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LE TUNNEL


00.03 - Prologue
Au mois d'août 1961, Berlin est divisée en deux par un mur. Du jour au lendemain, il devient pratiquement impossible de fuir vers l'Ouest. A peine sept mois plus tard, en mai 1962, quatre étudiants de Berlin-Ouest dont deux Italiens se lancent dans une entreprise périlleuse : depuis une cave située à Berlin-Ouest à quelques mètres seulement de la nouvelle frontière, ils creusent un tunnel vers l'Est. Avec l'espoir de ramener à l'Ouest des parents et des amis restés à l'Est. 00.34

00.39
Parmi ces quatre étudiants, se trouve l'ingénieur en génie civil Uli Pfeifer, qui s'est lui-même enfui de Dresde peu avant pour rejoindre Berlin-Ouest. Il est responsable de la résistance structurelle du tunnel. Son ami Hasso Herschel, également originaire de RDA, est étudiant en sciences politiques et assurera la coordination du chantier et les contacts avec les fugitifs. Puis les deux Italiens : Domenico Sesta, dit "Mimmo", étudie la construction métallique à l'Université technique de Berlin. Il est chargé de l'étude technique. Son ami Luigi Spina, surnommé "Gigi", étudie les Beaux-Arts et a grandi dans le secteur italien de la ville divisée de Trieste. C'est le véritable cerveau de l'opération. 01.28



01.30
Mais après avoir creusé une vingtaine de mètres, les quatre jeunes gens sont à court d'argent. Pour poursuivre le chantier, les Italiens Luigi Spina et Domenico Sesta proposent à la chaîne américaine NBC de filmer l'entreprise moyennant finance. Les images en noir et blanc de la NBC constituent un document unique et font partie intégrante de l'histoire qui va suivre.

02.23 - Peter
Se revoir après tant d'années, surtout dans une telle situation, c'est un peu triste. J'aurais préféré le revoir ailleurs, pas dans cet hôpital. Mais je l'ai embrassé et c'était vraiment bien. 02.45

02.47 - Gigi
Quarante ans, déjà, oui, tu as bonne mine.

02.51 - Peter
Toi aussi.

02.52 - Gigi
Oui, merci.

02.54 - Peter
Je t'ai apporté quelque chose.

02.55 - Gigi
Oh, merci.

02.57 - Peter
Ouvre donc !

02.58 - Gigi
Un cactus, oh merci ! Ouah ! C'est toi qui l'as fait ?

03.09 - Peter
Bien sûr !

03.10 - Gigi
Et bien, je te remercie beaucoup.

03.13 - Peter
Qu'est-ce qui t'est arrivé ? Raconte...

03.15 - Gigi
Un problème avec le myocarde, une faiblesse cardiaque. Et ça me pose des problèmes de circulation.

03.31 - Peter
Voilà, toute cette histoire a commencé chez nous, à la maison, je m'en souviens très bien.

03.38 - Gigi
Oui. Comment ça a commencé ?

03.43 - Peter
Tu m'as dit : je voudrais faire tout ce que je peux pour t'aider.

03.51 - Gigi
Oui, si je me souviens bien, je suis venu te voir quelques jours après la construction du mur, dans cette jolie petite maison que vous aviez, c'était encore au mois d'août, août 61, oui. Et je t'ai demandé si tu voulais t'enfuir.

04.10 - Mimmo
Gigi était mon ami. Peter vivait à Berlin-Est, mais ils suivaient tous les deux les mêmes cours de peinture aux Beaux-Arts. Je voulais faire mes études en Allemagne et Gigi m'avait convaincu que c'était bien à Berlin, même à cette époque.
Quand je suis arrivé à Berlin, je les ai donc trouvés tous les deux, ils s'entendaient très bien, ils se rendaient visite. Et il suffisait d'ouvrir les yeux et les oreilles en ville pour se rendre compte qu'il se préparait quelque chose. 04 49

05.04 Mimmo
La situation était assez inhabituelle. C'étaient toujours les mêmes titres dans les grands journaux berlinois, le "BZ" ou le "Bild-Zeitung" : "2 000 personnes se sont encore enfuies", puis 3 000 avaient quitté l'Est. Il suffisait de compter pour voir qu'à la fin de l'année, environ un million de personnes auraient quitté la RDA. Et pas les plus mauvais ! 05.31

05.32 - Gigi
Soudain, un dimanche, je ne l'oublierai jamais, le 13 août 62, non 61, nous ne nous sommes pas levés très tard et nous avons entendu sur la radio RIAS, aux informations, que la frontière avait été fermée. 05.53

06.12 - Mimmo
On a compris tout de suite qu'il s'agissait de quelque chose de très concret, et qui paraissait définitif. 06.21

06.21 - Gigi
Ensuite, ils ont commencé à tirer des barbelés. 06.25

07.00 - Mimmo
Le mur est devenu de plus en plus étanche. Au début, il était très perméable ; pendant les premiers jours, ceux qui le voulaient pouvaient passer de l'autre côté pratiquement sans danger. Ensuite, les Vopos ont commencé à murer les fenêtres du rez-de-chaussée, puis ils ont vu que les gens sautaient depuis les étages supérieurs, il y a même eu des accidents.
07.40
Alors, ils ont évacué tous les gens qui vivaient dans ces immeubles et ils ont muré tous les accès. 07.47

09.05 - Mimmo
Peter pensait que Ulbricht ne pourrait pas conserver le mur sous cette forme. 09.11

