En conséquence, l'élément juif est intimidé et s'active au travail. " 11,55
11.57
Les Actualités allemandes font preuve du même cynisme pour décrire le traitement réservé aux juifs à l'Est. 12.02
12.25
Le 11 novembre 1941, un train de marchandises en provenance de Hambourg entrait à Minsk après un voyage de trois jours. Près d'un millier de juifs étaient entassés dans les wagons. On leur avait promis une nouvelle patrie à l'Est.
12,44
Aujourd'hui établi à New York (12.47) Heinz Rosenberg et sa famille se trouvaient parmi les déportés. Il revient, pour la première fois, à Minsk et se souvient. 12.53
Heinz Rosenberg
12.54
Lorsque nous sommes arrivés ici, avant d'être déchargés, nous avons vu sur l'autre voie, de l'autre côté, deux ou trois voies plus loin, un grand train de marchandises avec des wagons ouverts, qui n'étaient pas bâchés, dans lesquels on transportait autrefois sans doute du charbon et on apercevait des têtes de prisonniers. Nous savions que c'étaient des prisonniers russes, parce qu'ils portaient des uniformes marrons..., ça, on arrivait à le voir. Il faisait déjà très froid, c'était le 10 novembre, il faisait très froid à Minsk. Il pleuvait, je crois, ou bien il neigeait déjà un peu. Il y avait énormément de gardes, mais ce n'étaient pas des SS, c'étaient des soldats en charge de ces transports et, soudain, nous avons vu deux ou trois soldats jeter un ou deux pains - du pain noir - dans chaque wagon. Et les prisonniers - qui mouraient sans doute de faim - se sont mis à se battre. Alors, ces mêmes soldats ou d'autres ont pris leurs mitraillettes et ont tiré dans le tas, à cause de la "mutinerie" - ou..., je ne sais plus quel terme ils ont employé. 14.08
14.13
Lorsque Heinz Rosenberg est arrivé ici, il ne savait pas que, dans les jours et les semaines à venir, d'autres trains allaient suivre : de Düsseldorf, Francfort, Berlin, Vienne, Brno et Brême. Au total, 7.500 juifs allemands ont été déportés au ghetto de Minsk. L'année suivante, on comptait encore 23 transports avec quelque 20 000 personnes. La plupart d'entre elles ont été gazées ou fusillées dès leur arrivée. 14,41
14.45
Peu avant larrivée des juifs de Hambourg, une "action" eut lieu dans le ghetto. A l'époque, Kurt Wafner et son ami voulaient savoir ce qu'il advenait des gens. 14,56
Kurt Wafner
14.56
Nous n'avons trouvé que des morts. Plus aucun juif en vie. J'ai vu une femme morte, par terre, et beaucoup de meubles de toute sorte dans la rue... piétinés, salis, etc. Quelque part, nous sommes entrés dans une maison, il y avait un bébé mort sur une table. Quand nous nous sommes approchés, nous avons vu que son corps avait été rongé par des rats. C'était horrible, cela m'a profondément ébranlé, et mon camarade aussi. Nous avons traversé le ghetto, et nous avons seulement par la suite, comment tout avait été organisé, comment on a d'abord donné l'illusion aux gens qu'ils allaient dans un autre camp, qu'ils y seraient bien traités, qu'ils pourraient aussi travailler, etc. Comment on les a conduits jusqu'à une fosse dans les environs de Minsk pour les exécuter par centaines. Et cette action, ces exécutions en réalité, nous en avons parlé avec certains de nos officiers au camp. Je leur ai dit qu'on pouvait en parler, que je ne dirais rien. Ils ont expliqué qu'ils faisaient de la place pour les juifs venant d'Allemagne. Il faut exécuter, supprimer les juifs russes parce qu'il nous manque la place dans les camps pour ceux qui viennent d'Allemagne. 16.27
16.29
Entre le 7 et le 11 novembre 1941, plus de 6 000 juifs russes ont été assassinés pour faire de la place aux juifs allemands qui arrivaient.
Commença alors pour Heinz Rosenberg le "temps de l'horreur". 16.43
Heinz Rosenberg
16.44
Ici, il y avait ceux de Hambourg, ici ceux de Düsseldorf et, au fond, ceux de Brno, de Berlin et de Francfort. Ceux de Düsseldorf, Hambourg et de Brême se trouvaient dans la première partie. Il y avait deux "ghettos spéciaux". Et dans le deuxième, où étaient ceux de Brno, de Vienne et de Berlin, ils ont tous péri dans les exécutions massives... le 28 juillet 1942, on a liquidé toute cette partie et on a fermé tout le camp. Depuis ce jour, il n'y avait plus que cette partie-là du ghetto et les quelques survivants ont dû venir habiter ici. 17.27
17.29
Il ne reste presque plus rien de l'ancien ghetto de Minsk. 17.36
17.40
Heinz Rosenberg revit le passé : les hivers glaciaux pendant lesquels les gens mouraient de froid et d'épuisement. Des centaines de cadavres étaient empilés comme des bûches - le sol était trop gelé pour qu'on puisse creuser des fosses. Les gardiens faisaient constamment souffrir les gens... Et puis, il y avait les "actions"... Des hommes, des femmes et des enfants étaient exécutés ou gazés dans des camions. La mort frappait tous les jours. 18.10
Heinz Rosenberg
18.14
C'est très dur de revoir les choses... c'est... comme je disais, une tragédie de se retrouver ici. 18.23
18.29
Heinz Rosenberg a vécu deux ans dans le ghetto. Malgré toute l'horreur quotidienne, il a vécu aussi des moments de bonheur. Il s'est marié avec son amie Erika qui l'avait suivi à Minsk, de son propre gré. On vivait l'instant présent, car on ne savait jamais ce qui se passerait l'instant suivant. 18.49
Heinz Rosenberg
18.51
Autrefois, c'était exactement comme ça, comme vous le voyez aujourd'hui. Rien n'a changé. Ces maisons étaient exactement comme ça.
Ca, c'est nouveau... 19.08
19.10
A la fin du mois de juillet 1942, près de 30 000 juifs ont été tués en trois jours.
Les juifs astreints au travail forcé, absents du ghetto pendant ce massacre, furent atterrés à leur retour. 19.18
Heinz Rosenberg
19.27
Quand les gens sont revenus, ils sont devenus fous. Ils ne pouvaient pas comprendre comment, subitement,... il n'y avait plus personne. Plus d'enfants, plus de femmes, plus de famille. On voyait seulement les clôtures de barbelés qu'on avait posées entre-temps. Tout était comme mort, mort, pas une voix, pas un bruit, rien. Beaucoup de femmes avaient perdu leurs enfants, leurs maris, tout. Elles narrivaient plus à continuer... et quand la volonté de continuer à vivre disparaît, c'est la fin. 19.57
Kurt Wafner
20.01
Dans l'unité d'infanterie à laquelle j'appartenais, il y avait quatre compagnies - une, deux, trois, quatre -, et chaque compagnie, à tour de rôle, si je me souviens bien, était appelée à participer aux exécutions ou bien à assurer l'encerclement. On encerclait des secteurs. Lorsque le ghetto de Minsk a été évacué... Cela ne s'est pas produit qu'une seule fois, il y a eu plusieurs "actions de grande envergure", comme on disait, où plusieurs centaines de juifs étaient exécutés ou d'abord déportés... En fait, on leur disait qu'ils allaient dans un autre camp où tout irait bien pour eux, etc. On a essayé de les tranquilliser. Mais après, ils ont été transportés dans des camions. Près de Minsk on avait déjà préparé les lieux dexécution, et là-bas, on les mettait devant une fosse et on leur tirait une balle dans la nuque. Cela, les soldats l'ont donc vu, ceux qui gardaient les lieux. Des membres de la Wehrmacht l'ont donc vu aussi. Il y a eu aussi des situations - mais ça, je ne l'ai pas vu moi-même - où des hommes de la Wehrmacht ont eux-mêmes participé aux exécutions. 21.18
21.34
Les malades et les vieux, les enfants et les plus faibles parmi les juifs n'avaient aucune chance de survivre. Heinz Rosenberg, lui, était considéré comme un "juif apte au travail". Il faisait partie de ceux qui devaient accomplir les corvées au service de la Wehrmacht. Il travaillait au bâtiment des officiers qui, à l'époque, servait de foyer aux Allemands. Privé de tous ses droits, comme l'ensemble des juifs, il était livré à l'arbitraire des soldats. 22.00
Heinz Rosenberg
22.01
Nous étions les sous-hommes parmi les sous-hommes. Donc, peu importe si lon tuait un ou deux. La plupart des " actions " avaient lieu dans le ghetto. Mais beaucoup de ceux qui partaient au travail forcé ne sont malheureusement jamais revenus, eux non plus. Surtout lorsqu'on les envoyait très loin. Ca arrivait souvent, et la plupart des unités de travail se trouvaient sous la garde de la Wehrmacht. 22.24
22.28
L'ancienne salle de cinéma du foyer militaire, lieu de mémoire - où on a tenté de rendre la justice.