09.20 - Mimmo
Il pensait que les habitants de la RDA allaient se révolter, ou que les États-Unis allaient exercer une telle pression sur le gouvernement de la RDA et sur l'Union soviétique qu'ils finiraient par renoncer au mur. Il ne pensait pas qu'Ulbricht pourrait maintenir cette situation.
Mais c'était une grossière erreur et nous étions d'un avis totalement différent. 09.44

10.04 - Gigi
Oui, c'est ainsi que nous avons passé les premiers mois, jusqu'en janvier 62 ; ensuite, tout est devenu pratiquement impossible, tout était bloqué. 10.16



10.17 - Mimmo
Il a commencé à s'inquiéter, il se rendait compte que le mur allait rester, s'améliorer, qu'il serait de plus en plus difficile à franchir, il se sentait comme un animal pris au piège. Pour nous, cela ne faisait aucun doute : on ne pouvait pas le laisser ainsi, nous devions l'aider. 10.39

10.40 - Gigi
En tant qu'étrangers, nous étions autorisés à franchir le mur. Il fallait passer par la Friedrichstraße ou par Checkpoint Charlie. 10.47

10.55 - Mimmo
Une fois par semaine, quand j'avais le temps, j'allais à l'Est, pour soutenir Peter psychologiquement. Il était condamné à l'inaction. Il ne pouvait qu'attendre et prier le ciel. 11.13

11.15 - Gigi
Au début de l'été, il avait eu une file, c'était un tout petit bébé. Oui, c'était un problème. 11.24

11.26 - Mimmo
Un homme adulte, une femme jeune et agile pouvaient tenter l'aventure, mais avec un nourrisson, ça rendait les choses beaucoup plus difficiles. 11.36

11.39 - Gigi
À chaque fois qu'il s'est passé quelque chose, je me trouvais à l'hôpital ; c'était fin mars, si je me souviens bien. Un jour, Mimmo vient me voir et me demande si j'ai entendu parler de cette histoire qui était dans tous les journaux : des gens auraient essayé de construire un tunnel dans la Wolanstraße. 12.02

12.15 - Mimmo
Et là, nous avons commencé à nous dire, il faut faire quelque chose. Mais dans un coin de Berlin dont personne ne se doutera. 12.26

12.26 - Gigi
On a commencé à en parler vaguement à des amis, sans trop en dire, juste en laissant entendre que nous avions des projets. Et quelqu'un nous a dit : je connais des gens, ils viendront vous voir. Et Hasso et Uli sont venus. Nous avons discuté un moment, en leur expliquant ce que nous voulions et en leur demandant s'ils étaient d'accord. Et ils ont répondu: "Bien sûr". 12.55

13.04 - Mimmo
Hasso venait juste de s'enfuir de l'Est. Il habitait à la résidence universitaire de Eichkampen. Donc, entre étudiants, on a vite sympathisé. 13.17

13.51 - Hasso
Pour moi, c'était bien sûr une sorte de revanche personnelle contre le système. Parce qu'ils m'avaient traité plutôt durement pendant quatre ans et demi de détention. Et très brutalement juste après le 17 juin. 14.04

14.31 - Hasso
Il y avait 1 000 ou 2 000 personnes très, très remontées. Une ambiance fantastique, des affiches. Au bout de dix ou vingt minutes, les premières pierres ont volé. Ça devenait très dangereux. Je n'étais pas très rassuré, parce la situation risquait de devenir incontrôlable La tension montait automatiquement. Alors j'ai dit aux deux amis qui étaient toujours près de moi : Allez les gars, il vaut mieux filer, c'est pas bon pour nous. 14.53

15.05 - Hasso
Vers 5 heures du matin, je dormais, on cogne à la porte ; j'ai entendu ma mère, elle a ouvert ma porte et deux hommes se sont approchés de mon lit et m'en ont arraché. Ils m'ont jeté hors de l'appartement, je suis tombé dans l'escalier. Un autre attendait en bas, ils m'ont jeté sur la banquette arrière, un à droite et un à gauche. Ils m'ont jeté une couverture sur le corps, se sont couchés sur moi, et hop, en route. On a roulé pendant un moment, je ne sais pas combien de temps. Aujourd'hui encore, j'ignore où ils m'ont emmené. La porte s'est ouverte et on m'a poussé en haut d'un escalier. J'essayais de savoir ce qu'ils me voulaient. Au premier étage, il y avait une sorte de palier, et j'ai vu dix ou douze personnes, le visage contre le mur, les mains dans le dos. Et du sang, le sol était couvert de sang. Il y en avait un, je m'en souviens, dont on voyait les os du coude. Ils m'ont jeté dans une cellule, où je suis resté de longues heures. Il y avait juste un WC et quatorze personnes dans ce trou. Et puis il ne s'est rien passé. On nous donnait à manger de temps en temps. Chaque jour, un ou deux disparaissait. On l'emmenait et on ne le voyait pas revenir. La matin au réveil, quand on arrivait à voir un peu la rougeur du ciel à travers les barreaux, on était heureux et on se disait : un jour, je sortirai et je pourrai aller pisser tranquillement contre un arbre. Pendant quatre ans et demi, jamais je ne suis sorti sans surveillance. Il y avait toujours quelqu'un. Dans cette espèce de camp, il y avait 20 toilettes, mais ils avaient enlevé les portes. Ils ne manquaient pas une occasion de nous infliger des traitements dégradants.
Ma sortie a été comme la fin d'une longue parenthèse. J'avais 24 ans à l'époque. Je n'avais pas vu ma petite sțur depuis longtemps, elle avait 14 ans la dernière fois que nous nous étions vus et là, maintenant, 19 ans. La petite fille était devenue une jeune femme, elle avait de nouveaux amis, tous des étudiants. Il y en avait un notamment avec qui, tout de suite, je me suis très bien entendu, c'était Uli Pfeifer. 17.11