Là où, quelques années auparavant, venaient se distraire les bourreaux de Heinz Rosenberg, s'est déroulé en 1946 un procès retentissant. 22.45
22.51
Des membres de la SS, du Service de sécurité, de la police et de la Wehrmacht ont dû répondre de leurs actes devant un tribunal militaire soviétique.
14 des 18 accusés furent condamnés à mort et exécutés - pour assassinat de prisonniers de guerre, de civils et de juifs. 23.12
23.17
La famille de Heinz Rosenberg a été assassinée par les SS. La Wehrmacht leur prêta main forte.
La mise à l'écart et la persécution des juifs, qui ont duré des années affectaient aussi les soldats. 23.31
Kurt Wafner
23.32
Je dirais que c'étaient des gens qui n'avaient tout simplement aucun scrupule à exécuter les ordres. Je ne veux pas dire pour autant que les gens étaient tous antisémites par nature ou par idéologie. En temps normal, ils auraient pu faire leurs courses chez Tietz ou chez Wertheim ou chez Israel, dans des magasins juifs, sans avoir de scrupules, et ils n'auraient certainement pas dit : Les juifs, il faut les gazer ! ou il faut les tuer ! Mais sans aller non plus jusqu'à dire : Il faut leur venir en aide. Pour eux, les juifs étaient des corps étrangers. 24.16
24.18
Affiche de propagande de la Wehrmacht.
Le "judéo-bolchévisme" a été proclamé l'"ennemi mortel" - à abattre. 24.24
Friedrich Hassenstein
24.25
Il y avait les films de propagande, les caricatures et tout ce qu'on racontait. Alors, naturellement, nous avions une idée de ces " sous-hommes ". Mais en fait c'était contradictoire : d'un côté, une image - une image de gens pitoyables qu'on n'avait pas à craindre - et d'autre part, l'idée d'un terrible danger que ces gens faisaient courir aux Allemands. Et ce mélange, absurde en soi, était en fait explosif. 24.50
24.54
On s'amuse. On se moque des juifs, on les humilie, on leur enlève toute dignité. Le premier pas vers leur extermination physique.
Pour lever les dernières inhibitions, on fournissait à la troupe un argument simple : "Tout juif est un partisan." 25.11
25.14
Une fois ce slogan lancé, les unités de la Wehrmacht pourchassaient les juifs individuellement et massacraient collectivement les habitants juifs dans les villages. "Nettoyage des campagnes", tel était le programme. La lettre dun soldat en donne un aperçu. 25.26
25.27
"Actuellement, on part souvent à la chasse. Chaque jour, un certain nombre de partisans juifs le sentent passer. On ne prend pas de gants. Ce sont des gars dangereux. On va les débusquer dans leur planque. Au début, il faut se forcer. On fait table rase. Ca te plairait. Je ne peux pas te donner tous les détails par courrier. Un jour, je te raconterai ça de vive voix. Portez-vous bien et soyez heureux. Affectueusement. Ton frère Sepp. 25.50
25.54
De telles "actions" répondaient à des ordres précis. Le général von Bechtolsheim obligeait ses troupes... 26.01
Citation
26.01
"... à éliminer les juifs des villages. Tous, jusqu'au dernier. On constate en permanence qu'ils sont les seuls complices des partisans. Ils les aident à passer l'hiver. Il convient donc de les exterminer sans pitié." 26.21
26.22
A la fin de l'année 1941, plus de 20 000 juifs avaient été tués par des unités de la Wehrmacht dans le cadre de ces "opérations de nettoyage". 26.32
26.36
A 120 kilomètres au nord-est de Minsk, le long de l'ancienne voie de chemin de fer menant à Moscou, se trouve le village de Krupki [
Kroupki]- ou Krupka [Kroupka], comme on disait à l'époque.De fin juillet à mi-octobre 1941, la 12ème compagnie du 354ème régiment d'infanterie était stationnée ici. 26.57
27.00
Lorsque les troupes allemandes occupèrent la ville, plus d'un millier de juifs vivaient encore ici. Aujourdhui pratiquement toute trace de leur existence a disparu.
Quand l'ancienne synagogue se sera complètement écroulée, il ne restera plus aucune trace de la culture juive.
La persécution des juifs a commencé immédiatement après l'occupation . 27,22
Bruno Menzel
27.23
Les juifs étaient répartis dans plusieurs maisons. Ils devaient porter l'étoile jaune. Après la guerre, nos prisonniers ont bien dû, eux aussi, porter un brassard, quand les Russes étaient ici, en Allemagne... Donc, ils devaient porter l'étoile jaune, et balayer les rues, déblayer la neige en hiver, etc. On prenait les juifs pour faire ça... Il fallait bien le faire... 27.46
27.50
La place, sur laquelle tourne le cortège de voitures, a une histoire particulière, une histoire tragique.
Dans son "Journal", qui fut publié par la suite, le caporal Richard Heidenreich décrit le déroulement d'une de ces journées. 28.06
28.09
"La veille, notre sous-lieutenant cherchait 15 hommes aux nerfs solides. Naturellement, je me suis porté volontaire. (...)
Nous avons attendu le matin dans une grande fébrilité. A 5 heures précises, nous étions prêts, et le lieutenant nous a expliqué notre mission." 28.26
28.29
Bruno Menzel appartient à la même compagnie. 28.34
Bruno Menzel
28.35
Alors, le chef de la compagnie fait venir ses sergents-chefs, le soir, dans son bureau, et leur dit : Les gars, demain matin, vous devrez faire telle chose et venir à tel endroit. Notre sergent-chef est rentré le soir dans notre chambrée et nous a seulement dit : Demain matin, nous aurons une dure mission à accomplir. Ceux qui ne veulent pas y participer ne sont pas forcés de venir. Mais personne n'a dit de quoi il s'agissait. Le sergent-chef a dû le savoir, peut-être...