17.35
Une Java, non ? Je crois que c'est ce qu'il avait, et il conduisait vraiment bien, avec beaucoup d'assurance. 17.42

17.48
Quand on disait Pfeifer, c'était le type à la moto, tout le monde dans le quartier savait qui c'était.

17.53 - Uli
Il avait 23 ans à l'époque, je crois. Oui, il est né en 35.
Il y avait la photo du grand frère au-dessus du poste de radio. Alors bien sûr, on demandait pourquoi on ne le voyait jamais, et on nous répondait à demi-mot ; nous comprenions qu'il était en prison. Hasso est sorti de prison en 58, il y est resté quatre ans et demi, je crois. C'est à cette époque que j'ai fait sa connaissance. 18.21

18.52 - Uli
Une fois, c'était au sud de la Porte de Brandebourg, je me suis trouvé à peut-être 5 mètres des Vopos qui traçaient la frontière au sol. J'étais avec ma copine et j'ai hésité à filer en courant. 19.04

19.11
Ça aurait sûrement marché, mais je n'ai pas eu le courage. Et nous sommes rentrés à la maison avec une sorte de sentiment d'impuissance.
19.21
Dans une piscine de Dresde, la piscine de Bührlau, j'ai rencontré un camarade de Faculté, qui m'a parlé de la possibilité de s'enfuir par les égouts de Berlin. 19.34

19.41
En fait, six a toujours été le nombre maximum. Mais le groupe comptait déjà quatre filles et un garçon. Donc, compte tenu du risque, j'ai décidé d'y aller tout seul.
19.56
Bien sûr, l'odeur était épouvantable. En marchant, on butait sans cesse contre les tuyaux qui descendent des immeubles et qui étaient pleins d'excréments, mais ce n'était pas grave. On pouvait se tenir presque droit puis, en approchant du quartier de Wedding, c'est devenu de plus en plus bas, à la fin il n'y avait plus que 1,20 m, 1,30 m. Et puis nous avons vu le signal lumineux et nous avons été accueillis par des étudiants de Berlin-Ouest. Voilà, nous avions réussi.
Mais il fallait encore que j'arrive à faire venir ma copine par le même chemin. 20.27

20.39 Uli
Naturellement, la police faisait très attention à ce genre d'actions. Deux de mes camarades et ma copine ont été arrêtés par la police dans les égouts. 20.49

20.56 - Uli
Deux de mes camarades ont pris huit ans, ma copine sept ans. Deux autres six ans et un cinq ans, je pense.
J'ai donc éprouvé une véritable haine ; qu'on condamne une fille de 22 ans à sept années de prison parce qu'elle veut quitter le pays et rejoindre son copain ! C'était vraiment le summum de ce que j'imaginais dans un État totalitaire. 21.29

21.43 - Uli
Ils ont essayé de la retourner, en nous présentant comme les pires criminels, moi et surtout Hasso. 21.52

21.53 - Hasso
J'avais des contacts grâce à d'autres qui étaient déjà partis. Depuis Berlin-Ouest, ils m'ont procuré un faux passeport grâce à une ressemblance et j'ai pu franchir la ligne blanche à Checkpoint Charlie, pour entrer à Berlin-Ouest. Bien sûr, j'aurais préféré sauter par-dessus le mur et leur faire un bras d'honneur ! 22.16

22.16 - Uli
Un dimanche, on sonne à la porte ; je n'en croyais pas mes yeux, Hasso était là. C'était vraiment une joie formidable et nous sommes tombés dans les bras l'un de l'autre. 22.25

22.26 - Hasso
Et comme quelqu'un m'avait promis de m'aider et m'avait fourni ce passeport, j'avais juré à ma sțur de l'aider. 22.35



22.35 - Anita
Quand mon frère est parti, je voulais l'accompagner, bien sûr. Il est parti peu après la construction du mur, une quinzaine de jours, peut-être. Et il m'avait dit : non, ce n'est pas possible, on ne peut pas laisser les parents tout seuls, l'un de nous doit rester. Tu es la plus jeune, tu restes, moi je pars. Mais je m'arrangerai pour que tu puisses sortir aussi. 22.54

22.55 - Hasso
Comment faire ? À l'air libre, c'était trop dangereux, ils pouvaient nous tirer dessus, ou bien on risquait de rester accroché dans les barbelés. Alors nous nous sommes dit qu'il fallait passer par-dessous. Mais comment trouver le bon endroit ? Et puis un jour, Pfeifer est arrivé, et il m'a dit : je crois que nous avons trouvé l'endroit, ce sont deux Italiens qui l'on déniché.