28.57
A 2 heures du matin, ce fut l'alerte générale. Toute la ville a été bouclée, et puis, je sais pas, sur le matin, vers 6 ou 7 heures... ou peut-être plus tard... 7 heures et demie... les SS arrivent et annoncent dans toute la ville : Les juifs doivent se préparer à partir. 29.17
29.19
Le caporal Heidenreich écrit :
29.23
"Il y avait environ 1000 juifs dans le village de Krupka et ils devaient tous être exécutés aujourd'hui. On nous a attribué un détachement, avec mission de veiller à ce que personne ne s'échappe. 29.34
Bruno Menzel
29.35
Nous sommes entrés dans les maisons où il y avait des juifs et nous leur avons dit qu'ils devaient se rendre sur la place du marché, nous les avons informés qu'ils devaient aller sur la place du marché. Et là nous avons regardé un peu, n'est-ce pas, et nous avons trouvé de l'argent allemand chez les juifs. Nous avons fouiné un peu partout, n'est-ce pas. Nous ne savions pas encore ce qui allait se passer. Et là, ils ont tous été appelés, un par un. Les SS avaient la liste des noms, et ils ont tous été appelés, un à un. Et quand ça a été fini, dans l'après-midi, on s'est mis en marche. 30.07
30.11
Le caporal Richard Heidenreich note plus loin dans ses mémoires : 30.18
Citation
30.18
"A 7 heures précises, tous les juifs, hommes, femmes et enfants, devaient se présenter sur la place du marché. Après l'appel, la colonne s'est mise en marche en direction du marais le plus proche. 30.30
Bruno Menzel
30.32
Et dans l'après-midi, je ne sais pas, vers 2 ou 3 heures, ou peut-être plus tard, on a quitté Krupka, on a traversé la voie de chemin de fer et on est arrivé dans un champ, plein de chaume, où la moisson avait déjà été faite. Et alors là, un peu plus loin, il y avait des fossés... très profonds, et ils ont tous été tués. Du plus petit enfant au dernier vieillard, tous exécutés... Pas par nous, hein, c'étaient les SS ! 31.01
31.04
Richard Heidenreich, membre de la Wehrmacht, fait prisonnier par les Russes et mort en captivité, consigna dans son journal que des soldats de la 12ème compagnie avaient personnellement participé aux exécutions. 31.16
Citation de R. Heidenreich
31.19
"Le peloton d'exécution, dont je faisais partie, marchait en tête avec une escorte de chaque côté. C'était une journée pluvieuse sous un ciel de plomb. On avait dit aux juifs qu'ils devaient être déportés pour aller travailler en Allemagne. Mais beaucoup pressentaient ce qui les attendait, surtout après que nous ayons dépassé la voie de chemin de fer et que nous nous dirigions vers les marais. 31.46
31.50
Il y eut un mouvement de panique. Ce fut une tâche difficile pour les hommes de garde de maintenir tous ces juifs sur place.
32.00
Arrivés aux marais, ils reçurent l'ordre de s'asseoir, le visage tourné dans la direction opposée.
32.12
50 mètres plus loin, il y avait un grand fossé plein d'eau. Les dix premiers reçurent l'ordre de se tenir debout sur le bord et de se déshabiller jusqu'à la ceinture. 32.22
Bruno Menzel
32.26
Nous étions tous là pour la surveillance, pour que les juifs ne s'échappent pas ou n'essaient pas de se sauver. Et des SS, il n'y avait que deux hommes et un capitaine, à ma connaissance.
Question:
Vous avez participé à cette opération d'encerclement ?
Bruno Menzel
Oui, oui. Nous y étions, en tant qu'escorte. Nous étions obligés de les accompagner, vous savez.
Question
Etiez-vous aussi sur le lieu des exécutions ?
Bruno Menzel
Oui, j'y étais, avec les autres. Alors, en arrivant il y avait un champ - qui descendait en contrebas, et là il y avait, je ne sais pas exactement, mais je crois que c'était une zone marécageuse; en tout cas, il y avait des fossés profonds, très profonds, de la hauteur d'une maison, et les juifs devaient... ils devaient tous descendre et s'asseoir, en regardant dans cette direction, et puis on en sélectionnait dix. Ils devaient se mettre torse nu et le capitaine des SS leur mettait le pistolet sur la nuque et puis ils dégringolaient tous dans le fossé, tous. Ils avaient vu, bien sûr, ils avaient vu les autres qui étaient déjà au fond, et ils dégringolaient dessus. 33.22
Citation de R. Heidenreich
33.23
"Ensuite, ils devaient descendre dans le fossé et nous, qui devions les exécuter, nous restions en haut, sur le bord. Avec nous, se trouvaient un sous-lieutenant et un sergent-chef. Dix coups partaient, dix juifs étaient abattus. Et ça continuait, jusqu'à ce que tous y soient passés." 33.38
Bruno Menzel
33.39
Alors, nous étions là, à faire les cent pas... En bas, ils étaient tous assis, tournés dans ce sens-là... Moi, je suis aussi allé voir de près, voir comment ils.... et par derrière..., ils recevaient une balle - et ils dégringolaient. Il y avait un silencieux, on n'entendait pas le coup partir, rien. Et puis ils dégringolaient. Il y avait des petits enfants... Parfois, il fallait une deuxième balle ou une troisième... Ils vivaient et bougeaient encore... 34.10
Citation de R. Heidenreich
34.11
"Rares étaient ceux qui gardaient leur sang-froid. Les enfants s'accrochaient à leurs mères, les femmes à leurs maris. Ce sont des scènes que je n'oublierai pas facilement." 34.20
Interview de Bruno Menzel
Question
34.21
Combien de gens exécutait-on à la fois ?
Bruno Menzel
34.23
En général, on en prenait dix, on les liquidait, puis dix autres avançaient et ainsi de suite.
Question
34.30
Et il n'y avait que deux tireurs ?
Bruno Menzel
34.32
Un seul. Pour ce que j'ai vu, il n'y avait que le capitaine SS. Et quand le juge de Dortmund m'a interrogé, j'ai dit : Mais c'est un capitaine qui a fait ça ! - Oui. Il est mort. - J'ai ajouté : Alors, qu'est-ce que vous me voulez ? J'ai seulement vu le capitaine tirer. Pas d'autres SS. Je crois qu'il y en avait deux autres sur place. Ou trois. Je ne saurais plus dire combien aujourd'hui. Mais à mon avis, il y avait un capitaine et deux SS, à ma connaissance. 35.10
Question
35.10
Et ces trois personnes ont tué des centaines de juifs ? Cela a dû prendre beaucoup de temps ?
Bruno Menzel
Oui... oui.
Citation de R. Heidenreich
35.20
"Quelques jours plus tard, à peu près autant ont été exécutés à Kholoponitchi. Là aussi, j'y étais. Il n'y avait pas de marais. Il n'y avait qu'une sablière, où les juifs ont roulé. 35,32
Bruno Menzel
35.33
Et après, ils ont encore une fois... Notre unité a dû partir de nouveau, mais alors, sans moi. Là, ils ont encore une fois je ne sais pas mais il y en avait bien 2 ou 300. C'était un petit village, tout à côté, mais je ne sais pas où précisément. Je crois que 936 personnes au total, venant des deux villages, ont été exécutés.
35.55
Nous avons fait notre devoir, ni plus, ni moins... A mon avis, c'était pas bien... la manière dont... Ils y sont allés un peu fort avec eux, hein, ils y sont allés un peu fort, je trouvais pas ça vraiment correct, n'est-ce pas. Mais bon, qu'est-ce qu'on peut faire maintenant, hein. Il y avait aussi des excités parmi nous, hein. 36.25
Question
36.26
Qu'est-ce que ça veut dire "y aller un peu fort" ?
Bruno Menzel
36.28
Eh bien, ceux qui ne pouvaient pas bien marcher, ou quand ils devaient descendre, alors là, ils les poussaient d'un coup de pied. Il y avait... une vieille femme qui a roulé en bas, je veux dire, hein, c'est sûr, certains en rajoutaient. 36.46
Question
36.47
C'étaient des membres de la Wehrmacht ?
Bruno Menzel
36.50
Oui, oui... Mais je sais... je peux donner aucun nom, rien... Les autres non plus, je ne sais plus qui c'est. 36.58
37.03
Qui a tiré, qui a encerclé, qui a monté la garde ? Seule la collaboration de tous a pu permettre de tels crimes.
37.14
Tous les soldats n'ont pas été confrontés de si près au massacre des juifs. Mais beaucoup furent concernés d'une façon ou d'une autre. 37.20
37.21
Friedrich Hassenstein
Sur le terrain même où nous faisions les exercices, dans un champ, notre adjudant-chef - je m'en souviens encore, je me souviens encore de son nom - nous a dit que nous devrions être fiers de nous entraîner à un endroit où plusieurs milliers de juifs avaient été abattus et enterrés. C'est là-dessus qu'on nous entraînait, on devait le savoir et on pouvait en être fiers. Quand un sergent-chef parle ainsi, ça montre bien le degré de démoralisation dans une unité d'infanterie ordinaire, et en même temps je peux dire que ce fut un choc pour moi que cela ne suscite pratiquement aucune réaction. Par la suite, je n'en ai plus parlé avec mes camarades. Je voyais bien que ce n'était pas un sujet dont on parle. C'était comme ça. 38,22
38.25
Les Soviétiques les appelaient "Katioucha". Pour les soldats allemands, c'étaient les "orgues de Staline". Les soldats redoutaient le sifflement insoutenable de ces roquettes presque davantage que leur explosion.
Un monument a été érigé en mémoire de ces roquettes, aux portes de la ville d'Orcha. C'est là qu'on les a utilisées pour la première fois.
Orcha est située sur la route de Moscou. Sur le plan stratégique, c'était une ville importante. 38,49
38.51
La Kommandatur locale était installée dans ce bâtiment.
Ici, on a pris les mesures nécessaires pour mettre en place le ghetto d'Orcha et exterminer ensuite ses habitants juifs. Responsable de cette opération : Paul Eick, capitaine de l'armée régulière. En 1946, il comparaissait devant le tribunal militaire de Minsk, on lui reprocha entre autres, la mort de 1 750 juifs.
Au cours du procès, cet officier de la Wehrmacht dessina un plan précis du ghetto tel qu'il l'avait conçu. Il se souvenait de tous les détails avec une précision étonnante. 39.46
39.49
La Engelsstrasse et ce qui subsiste du ghetto. En septembre 1941, Paul Eick reçoit l'ordre "d'évacuer" les habitants russes de cette rue, pour y "implanter" des juifs de la ville. 40,03
40.09
En l'espace de 10 jours, le travail était accompli.
Le ghetto existera moins de deux mois.
Le 19 novembre 1941, le chef du Service de sécurité se rend chez Paul Eick et lui demande de lui faire visiter le ghetto. Ils procèdent ensemble à une inspection du quartier. Le lieutenant SS voulait s'en faire une idée précise avant de lancer l'"action". 40.35
40.39
Devant le tribunal, l'officier de la Wehrmacht Paul Eick décrit la suite des événements : 40.44
Citation de Paul Eick
40.45
"Ce soir-là, Reschke m'avait donné des instructions au téléphone : boucler le ghetto dès le lendemain matin et empêcher quiconque de quitter le secteur. J'ai exécuté cet ordre. Sur mes instructions, le ghetto fut entièrement encerclé. Les gendarmes de la Kommandatur, les forces de maintien de l'ordre et les unités auxiliaires, qui étaient sous mes ordres, en assuraient la garde. Quand le ghetto fut entièrement bouclé, le service de sécurité est arrivé et à commencer à liquider ses habitants. 41.20
41.24
Claudia Vassilievna Efremenko avait 17 ans lorsque le ghetto fut évacué. Avec son amie, elle a observé le massacre d'ici, sur les hauteurs. De toute sa vie, elle n'oubliera jamais ce qui s'est passé. 41.44
Claudia Vassilievna Efremenko
41.45
"D'abord, on leur avait dit qu'on les transportait dans leur pays d'origine, là où ils étaient nés, en Israël ou ailleurs. Aussi les gens gardaient l'espoir, ils se raccrochaient - comme on dit - à la moindre lueur d'espoir... Ils avaient encore de l'espoir à ce moment-là.
Mais lorsqu'on les a conduits ici, au cimetière, et qu'ils ont dû grimper ici, alors là, c'était fini. Ils se mirent à s'arracher les cheveux. Et on a entendu des cris et des hurlements atroces. 42.12
On les faisait avancer à coups de crosses. On les a obligés à se déshabiller... Ils enlevaient tous leurs vêtements, sauf les sous-vêtements, et mettaient leurs affaires en tas. D'ici, on les voyait mettre tout en tas. Puis ils se couchaient dans la fosse.
42.31
Durant leur exécution, on n'entendait qu'un bruit sourd. A vrai dire, nous avions tellement peur que nous ne pouvions plus regarder. Nous avons commencé à regarder, puis, les yeux remplis de larmes, nous ne pouvions plus... Nous ne pouvions plus rester là-haut à regarder. 42.46 (Elle pleure)
42.53
Nous sommes rentrées à la maison et même à l'intérieur de la maison nous entendions encore les tirs. Nous nous sommes mis la tête sous l'oreiller, pour ne plus rien entendre. On en était à penser qu'il valait mieux n'être jamais venu au monde plutôt que de voir et d'entendre tout cela. C'était atroce. Atroce. 43.12
43.14
Ce jour-là, 1975 personnes sont mortes.
Comme à Orcha, dans le secteur où opéra le Groupe des armées du Centre. Partout, des ghettos ont été mis en place, puis "liquidés". Entre septembre 1941 et septembre 1942, on estime à 80 000 le nombre des victimes juives. 43.35
44.02
Le traitement infligé aux soldats soviétiques pendant la Deuxième Guerre mondiale est sans aucun doute le crime le plus évident qu'ait commis la Wehrmacht. Sur 5,7 millions de prisonniers de guerre, 3,3 millions sont morts. Plus de la moitié. Morts de faim, morts de froid ou exécutés. Dont un nombre considérable en Biélorussie. 44.23
44.28
Le camp de prisonniers de Drosdy fut créé par la Wehrmacht dès la fin du mois de juin 1941 et n'exista que quelques semaines. Plus de 100 000 prisonniers de guerre, mais également des civils de Minsk et des environs ont été entassés ici, sur ce terrain.
44.44
44.46
Le caporal Richard Heidenreich fut affecté, pendant un certain temps, à Drosdy. Il écrit : 44.51
Citation de R. Heidenreich
44.53
"Juillet 1941. (...) Notre bataillon a reçu l'ordre de garder 6 000 prisonniers et d'exécuter tous les juifs de la ville. Beaucoup de prisonniers s'échappaient pendant la nuit et nous devions faire usage de nos armes. A part cela, nous avons abattu 500 juifs." 45.10
45.12
Le bataillon de Heidenreich faisait partie du 354ème régiment d'infanterie. Ici, pendant l'appel au camp de Drosdy. 45.20
Bruno Menzel
45.23
Je ne sais pas... Je ne sais pas si je peux le dire parce que... Je ne sais pas si vous n'allez pas le diffuser... Je ne voudrais pas avoir de problèmes...
Question :
45.31
Si vous dites la vérité...
Bruno Menzel
45.33
Alors, oui, non... Les gardiens étaient... Il n'y avait pas d'abris. Il n'y avait qu'un grand pré, une prairie, une rivière, rien d'autre... Et ils étaient là, couchés par terre, pas un arbre, pas une haie, rien, ils étaient là, couchés par terre, et devaient passer la nuit Tout cela se passait en plein été. Et nos compagnies montaient la garde, hein, et puis, mais je ne sais plus si c'était tous les jours ou tous les deux jours, ils ont sélectionné des commissaires parmi les prisonniers. Et les commissaires, ce sont des juifs, n'est-ce pas. Ils ont donc été pris, mais je crois... d'après ce que j'ai entendu dire, c'était une unité de la police qui les a ensuite abattus. Mais la Wehrmacht, notre unité, a monté la garde au camp, et certains ont pris des photos quand on les a abattus. Il y avait aussi des tranchées et ils devaient s'asseoir là, je ne sais pas, ils étaient toujours 150, 200 ou peut-être 250, on en prenait tous les matins et on les tuait, par derrière, hein. Il y en a un, je crois, qui s'est laissé tomber, à ce qu'ils m'ont raconté, il s'est laissé tomber, sans avoir reçu de balle, aucune balle. Alors, ils sont repassés une nouvelle fois, le pistolet à la main, et ils ont... on leur donnait le coup de grâce, hein. Ou si certains n'avaient pas été touchés correctement... On leur a donné, on leur a donné le coup de grâce. 47.01
47.03
Suivant l'"arrêté concernant les commissaires", tout commissaire de l'armée Rouge devait "être immédiatement passé par les armes". On ratissait les camps et le moindre suspect était exécuté. 47.14
47.24
Lors des fouilles, on a retrouvé sur ce terrain les ossements de plus de 10 000 personnes : soldats, officiers, prétendus commissaires politiques, juifs, intellectuels.