23.13 - Gigi
Oui, avec Mimmo, nous avons pratiquement passé le week-end à explorer toute la frontière, nous avions une camionnette Volkswagen à l'époque.
23.39
En fait, on pouvait creuser n'importe où, mais nous avons vite appris qu'il y avait un problème avec l'eau. Nous sommes allés au cadastre pour nous procurer des cartes. Le problème à Berlin, c'est que la nappe phréatique est très haute, parfois à un mètre du sol seulement. On ne pouvait donc pas creuser à 50 cm au-dessous du mur. Mais nous avons remarqué que le quartier de Wedding se trouvait sur une colline. Alors nous nous sommes dit, c'est bon, là on pourra passer sans avoir d'eau dans le tunnel. 24.18

24.19 - Mimmo
C'est ainsi que nous sommes arrivés sur la Bernauerstraße. Nous avons donc choisi le chemin le plus long et le plus difficile. 24.26

24.31 - Gigi
Nous avons découvert ce terrain par hasard. Il devait y avoir une très grande usine avant la guerre. Il ne restait pratiquement plus qu'une tour de sept ou huit étages, avec un petit bâtiment à côté. Mais il fallait encore savoir à qui cela appartenait. C'était un certain Müller. Nous sommes allés le voir en lui exposant clairement nos projets, et en lui demandant l'autorisation d'utiliser sa cave. Il a dit, si vous voulez, mais après il faudra me nettoyer la cave.
Il nous a donc donné la clé de sa cave. C'était le lieu idéal, la cave était entièrement vide. Pour nous, le premier problème était résolu, côté Ouest. Mais restait le problème à l'Est. Il fallait trouver une sortie à l'Est. La première rue après la Bernauerstraße se trouvait encore dans la zone interdite et était fermée. La deuxième était la Schönholzerstraße, et la troisième la Rheinbergerstraße. Nous avons tout d'abord choisi la Rheinberger, car nous y connaissions quelqu'un. 24.50

25.51 - Mimmo
Nous avions fait la connaissance d'un Bulgare qui vivait en face, dans la rue parallèle à la Schönholzerstraße. Nous nous sommes dit, bon sang, il vit juste à côté du mur, on pourra repérer les lieux sous prétexte de lui rendre visite. 26.07

26.08 - Gigi
Nous sommes allés le voir et quand nous avons vu les lieux, ça a été une grande joie. Il habitait au rez-de-chaussée et, comme souvent à Berlin, les caves ont des fenêtres qui donnent à environ un mètre au-dessus du trottoir. Nous avons regardé par les fenêtres, ça semblait une belle cave. Bon, et puis nous avons fait la fête avec ce Poliakov, je ne me souviens vraiment plus de son nom. Et nous avons remarqué que les clés étaient accrochées dans le couloir. Nous nous demandions laquelle était celle de la cave. Il y en avait une longue, qui semblait très vieille, alors Mimmo en a fait des empreintes. 27.04

27.05 - Mimmo
C'est là que nous voulions ressortir. Bien sûr, il n'en savait rien. Mais nous avions tout repéré et l'endroit nous semblait bon. Personne ne soupçonnerait notre présence. 27.15

27.16 - Uli
Nous étions tellement enthousiastes, et tellement pris par cette affaire qu'au début nous n'avons pas imaginé une seconde toutes les difficultés que nous allions rencontrer par la suite. 27.27

27.27 - Mimmo
Au début, nous avions prévu une distance de 165 mètres. 165 mètres ! 27.35

27.40 - Hasso
Nous savions qu'il fallait maintenant commencer à creuser ; nous avions donc besoin de matériel. Nous nous sommes procuré les premiers outils la nuit, au cimetière : une brouette, une pelle et une pioche.
Évidemment, ce fut très drôle le lendemain pour moi. Nous avions un gardien de cimetière très calme (
il rit), Ce jour-là, il n'en revenait pas, il arpentait le cimetière en long, en large et en travers à la recherche de sa brouette et de ses outils, il se demandait vraiment comment des objets aussi bon marché avaient pu disparaître d'un cimetière en pleine nuit. Enfin voilà, c'est ainsi que nous avons commencé.
28.30
Il fallait d'abord s'enfoncer de sept mètres dans le sol, puis partir tout droit ; mais il y avait un problème : c'était un sol dur comme du béton, de la glaise sèche. Enfin, ça allait.
28.48
On savait pourquoi on faisait ça et c'était très bien : on pouvait jurer, l'ennemi était tout désigné (
rire). Et si l'on se faisait mal, c'était la faute de l'ennemi. Non, ça s'est vraiment bien passé.
On a commencé par 20 cm, puis au bout d'une semaine, nous avions creusé un mètre, puis deux mètres au bout de deux semaines. Au début on n'y pensait pas, on se contentait de creuser, allongé sur le dos avec sa pelle, on tapait le sol et on enlevait la terre 100 g par 100 g, et puis un jour, quelqu'un a dit, il faut étayer tout ça. 29.17

29.27 - Uli
J'ai réfléchi à la manière la plus simple d'étayer la galerie avec une structure en bois. 29.32

29.33 - Gigi
Nous avons fait la connaissance d'un Bavarois, étudiant à l'Université technique ; son père possédait une scierie. Il nous a livré tout le bois, gratuitement. Il a juste posé comme condition de pouvoir venir avec nous.
Il a rampé pendant un moment et, quand il est sorti, il a posé sa veste et il avait des bâtons de dynamite. Nous lui avons dit : Mais mon vieux, tu es complètement fou ?!
Et en plus il avait un fusil à double canon, calibre 12. On peut faire un trou dans un mur avec un machin pareil. En le voyant avec ses bâtons de dynamite et ses mèches, je me suis dit, il va tous nous faire sauter dans cette cave s'il allume ce truc. C'était un fanatique. 30.37

30.38 Journal Peter
12 avril. Ai rencontré aujourd'hui M. et G. sur la Friedrichstraße. Le tunnel doit être terminé le 13 août. Un an jour pour jour après la construction du mur. Une date symbolique. 30.52