La Wehrmacht refusait d'appliquer la Convention de Genève aux membres de l'armée Rouge : en tant que représentants d'une race inférieure et défenseurs d'une idéologie criminelle, ils étaient considérés comme des ennemis mortels et des hors-la-loi. 47.49
48.00
En 1941, année de l'offensive contre l'Union soviétique, l'hiver débuta prématurément, avec des températures de moins 30. Cependant, pour le transport des prisonniers, seuls étaient autorisés les wagons ouverts. L'objectif a été atteint : un prisonnier sur cinq est mort de froid. 48.20
Kurt Wafner
48.28
C'était choquant de devoir assister à de telles scènes. Et qu'ils aient fait cela. C'étaient des membres de la Wehrmacht, c'étaient... c'étaient des soldats... en partie de ma compagnie ou d'autres unités. Il y avait plusieurs unités d'infanterie là-bas. Mais la manière dont on les sortait des wagons... D'abord, on sortait les cadavres, ceux qui étaient déjà morts de faim ou de froid, on les sortait d'abord, puis on les mettait en tas, et les autres, on les mettait ensuite en ordre de marche, et ils devaient parcourir tout Minsk, de la gare de marchandises, qui se trouve tout au sud de la ville, jusqu'à la caserne Pouchkine, tout au nord. Cela représentait environ 8 km qu'ils devaient parcourir à pied. Ces gens n'avaient plus aucune force, ils pouvaient à peine se tenir sur leurs jambes, beaucoup tombaient et ils étaient aussitôt abattus sur place par les gardiens. Ce sont des choses que j'ai vues de mes yeux. Et c'était la Wehrmacht, ce n'étaient pas les SS, ce n'étaient pas les troupes de la police. C'étaient des hommes de la Wehrmacht qui faisaient cela. 49,37
49.42
Il y avait pire encore que les fusils des gardes : la faim et la soif, l'épuisement et les épidémies. Dès les premiers mois de leur captivité, quelque 2 millions de soldats soviétiques sont morts.
Des semaines avant l'offensive, on savait, du côté allemand, que des millions de prisonniers allaient mourir de faim. Le taux élevé de mortalité n'était pas le résultat d'une situation impossible à maîtriser, mais faisait partie intégrante du plan d'extermination des "sous-hommes slaves". 50.14
Josef Derfler
50.17
Un jour, un soldat soviétique, vêtu d'un manteau, qui n'avait plus que la peau sur les os, tremblant de partout, une gamelle pleine dans les mains, traversa la cour, vacilla, perdit l'équilibre et, tout d'un coup, s'effondra, tressaillit encore au sol, probablement à deux doigts de la mort. Aussitôt, d'autres se jetèrent plus ou moins sur lui, lui arrachèrent son manteau et ses vêtements, pour s'en couvrir eux-mêmes. Devant cette scène, quelques gardiens lâchèrent : Regarde-moi ça, ils se comportent comme des bêtes sauvages. Quand on voit ça, on comprend qu'ils ont bien mérité ce qui leur arrive. Quand j'ai entendu ça, j'ai pensé : S'il savait ce que ces gens supportent, combien ils souffrent ! Ils veulent naturellement... chacun veut sauver sa peau et... On ne peut tout de même pas dire que ce sont des bêtes : on les a mis dans cet état-là. Par ailleurs, on racontait qu'il y avait du cannibalisme, que les prisonniers mangeaient des cadavres. 51,17
51.34
Le Stalag 352 près de Minsk, appelé aussi le "camp dans les bois". Le plus grand camp de prisonniers en Biélorussie.
Des dizaines de milliers de prisonniers ont été tués ici par le travail forcé, la faim et les épidémies. Beaucoup sont morts de froid ou ont été abattus. Le camp dans les bois était gardé par le 332ème bataillon d'infanterie, dont faisait partie Kurt Wafner. En raison de ses problèmes oculaires, il travaillait dans les bureaux. 52.01
Kurt Wafner
52.02
Ils donnaient tous l'impression d'être moribonds, avaient l'air malade et exténué, vraiment. C'était terrible à voir. Par ailleurs, il régnait une odeur atroce, pestilentielle, car ils n'avaient plus la possibilité d'aller aux latrines, ils étaient tellement épuisés, et restaient couchés... Et là, j'ai vu comment on en mettait certains directement sur des couvertures, pour les sortir plus facilement du camp. J'ai vu aussi, par exemple, comment des prisonniers de guerre étaient transportés dans... sur des simples charrettes comme ça... Un instant ! Attendez ! Ici, par exemple, vous avez un aperçu caractéristique de ce que nous avons connu, très souvent, au cours des hivers 41, 42. Comment on débarrassait le camp des morts, en les charriant dans une tombe ou une fosse préparée à l'avance. Et ici, par exemple, on en voit - ce sont aussi des prisonniers de guerre - qui viennent d'être transportés dans une fosse. Des prisonniers qui sont morts de faim et d'épuisement, d'épuisement et de froid. Comme je vous l'ai dit, c'étaient aussi des hommes de la Wehrmacht qui étaient responsables de ces crimes. Et puis, certains prisonniers ont essayé, justement à cette époque-là, d'échapper à leur sort et ont tenté de fuir, mais ils n'allaient jamais bien loin : ils étaient trop épuisés et ils se faisaient prendre. Ils étaient alors abattus sur place ou gardés pour être exécutés le lendemain. Dans ce cas, on en alignait plusieurs et ils étaient fusillés par le peloton d'exécution, en partie composé de soldats de notre compagnie. 54.06
54.11
Babrouisk est située sur les rives de la Berezina. Cette ville et ce camp de transit furent fatals à des centaines de milliers de prisonniers de guerre. 54.20
54.22
Le camp 4, dans une vieille forteresse datant de l'époque tsariste. 54.26
54.28
Carl Langhut était adjoint au commandant du camp. Lui aussi a été jugé par le tribunal militaire de Minsk, pour sa responsabilité dans la mort de milliers de prisonniers de guerre. 54.40
54.48
En novembre 1941, avec 18 000 prisonniers, le camp était complètement surpeuplé. On décida de réduire de manière drastique le nombre des détenus en mettant le feu à la forteresse. Carl Langhut décrit l'opération : 55.06
Citation de Carl Langhut
55.07
"Le 6 novembre, le chef du commando spécial devait venir me voir. Je devais lui faire visiter les bâtiments. Il préparerait tout et mettrait lui-même le feu, mais il fallait donner l'impression que les prisonniers avaient eux-mêmes incendié le camp - pour s'échapper." 55.23
55.26
Le lendemain, on provoqua l'incendie, comme convenu. Se précipitant dans les étroits escaliers et couloirs, les prisonniers bloquèrent eux-mêmes les sorties. Et périrent par centaines dans les flammes.
Ceux qui réussirent à sortir du bâtiment furent accueillis par des tirs de mitrailleuses installées dans la cour. 55.46
55.47
On tirait sans interruption sur les prisonniers qui sortaient dans la cour. Ils couraient de l'autre côté. Alors, la deuxième mitrailleuse ouvrait le feu. Ils se précipitaient au centre, où le feu de la troisième mitrailleuse les attendait. 56,08
56.22
Ce 7 novembre 1941, 4 000 prisonniers sont morts. Les survivants furent conduits dans d'autres camps. 56.32
56.33
Carl Langhut poursuit ainsi son récit :
Citation de Carl Langhut
56.36
"... le jour même, 2 000 prisonniers de ce camp furent envoyés à pied à Sluck [Sloutsk]. Comme on me la raconté plus tard, très peu y sont parvenus. Les soldats de l'escorte ont rapporté que les prisonniers avaient voulu s'enfuir, alors qu'ils traversaient une forêt, et qu'ils avaient été abattus par les gardiens. 57.00
57.17
Exécution publique de prétendus partisans...
...par des soldats de la 707ème division d'infanterie stationnée à Minsk. Sans jugement. A des fins d'intimidation. 57.30
57.36
La troupe avait ordre d'abattre immédiatement tout franc-tireur. En faisaient partie non seulement les civils armés, mais aussi ce qu'on appelait les "agitateurs", les incendiaires et ceux qui distribuaient des tracts. Un soupçon suffisait... 57.50
57.55
Au cours de la première année d'occupation, sur le seul territoire de la Biélorussie, on comptabilisait déjà 80 000 partisans tués. En réalité, il n'existait pas de mouvement de partisans à cette époque-là. On combattait des membres isolés de l'armée Rouge qui tentaient de survivre dans les marais et dans les bois.
Staline n'avait pas réussi à organiser un vrai mouvement de résistance. En revanche, la terreur que faisaient régner les Allemands, notamment contre les juifs et les prisonniers de guerre, entraîna de plus en plus de civils en résistance. Les forêts impénétrables offraient des caches idéales aux partisans, appelés dorénavant "bandits " par les Allemands.
58.40
A partir du printemps 1942, c'est de là qu'ils organisèrent leurs opérations - rendant la vie de plus en plus dure à l'armée allemande. Leurs attaques visaient surtout des points stratégiques pour le ravitaillement. 59.00
59.15
Un exemple de démonstration de force. En août 1942, les partisans attaquent une petite gare dans le village de Slavnoïé. A l'époque, ce centre de triage constituait un point central pour la logistique allemande. L'attaque eut pour effet d'empêcher la circulation des trains pendant trois jours et déclencha un mouvement de panique dans l'armée.
Hitler reçut le message des partisans. Il ordonna personnellement des mesures de représailles. 100 habitants du village devaient être exécutés et leurs maisons brûlées.
Les habitants de Slavnoïé n'avaient rien à voir avec cette attaque. Les partisans avaient depuis longtemps disparu dans les forêts avoisinantes. 11.0O.O5
O.11
Quelques jours plus tard, non loin de là, à Krupki [Kroupki], on rassembla tous les hommes et on les fit sortir du village, pour qu'ils soient témoins de l'exécution des 100 otages par les soldats de la 286e division de la Wehrmacht. 0.28
Pavel Alexeïevitch Kasaritzki
0.29
"Les camions se trouvaient là. La fosse avait déjà été creusée. On les amenait par groupes de 10 ou 15. Ils étaient abattus et jetés au fond. C'est-à-dire, ils devaient se placer près du bord et ils étaient abattus au pistolet mitrailleur. Ils tombaient dans la fosse, et on passait au groupe suivant ". 0.54
Nicolaï Denissovitch Aviouchkov
O.55
"Ils ont abattu... vous entendez... une femme avec son bébé. Un Allemand a pris l'enfant et, comment dire, il lui a donné un coup sur la nuque. Puis, il a tiré sur cet enfant et l'a jeté... Après qu'ils aient tous été fusillés, les vieilles femmes sont venues les bénir." 1.21
Pavel Alexeïevitch Kasaritzki
1.22
"Auparavant, le commandant avait donné lecture de l'ordre : exécuter 100 personnes - ici - en représailles à la destruction par les partisans de la gare de Slavnoïé. Et lorsque l'opération fut terminée, tous les témoins furent amenés à la fosse pour qu'ils voient ça aussi de près." 1.46
1.51
C'était l'escalade de la terreur. Le bataillon spécial du colonel SS Dirlewanger constituait une unité parmi beaucoup d'autres qui semaient la mort dans le pays.
Comme on pouvait difficilement identifier et localiser les groupes de partisans, on se contentait de punir ceux qu'on soupçonnait seulement d'être des partisans. On les déportait ou on les exécutait.
De plus en plus souvent, cette "lutte contre les bandes", fut menée de concert par les SS, la police et... la Wehrmacht. 2.25
2.33
Albert Rodenbusch, recrue du 635ème régiment d'instruction, déclara lors du procès de Minsk :
Citation de Rodenbusch
2.41
"Ensuite, nous nous sommes rendus dans un troisième village. Nous n'y avons pas trouvé de partisan, mais nous y avons tout de même mis le feu et abattu 50 habitants, dont des femmes et des enfants. Le lendemain, nous sommes arrivés dans un quatrième village. Et nous avons mené la même opération que dans les autres. Cette fois-là, 100 civils ont été tués." 3.08
3.09
Le Sud-Est de la Biélorussie était considéré comme une région particulièrement infestée de partisans, pour reprendre le jargon nazi. Tout près de Babrouisk, se trouve le petit village de Kosulitchi [Kosoulitchi], qui a connu une histoire particulièrement tragique. 3.24
3.30
La population était prise en tenaille : si on était contre les partisans, on était considéré comme un collaborateur. Si on les soutenait, on devait s'attendre à des actions de représailles de la part des Allemands. Les habitants de Kosulitchi en ont fait la douloureuse expérience. Les plus vieux se souviennent encore précisément de cette histoire tragique, qui a causé la mort de presque tous les gens du village. 3,55
3.59
Quelques habitants fournissaient des vivres aux partisans. Et, comme partout, d'autres collaboraient avec les Allemands. Mais la plupart des gens voulaient seulement survivre à la guerre. 4.11
4.15
Un jour, l'un de ces collaborateurs dénonça le contact qu'avaient les partisans dans le village. Aussitôt, tout le village fut cerné par les Allemands.
Lidia Alexandrovna Tchaïka venait d'avoir 15 ans, quand les Allemands envahirent le village. C'est un miracle qu'elle ait survécu. 4,36
Lidia Alexandrovna Tchaïka
4.41
"Le village a été bouclé. Ils étaient très nombreux. C'étaient les bataillons punitifs. Ils entraient dans toutes les maisons, ces Allemands, et ils criaient : Halt ! Vos papiers ! Ils faisaient sortir tout le monde dans la cour. Les gens suppliaient, se débattaient. Ils les poussaient brutalement, les frappaient, ils nous ont fait sortir de chez nous, tous, même les enfants, tous.
On pensait qu'on allait être déportés. Les uns prenaient des vêtements avec eux, d'autres des provisions, pensant qu'on nous mettait dehors pour nous déporter. 5.22
5.29
Madame Tchaïka tient à nous montrer tout cela sur place. Elle nous emmène dans la rue, où ils ont tous été poussés, puis en lisière du village, où se trouvait autrefois un moulin. 5.42
5.46
Rolf Burchard, officier de la Wehrmacht et membre de la Kommandatur de Babrouisk a décrit, devant le tribunal militaire de Minsk, l'opération menée à Kosulitchi à laquelle il avait participé. 5.59
Citation de Burchard
6.02
"Le village de Kosulitchi (...) fut bouclé par les SS et la population sortie des baraques. J'ai sorti mon pistolet et pris part à l'opération. Tous les habitants devaient s'aligner, - à l'exception du maire et des familles de policiers. Ils furent conduits hors du village et poussés dans le moulin. Puis, on y a mis le feu. Nous avons abattu sur place ceux qui tentaient de fuir. J'ai vu comment les SS ont poussé ou simplement jeté les enfants et les vieillards dans le moulin en flammes. " 6.32
Lidia Alexandrovna Tchaïka
6.34
"Une partie des gens ont été poussés dans la grange. Ils criaient, ils ne voulaient pas y aller, ils se cabraient, les bras arc-boutés, ils ne voulaient pas y aller. Ils ont été frappés, jetés à l'intérieur. La porte a été fermée. Puis on a poussé les autres dans le moulin. Là-bas. Ils poussaient des cris affreux. Ils hurlaient...
On les a enfermés à l'intérieur. Ils pensaient que les camions allaient arriver et qu'on allait les faire monter. Et puis... les mitrailleuses se sont mises à crépiter et on a mis le feu aux bâtiments. Lorsque la fumée a commencé à s'élever, on a entendu des cris, des gémissements de douleur. Ils avaient mis le feu à la grange et au moulin.