31.15 Uli
Plus le tunnel s'allongeait, plus le transport de la terre devenait problématique. Nous avons donc construit une sorte de rail, en essayant d'utiliser un chariot. Quand on arrivait au niveau de la gaine dans la cave, on remontait la terre avec un palan. Tout à la main, au début ! 31.34

32.00 - Gigi
Il fallait tout nettoyer et ramener à l'arrière, c'était impossible à quatre. Au début, nous étions cinq, mais progressivement beaucoup sont venus nous aider, comme le Petit et le Grand, c'étaient des surnoms. Et à la fin, nous étions 41. 32.19



32.20 - Le Petit
Mon surnom, c'était "Le Petit". Je l'avais déjà à Berlin-Est. "Le Grand", avec qui j'étais arrivé à Berlin-Ouest, c'était son surnom d'écolier. À l'époque, j'étais très petit et puis j'ai beaucoup grandi lors d'un séjour à l'hôpital. Mais le surnom est resté, tout le monde le connaissait dans la résidence et je l'ai gardé aussi pendant toute l'aventure du tunnel. 32.49

32.49 - Gigi
Bien sûr, nous avons dû aider un peu les gens, ils étaient très nombreux à la fin, mais certains étaient encore étudiants. 32.59

33.00 - Mimmo
À un moment donné, la situation est devenue intenable. Il fallait trouver un financement sûr pour le tunnel. 33.08

33.08 - Peter
Avec ma mère, nous avions un petit patrimoine familial. C'était de l'argent de l'Ouest et il était dans une banque de Berlin-Ouest. Nous nous sommes dit qu'il fallait débloquer cet argent. 33.24

33.25 - Mimmo
Elle nous a établi une procuration, je crois qu'il y avait 10 000 francs, que nous pouvions donc prélever sur son compte. C'était un petit morceau de papier de sa main, nous l'avions enroulé et glissé dans une cigarette. On teinte le papier de la couleur du tabac et on le met à la place. Et si l'on est contrôlé à la frontière, ça ne se remarque pas et on peut encore l'avaler ou le fumer. Personne ne fait attention à une cigarette.
34.09
Nous sommes donc allés à la banque avec cette procuration, nous avons expliqué de quoi il s'agissait et le directeur de la banque a accepté. Il nous a remis l'argent sans difficulté. 34.20

35.03 - Hasso
Le projet devenait de plus en plus compliqué. Un peu comme le carré de la distance, c'est-à-dire qu'à chaque brouette de terre qu'on extrait et qu'on enlève avec le palan, les difficultés augmentent. Il y a eu notamment le problème de l'air.
Nous avons utilisé des tuyaux de poêle pour pomper l'air avec un gros ventilateur. Malgré cela, au bout de 30 mètres, ça devenait très difficile et nous avancions de plus en plus lentement. 35.35

35.56 - Mimmo
Un jour, nous avons appris qu'à Berlin on tournait un film qui devait s'appeler "Le Tunnel". Cela nous a fait rire. Nous, on faisait ça pour de bon, dans la réalité, mais d'autres tournaient un film avec d'immenses décors à Tempelhof. Alors, nous avons contacté l'attaché de presse pour lui proposer de filmer ça, de filmer contre de l'argent.
36.24

36.25 - Franz Baake
La porte s'est ouverte et deux jeunes gens sont entrés dans mon bureau. Ils se sont présentés, ils étaient italiens. Ils m'ont demandé si je serais intéressé par un véritable projet de tunnel. Je leur ai demandé pourquoi.
Ils m'ont expliqué qu'ils avaient un projet, mais que c'était extrêmement confidentiel et qu'ils me le montreraient si j'étais intéressé. 36.46

36.47 - Gigi
Alors il est venu avec nous. Le tunnel était déjà commencé, il a jeté un coup d'țil et nous lui avons expliqué comment ça marchait, comment nous voulions nous organiser, mais que nous manquions d'argent. 37.03

37.03 - Franz Baake
Il fallait d'abord trouver des fonds pour acheter le matériel, les outils... Personne n'avait d'argent et je ne connaissais personne non plus. Je me suis donc adressé à un très bon ami, Fritjof Meier. 37.16

37.16 - Fritjof Meier
J'ai rampé à l'intérieur et à mi-chemin, j'ai vraiment senti, par les vibrations, que le tramway était en train de passer sur la Bernauerstraße. Je dois avouer que j'ai eu la peur de ma vie.
37.33

37.33 - Gigi
Il nous a dit : Pas un mot à personne, donnez-moi votre numéro de téléphone, je vous appelle dans quelques jours.
37.42

37.43 - Mimmo
C'est lui qui nous a mis en contact avec la NBC. 37.47



37.48 - Fritjof Meier
J'ai négocié avec un Monsieur Anderson, de la NBC, qui nous a fait signer un contrat. Il achetait le film pour 170 000 francs. 38.00

38.00 - Mimmo
Cela nous a permis de disposer immédiatement des fonds nécessaires. Du jour au lendemain, nous n'avions plus de problème financier. Grâce à la NBC... 38.13

38.14 - Gigi
En contrepartie, nous les autorisions à filmer. Ils ont envoyé deux cameramen de Berlin, les frères Dehmel. 38.23

38.23 - Peter Dehmel
Ils sont venus nous chercher avec la camionnette Volkswagen, elle était entièrement fermée par des rideaux, aussi nous ne pouvions pas voir où ils nous conduisaient. Ils nous ont bandé les yeux quand nous sommes descendus pour que nous ne puissions pas savoir où nous étions. Ensuite, nous sommes entrés dans ce bâtiment, toutes les fenêtres étaient fermées, on ne voyait pas à l'extérieur, nous ne savions pas où nous étions. Dans cette pièce, il y avait un trou dans le sol, où nous nous sommes faufilés, et nous sommes arrivés dans la cave où commençait le tunnel. 38.59

39.00 - Mimmo
Nous ne voulions pas devoir en parler aux gens, individuellement, en leur disant "tu vas passer dans un film". Nous ne voulions pas créer une agitation inutile. 39.07



39.08 - Fritjof Meier
En voyant comment les choses se passaient, j'ai eu l'impression, sans que les autres le sachent
il y avait là une trentaine d'étudiants de l'université technique que les Italiens voulaient aussi réaliser une bonne affaire financière.
39.28

39.51 - Mimmo
... cet acompte nous a permis de faire beaucoup de choses, oui.

39.57 - Uli
Je crois qu'indépendamment du film de la NBC et de l'argent que cela a rapporté, nous aurions tout de même construit ce tunnel, non ?
Oui, je ne veux pas négliger la chose, ce n'était pas une petite somme, mais...

40.10 - Mimmo
Ç'aurait été plus difficile.

40.11 - Uli
Mais nous aurions réussi malgré tout.

40.13 - Mimmo,
Oui, ça aurait seulement été plus difficile.

40.17 - Hasso
On m'a proposé une certaine somme pour accepter, et une somme équivalente si l'histoire se terminait bien.
40.23

40.25 - Peter
J'ai simplement eu l'impression qu'il y avait une affaire importante. 40.30

40.31 - Gigi
Nous avons compris que ça ne pourrait pas marcher sans Hasso et Uli. Nous ne pouvions pas les tromper. Nous les avons donc mis au courant. 40.40

40.41 - Mimmo
Nous avons un peu fait la grimace, bredouillé. Oui, mais soudain, il n'y avait plus de problème d'argent.

40.47 - Hasso
Où ? pour quoi ?
(sur le ton de la plaisanterie)

40.48 - Mimmo
Pour le tunnel ! Après l'histoire de la NBC. 40.52

41.01 - Hasso
Nous avons creusé pendant des mois et des mois, dans des conditions très variables. On avançait parfois de deux mètres dans la journée, parfois de 50 cm seulement. Parfois le sol était dur comme du béton, parfois on tombait sur des couches de sable. Un jour, nous sommes arrivés et l'eau suintait partout ; cette glaise dure comme du béton était devenue d'un coup comme du beurre, du savon noir. 41.20




41.31 - Uli
Nous avons vite compris qu'une canalisation avait dû lâcher quelque part. L'eau entrait de plus en plus. Nous avons essayé de la pomper. 41.42

41.51 - Gigi
Oui, mais que faire de l'eau que nous enlevions ? Il y avait dans la cave un tuyau qui menait aux égouts. Nous y avons fait un trou pour y envoyer l'eau. Nous ne pouvions pas tout porter dehors avec des seaux ! 42.10

42.11 - Le Petit
Nous avons réussi une fois à emprunter une pompe électrique aux pompiers. 42.17

42.28 - Uli
Mais ça ne suffisait pas, l'eau continuait à monter et la glaise s'effondrait. A cet endroit, le tunnel ne faisait plus 90 cm de haut, mais 1,40 m, 1,50 m, car le sol s'était affaissé. Nous avons donc dû arrêter les travaux. 42.43

42.44 - Journal Peter
20 juin. Près de 6 semaines de travail, nous avons creusé 32 mètres. Mais l'eau remplit le tunnel. M. et G. me disent qu'il faut arrêter les travaux pendant quelques semaines. 42.56

42.48 - Mimmo
Il n'y avait qu'une possibilité pour arrêter l'eau. Nous sommes donc allés voir les services publics de Wedding et nous leur avons demandé : que faut-il faire ? Ensuite, nous avons vu le directeur et lui avons dit : ici, à cet endroit par rapport au trottoir, il y a de l'eau, une canalisation a lâché.
Il est tombé des nues, bien sûr ; et il s'est surtout demandé comment des étudiants comme nous pouvions savoir qu'une canalisation était rompue. Il a réfléchi un instant, puis il nous a dit qu'il allait s'en occuper. Alors il a sûrement appelé le gouvernement de Berlin et les Renseignements Généraux. Ils travaillaient de toute façon sous la protection de la CIA, donc les Américains ont été mis au courant.
Peu de temps après, nous avons reçu un coup de fil à la résidence universitaire, la personne n'a pas donné son nom, elle a seulement dit qu'elle savait que nous avions un problème de fuite d'eau. 44.13

44.15 - Gigi
Il a dit : nous savons ce que vous faites. 44.18

44.18 - Egon Bahr
D'après la position officielle, le mur était illégal. Donc que pouvions-nous faire contre des gens qui tentaient de contourner une mesure illégale ? Nous étions les défenseurs de la libre circulation entre l'Est et l'Ouest. Imaginez un peu ce qu'aurait dit la presse populaire si l'on avait seulement pu nous soupçonner d'entraver la libre circulation, donc d'aider la RDA. Impensable ! 44.47

44.48 - Gigi
Mais vous devez voir les Américains, Pobielski Allee, numéro 19, une villa. Avec Mimmo, on a dit, OK, on y va, on leur dira ce qu'ils veulent savoir. 45.05




45.11 - Mimmo
Ils voulaient des informations, qui avait travaillé là, nom, prénom, adresse, âge. Nous leur avons données, bien sûr. 45.19