Ceux qui étaient encore en vie hurlaient. Certains étaient déjà morts.
Lorsque tout a été calciné, que tout était redevenu calme, qu'ils étaient repartis, nous avons voulu savoir ce qui s'était passé.
Nous nous sommes rassemblés et sommes revenus le soir sur les lieux. C'était affreux ! Dieu miséricordieux ! Quelques-uns avaient échappé au massacre. Mais leurs parents, père, mère, étaient morts brûlés vif. Il y avait des familles où seul un fils ou une fille avait survécu. On venait là et on cherchait les membres de sa famille.
Et ils étaient là, comme des piquets. Et ils étaient tous calcinés, carbonisés. Tu t'approches un peu... Tu touches à peine, et ça tombe en cendres. L'une cherchait sa mère et se tenait là, comme ça. Mais tout était déjà consumé et là, ce bout de tissu, pourquoi n'a-t-il pas brûlé ?... Il était en lambeaux ... Elle le retire : La jupe de maman ! On l'a identifiée, c'était sa mère. Et il y avait toute la famille. Mais que faire, comment reconnaître les siens ? On ne pouvait les reconnaître qu'aux morceaux de vêtements. Sinon, ils étaient tous... tout était carbonisé ".
8.34
318 hommes, femmes et enfants ont péri dans les flammes. En Biélorussie, 186 villages ont ainsi été rayés de la carte - avec leurs habitants. 8.48
Friedrich Hassenstein
9.02
"En automne 1943, il n'y avait déjà presque plus dhommes juifs valides dans cette région, seulement des femmes, des enfants et des vieillards. Les derniers juifs en vie étaient pris dans les villages et les bois, regroupés et emmenés pour être exterminés. Naturellement, nous ne le savions pas. En revanche, nous savions qu'ils allaient être maltraités. Nous n'allions pas nous-mêmes chercher les gens chez eux - dautres lavaient déjà fait - , mais seulement les escorter lors de leur transfert qui sest déroulé dans les pires conditions. Selon la version officielle, on devait les regrouper quelque part et leur donner des papiers. On était prêt à le croire, mais on pressentait qu'il en irait autrement. A lépoque, je navais pas réalisé quil sagissait exclusivement de juifs. Je manquais dinformations. Après seulement, je m'en suis rendu compte - parce qu'une jeune fille m'a adressé la parole et je n'aurais pas pu la comprendre si elle n'avait pas parlé yiddish. Elle m'a demandé ce qui se passait, où on allait. Alors jai répété ce que javais entendu en essayant de la tranquilliser : Eh bien, vous allez être regroupés et obtenir de nouveaux papiers, etc. Je lui ai dit cela pour la tranquilliser. A ce moment-là, on ma immédiatement fait sortir de la colonne des soldats en marche, et on ma signifié que, si jadressais encore la moindre parole à l'un de ces juifs ou, comme on disait, à lun de ces personnages, on me ferait passer en conseil de guerre. Cet épisode ma aidé ou aurait pu maider à comprendre la gravité de la situation. J'ai donc participé en tant que soldat et membre d'escorte aux préparatifs de lextermination des derniers juifs, consciemment, au moins dans une certaine mesure. 11.01
11.05
Depuis le début, les SS séparaient les juifs dans les ghettos en "aptes au travail" ou non. Les inaptes étaient aussitôt éliminés, tandis qu'on accordait aux autres un petit délai avant de mourir. On avait encore besoin de leur force de travail - la Wehrmacht surtout.
11.26
Un ancien membre de la Wehrmacht a décrit, plus tard, lors d'un procès en Allemagne, comment on se procurait les "juifs aptes au travail" : 11.34
Citation
11.34
"Un matin, lors de l'appel, l'adjudant-chef désigna une vingtaine d'hommes pour une opération. (...) Nous devions prendre nos fusils et nous sommes partis en camion.
Nous nous sommes rendus au ghetto de Gorodok. (...)
Quand nous sommes arrivés dans cette rue, les SS étaient déjà sur place. Je les ai vus chasser les gens de leurs maisons, et j'ai entendu des coups de feu.
Notre tâche consistait à empêcher les juifs sélectionnés par les SS de s'enfuir.
Ils devaient se diriger vers la place du marché. Je me rappelle encore qu'il y avait, sur cette place, la seule et unique maison en pierre de tout Gorodok. (...) 12.13
12.15
J'ai vu que seuls les gens aptes au travail étaient sélectionnés et poussés sur la place du marché. Il y en avaient environ 500. Tous les autres ont été exécutés sur le champ. Par la suite, les juifs sélectionnés furent transportés par nos soins à Krasnoïé. J'ai personnellement escorté un transport, un camion plein, avec 50 juifs, à Krasnoïé. Au total, environ 5 ou 6 camions sont partis pour Krasnoïé. " 12.48
12.53
Aucun des déportés n'est jamais revenu à Gorodok. 12.58
13.02
La plupart des villageois étaient des juifs. Aujourd'hui, il n'en reste plus. Seul le vieux cimetière rappelle encore le passé juif. Bientôt, ces dernières traces auront également disparu. 13.18
13.25
La petite ville de Krasnoïé est située à 60 km au Nord-Ouest de Minsk. C'est ici qu'on a déporté les juifs de Gorodok pour les faire travailler au service de la Wehrmacht. 13.37
13.42
A la sortie de la ville, le long de la route principale menant à Minsk, se trouve un grand terrain militaire, aujourd'hui occupé par l'armée biélorusse.
Pendant l'occupation, une unité du matériel roulant de la Wehrmacht était stationnée ici, un grand atelier de réparation pour les blindés, l'artillerie et les camions.
1 400 juifs, des hommes, des femmes et même des enfants ont travaillé ici, dans le cadre du travail forcé. 14.09
14.13
En mars 1943, le sort des "juifs aptes au travail" était scellé. Himmler voulait précipiter la "solution finale" - y compris à Krasnoïé. C'est le Service de sécurité qui fut chargé de l'appliquer. Le commandant de l'unité du matériel roulant mit à la disposition du Service de sécurité des soldats de son bataillon d'hommes pour encercler la zone.
Lors d'un autre procès qui s'est tenu en Allemagne, il s'est justifié en avançant les arguments suivants : 14.40
Citation
14.42
"A mon avis, si je n'avais pas procédé à l'encerclement, la sécurité de l'unité du matériel roulant était menacée. Plein de juifs se seraient échappés et seraient passés du côté des partisans. Connaissant parfaitement les lieux, ils auraient pu transmettre des informations très précises sur nos installations et sur les effectifs qui y travaillaient." 15.06
15.09
A l'époque, Elena Skrund travaillait comme femme de ménage pour les Allemands. Elle ne cesse de raconter à sa fille ce qu'elle a vu. 15.16
Elena Alexeïevna Skrund
15.17
"Ce jour-là, nous sommes arrivés au travail. Le camp était encerclé. Le long des barbelés, il y avait des Allemands, avec des chiens, des Ukrainiens et des policiers. Nous ne pouvions pas pénétrer à l'intérieur. Nous nous demandions ce qui se passait. En fait, on emmenait les juifs.
Ils ont commencé à les charger dans les camions. Des vieillards et des enfants, de tout jeunes enfants, on les a fait monter dans les camions. Les femmes devaient se déshabiller et rester en culotte et soutien-gorge. Tous ont été chargés sur les camions, sous les coups de matraque. Ensuite, on les a conduits à la grange.
Vassili, qui était originaire de Siesiwitchi, était amoureux d'une jeune fille, une Juive. Elle était interprète et très belle. Il voulait l'épouser. Il a supplié les Allemands de la laisser avec lui. Mais ils ne l'ont pas permis.
Et la jeune Juive lui a crié : "Vassili, adieu, adieu ! Elle a été tuée, elle aussi." 16.41
16.44
Les hommes du 28ème bataillon de garde aidèrent le Service de sécurité à faire sortir les juifs de chez eux et à les emmener sur le lieu des exécutions. On transportait les gens dans des camions de la Wehrmacht jusqu'à une grange à l'extérieur du village.