45.20 - Gigi
Certains ont dit après que nous étions financés ou soutenus par la CIA, mais ce n'est pas vrai. Nous n'avions aucun lien avec eux. Sauf qu'ils ont un peu surveillé la chose et se sont renseignés sur les gens, c'est tout. 45.41

45.42 - Egon Bahr
Je considérais à l'époque qu'il ne se passait rien à Berlin, et certainement pas dans cette zone, dont la CIA n'ait pas connaissance. Autrement dit, on pouvait considérer que les Américains couvraient l'affaire. Le Sénat de Berlin ne pouvait donc pas s'y opposer. 45.55

45.55 - Uli
Un jour, un groupe d'ouvriers du service des eaux est arrivé, ils ont creusé dans la Bernauerstraße. Ils ont fait un trou dans la chaussée et ils ont réparé la canalisation défectueuse. 46.08

46.12 - Hasso
Bien sûr, nous allions toujours faire de l'entretien, des améliorations, nous pompions l'eau. Mais je dirais que la progression proprement dite a cessé pendant près de 4 semaines. 46.23




46.44 - Journal Peter
7 juillet. La canalisation est réparée, mais nous n'avançons pas. Il faut attendre. Nous nous réveillons la nuit et comptons les mètres qu'il reste encore à creuser. Ce ne sera pas prêt pour le 13 août. La traversée a été repoussée d'un mois. Quand aurons-nous enfin terminé ?

47.19 - Uli
La canalisation était réparée et, heureusement, nous pouvions reprendre les travaux. Tous ceux que nous devions faire sortir de l'Est trépignaient naturellement d'impatience. 47.28

47.50 - Hasso
Après plusieurs mois de travail, un soir, vers minuit, nous entendons du bruit dans la cour. Normalement, il n'y avait jamais personne. On se dit, c'est un cambrioleur. Par une fente, nous avons vu qu'il y avait juste une personne. Un cambrioleur seul dans un lieu pareil ? Nous avons ouvert la porte, l'avons attrapé par le col et l'avons amené dans notre trou. 48.14

48.15 - Le Petit
Ce type a expliqué qu'il avait entendu parler du tunnel et qu'il voulait nous aider, parce que sa fiancée était à Berlin-Est. 48.22

48.23 - Mimmo
Haha, c'était Claus, oui. 48.25


48.25 - Claus
Ils étaient complètement consternés, stupéfaits. Je leur ai dit ce que je voulais : faire sortir ma femme et mes deux enfants. 48.37

48.38 - Mimmo
Nous étions plutôt abasourdis. Bon sang, nous sommes ici en sécurité, dans une ancienne usine. Qui viendrait nous chercher dans cette cave ? Mais surtout, nous avions peur d'avoir été dénoncés. 48.52

48.53 - Hasso
Nous l'avons pris pour un mouchard. Et nous nous sommes dit que la police politique nous aiderait peut-être. 49.00

49.02 - Claus
Oui, quand ils m'ont emmené à l'aéroport, je me suis dit, ils vont me renvoyer par avion, ils doivent avoir de ces relations, c'est incroyable ! 49.08

49.08 - Hasso
Haha. Nous l'avons emmené là-bas en disant aux gens : nous avons trouvé un espion. 49.13

49.14 - Claus
Trois ou quatre fonctionnaires m'ont interrogé. Ils m'ont posé des tas de questions, sans rapport entre elles, ça changeait sans cesse, il était impossible de se concentrer. Mais il ne pouvait rien m'arriver, puisque je n'avais rien à cacher. 49.27



49.28 - Hasso
Naturellement, nous n'avions aucune preuve, rien. Ils nous ont dit : Désolé, les gars, faites ce que vous voulez, mais nous ne pouvons rien contre cet homme. 49.35

49.35 - Claus
Ils m'ont laissé partir, mais le lendemain seulement. J'y ai tout de même passé quelques heures. Mais où aller ? Tout droit au tunnel ! 49.49

49.50 - Mimmo
Nous lui sommes tombés dessus et nous l'avons attaché avec des menottes, ou quelque chose de ce genre, je crois. 49.58

49.59 - Le Petit
Mimmo se tenait derrière lui, je me souviens encore qu'il faisait des allusions en disant vaguement que le mieux était de le jeter au fond du trou. Parce que nous étions assez convaincus que c'était un collaborateur de la Stasi. 50.15

50.15 - Mimmo
Je lui ai dit : Si tu veux revoir ta femme et ton enfant, tu dois nous aider. 50.21

50.22 - Claus
Alors je leur ai raconté mon histoire : je voulais quitter la RDA avec ma femme, mais ils avaient tout bouclé, un trou après l'autre. 50.34



50.35 - Inge
Nous n'avions absolument rien emporté. Nous étions partis sans réfléchir. Juste des couches pour changer le bébé, un biberon, c'est tout. 50.45

50.46 - Claus
Un garde-frontière est vite arrivé, la baïonnette au canon, et il nous a d'abord demandé nos papiers. 50.55

50.56 - Inge
Claus leur a montré nos papiers et je le regardais en me demandant ce qu'il fallait faire. Mais il a juste répété au policier : rendez-nous nos papiers et nous rentrons chez nous.
J'ai regardé Klaus, et comme le type était assez petit, j'ai pensé : on lui arrache son truc et on y va. Nous étions tellement près, ça aurait pu marcher. 51.16