Toutes les rues étaient bouclées. Les sentinelles ne laissaient passer personne. De la maison de ses parents, à environ 300 mètres de la grange, le petit Rotislav Kessel, qui avait 13 ans à l'époque, a vu toute l'opération se dérouler sous ses yeux. 17.15
Rotislav Ioulianovitch Kissel
17.16
"Ici, il y avait une mitrailleuse, et un peu plus loin, à environ 700 mètres, une autre. Les gens passaient devant des barrages de soldats allemands. On faisait avancer les juifs complètement nus, - aussi bien des jeunes filles, des femmes, des hommes, ou des enfants, tous. Certains étaient encore habillés, mais d'autres étaient nus. On les a poussés dans la grange et on les a abattus. Certains étaient avec leurs fiancées, d'autres avec leur famille. Ils ont tous été exécutés. Ils tombaient les uns sur les autres." 18.04
18.05
Défilant devant des soldats armés jusqu'aux dents, plus de 1 400 personnes ont été conduites à l'abattoir comme du bétail. Ce sont les membres du Service de sécurité qui accomplissaient les sales besognes. Mais il y eut aussi des soldats de la Wehrmacht pour tirer sur des gens désespérés qui tentaient de s'enfuir. 18.20
Rotislav Ioulianovitch Kissel
18.21
" Tout cela s'est passé entre 9 heures du matin et 4 heures de l'après-midi. Puis le feu a été mis à la grange, avec de l'essence. On y a mis le feu et elle a commencé à brûler. Et que s'est-il passé ? Les gens... Parmi les juifs, il y avait des blessés, certains étaient sans doute sous le choc, et on entendait une grande plainte... Vous savez, les gens respiraient encore, ils étaient encore en vie. Que pouvait-on faire ? Pendant trois jours, il y a eu de la fumée dans notre direction. On avait bouché les ouvertures pour que l'odeur pestilentielle ne puisse pénétrer, ni les gémissements et tout le reste. Mais ça rentrait quand même.
Quand tout fut brûlé, ils ont rassemblé les gens du village pour creuser une grande fosse près de la grange, verser tous les os dedans et les enterrer." 19.38
19.42
Le monument à la mémoire de ce charnier... et à côté, comme par hasard, une maison brûlée.
20.06
Exécuter et brûler.
Partout, les Allemands essayèrent de supprimer toute preuve de leurs atrocités et d'effacer ainsi la mémoire de leurs victimes. 20.17
20.30
Trostenez. Camp d'extermination de Minsk.
Les bûchers sur lesquels les Allemands firent brûler les cadavres extraits des charniers avant de battre en retraite. 200 000 juifs furent abattus ici, ou pendus, ou gazés. En trois ans.
Heinz Rosenberg
21.18
"J'ignore si mes parents et ma famille ont été tués ici. Mais je suppose que oui. Et c'est pourquoi il est très dur pour moi d'être ici et de savoir que quelque part, peut-être à cet endroit, mes parents ont été tués, et ma femme et ma sur." 21.39
21.54
Le 14 septembre 1943, ce fut la fin du ghetto de Minsk. Le jour même où sa famille et sa femme Erika ont été tuées. Pour Heinz Rosenberg, c'est le début d'un chemin de croix - qui devait le mener dans 12 camps de concentration. 22.13
Kurt Wafner
22.34
Il est certain que la grande majorité était d'accord, a participé, et s'est laissé utiliser comme bourreaux. Et quand vous entendez aujourd'hui des propos du genre : "Nous avons fait une guerre honorable, une guerre digne, la Wehrmacht, c'était une armée respectable", alors, ça, c'est un mensonge, et la majorité l'a su."
Bruno Menzel
22.56
On n'avait pas son mot à dire. J'allais pas dire : Je marche pas ! Je veux dire... ou on est envoyé dans un bataillon disciplinaire ou on est aligné soi-même. Je vous l'ai déjà dit. Nous avons... Deux hommes... La guerre était perdue et deux de nos hommes ont encore été abattus, par les nôtres.
Josef Derfler
23.19
Un homme devient un criminel de guerre parce qu'il se laisse entraîner, se laisse motiver pour commettre de tels crimes et aussi probablement parce que, dans beaucoup d'unités, peut-être dans toutes, il y avait au moins une tête brûlée, qui a entraîné les autres. Et puis, il y a aussi le fait qu'on s'habitue à l'horreur. Si on se trouve sur la ligne de front, et on voit arriver des milliers de Russes donnant l'assaut, tandis que l'artillerie et les canons antichars tirent dans le tas et si des hommes se retrouvent là... là... à vos pieds, déchiquetés et en lambeaux, ça finit par vous rendre insensible, complètement insensible et même cruel. C'est peut-être l'effet d'accoutumance. L'individu peut se laisser alors entraîner à commettre de tels crimes."
Kurt Wafner
24.33
" Je vous dirai très honnêtement que j'ai contribué à tout cela. Nous en avons parlé une fois, avec mon camarade, c'était justement après avoir visité le ghetto, au retour. Et là, nous avons tous les deux..., nous étions tous les deux si ébranlés par ce que nous avions vu... Alors, il m'a dit : Ecoute, nous sommes coupables, tous les deux. Toi, tu épluches les pommes de terre pour la compagnie et moi je raccommode les uniformes des soldats... - il travaillait à l'atelier de couture. 'Nous y collaborons'. Il avait raison. Nous avons été complices."
Friedrich Hassenstein
25.16
Je réfute le terme de "culpabilité". Je préférerais parler d'"implication". Car je ne trouve pas ça juste, d'une certaine manière, ou disons pas honnête, de s'accuser - alors qu'on sait qu'on ne pouvait pas faire autrement. Naturellement, j'ai le sentiment que toute notre génération est coupable. Que la Wehrmacht en tant que telle, en tant qu'institution porte une lourde responsabilité. Je la considère vraiment coupable, gravement coupable, mais en tant que recrue dans cette Wehrmacht, j'étais moins impliqué que les généraux qui donnaient les ordres criminels.
Josef Derfler
25.50
Les vrais criminels de guerre, je tiens à le préciser, sont ceux qui déclenchent une guerre, qui préparent, planifient et imposent une guerre offensive aux peuples. La guerre n'est pas... ne surgit pas comme une bête sauvage de sa cage, mais... la bête sauvage, c'est l'homme qui initie les guerres.
Kurt Wafner
26.15
Je veux dire que des soldats sont devenus des assassins. Si quelqu'un tue, sans raison impérieuse, des êtres sans défense -- que signifie d'ailleurs "sans raison impérieuse"-- il devient assassin, c'est sûr. Il y a encore des gens pour dire : Oui, mais, en temps de guerre, certains moyens sont permis, par exemple, lorsque l'adversaire viole la Convention de Genève. Mais moi, je me demande : Cette guerre a-t-elle jamais respecté la Convention de Genève ? C'était, dès le départ, criminel d'attaquer des peuples sans défense et de les exterminer. Pour moi, la guerre hitlérienne est une guerre criminelle. Et, la Wehrmacht une organisation criminelle.
Friedrich Hassenstein
27.11
Je ne voudrais pas prononcer une condamnation collective, de même, je ne dirais pas que les soldats sont des assassins. Je dirais... Pour un soldat, le risque de devenir un assassin est très grand, en raison des circonstances. C'est pourquoi je qualifierais la Wehrmacht d'organisation qui fut impliquée dans des crimes et qui a partiellement été à l'origine de ces crimes - par les ordres venus de la hiérarchie -, et bien davantage qu'on ne le dit généralement. Quant à l'honneur du soldat allemand, c'est évidemment une formule, si ce n'est un mensonge bien entretenu. Par ailleurs, il est toujours faux de trop généraliser, et je préférerais encore que ce soit formulé de manière plus nuancée qu'on ne le fait souvent aujourd'hui. 28.00
| Adaptation 3i Traductions |