51.16 - Claus
Je lui ai dit, Me cherchez pas ou je vous en colle une ! Et d'un coup, je les ai littéralement assommés tous les deux. Direction le grillage, doucement, ma femme est juste derrière moi, un fil vers le haut, un fil vers le bas, je saute à travers, et hop, je suis en face. Peu avant, tout ça a duré à peine quelques secondes, il y a eu cinq coups de feu. 51.42

51.42 - Inge
J'ai entendu 5 coups de feu et des cris, une grande agitation. Un soldat s'est mis devant moi et m'a dit : Ah, vous en faites partie. Et bien, vous pouvez le regarder, il a mordu la poussière. Vous voyez la merde que vous créez ? 51.55

51.56 - Claus
Arrivé à l'Ouest, je me retourne : Rien, plus de femme, ni à droite, ni à gauche. 52.03

52.04 - Inge
Un autre est arrivé, il était de Berlin, il parlait l'argot berlinois et il a dit : Non, il nous a échappé, une balle lui a juste effleuré le bras. 52.15

52.25 - Claus
Là, je me suis effondré. J'ai enfin compris, il m'a fallu tout ce temps. 52.35

52.37 - Inge
J'ai été convoquée le 14 novembre au tribunal. C'était un procès public, un véritable procès spectacle. Le procureur général a dit : cette tentative de franchissement illégal de la frontière et les coups de feu qu'elle a occasionnés auraient pu entraîner une guerre mondiale.
Ils m'ont traînée dans la boue d'une manière absolument incroyable. 53.03

53.03 - Claus
Ils l'ont condamnée à dix mois de prison, en sachant bien qu'elle était enceinte. 53.09

53.10 - Inge
L'enfant a été placé dans une crèche de l'arrondissement de Friedrichshain, au numéro 39 de la rue du Tunnel. 53.19



53.19 - Claus
Quand elle est sortie de prison, avec un peu d'avance, j'ai bien sûr tout essayé pour la ramener à l'Ouest, tout.
On parlait d'un tunnel, par lequel elle aurait peut-être pu passer. 53.40

53.40 - Inge
J'ai mesuré mon tour de ventre, mais c'était sans espoir ; je serais sûrement restée coincée dans le tunnel.
Quand l'enfant, Uwe, est né, nous avons pu nous donner rendez-vous pour que Claus puisse le voir, voir son fils. Il se tenait du côté Ouest avec des jumelles, à peut-être 150 m à vol d'oiseau, ou 200 m. De toute façon, avec les larmes, je le voyais très mal, je reconnaissais tout juste à ses gestes que c'était lui. 54.15

54.15 - Claus
Je leur ai eu raconté l'histoire x fois, mais ils ne voulaient toujours pas me croire. 54.21

54.22 - Mimmo
Heureusement, le tunnel était déjà bien avancé quand Claus nous a rejoints. 54.31

54.32 - Le Petit
Nous avions décidé de le laisser participer. On lui a dit : OK, tu peux nous aider, mais ta fiancée sera la dernière à passer par le tunnel le premier jour. Et tu peux t'imaginer ce qui t'arrivera s'il se passe quelque chose d'anormal au cours de cette journée. 54.54



54.54 - Claus
Pour moi, c'était vraiment une chance formidable. Quand j'ai vu comme ils étaient équipés, avec le moteur et les tuyaux de poêle pour l'aération, pour moi, c'était clair : je voulais en être.
Je n'ai pas réussi à susciter chez eux la moindre marque de confiance. Ça a été très dur. Parce chaque wagonnet qui sortait me réjouissait autant qu'eux, peut-être plus, même. Et en général, je faisais deux équipes : pas huit heures, mais seize heures. 55.34

55.38 - Uli
C'était déjà presque l'euphorie, parce que nous touchions au but, nous arrivions sous l'immeuble. Mais un jour, l'eau a recommencé à couler du plafond. Et nous étions maintenant à l'Est, au niveau de la Schönholzerstraße. 55.51

56.04 - Gigi
L'eau a commencé à monter lentement et nous nous sommes dit, ça ne sert à rien, nous ne ferons pas les 30 ou 35 mètres restant. Nous allons tous nous noyer. 56.15

56.16 - Mimmo
Mon Dieu, il fallait trouver une solution. Nous avons préféré jouer la sécurité, c'est-à-dire raccourcir le tunnel en déplaçant le point de sortie. 56.26

56.27 - Gigi
Nous avons choisi la rue suivante, la Schönholzer. 56.31


56.35 - Hasso
Pour la première fois, nous avons donc regardé de plus près la Schönholzerstraße. Nous avons envoyé des éclaireurs, qui ont constaté qu'on pouvait accéder à cette rue sans danger. 56.48

56.58
Alors Pfeifer a corrigé ses mesures. 57.00

57.03 - Uli
Régulièrement, depuis l'extrémité du tunnel, nous visions en ligne droite jusqu'au milieu de l'immeuble.
57 27
Nous avons donc suivi lentement cette trajectoire en zigzag jusque sous l'immeuble. 57 31

57.32 - Hasso
Nous sommes ressortis dans la Schönholzerstraße exactement comme prévu, au mètre près. 57.40

57.40 - Gigi
C'était le 14 septembre à 3 heures de l'après-midi, je ne l'oublierai jamais. Ce n'était pas une décision facile. 57.49

57.52 - Journal Peter
Combien de fois ai-je rêvé d'arriver à l'Ouest ? Je me réveille et je gamberge jusqu'au matin. Mon Dieu, veille sur nous. 57.59

58.02 - Hasso
J'ai pris un tournevis et pour la première fois, j'ai eu l'impression de quelque chose de dur, comme une brique, du torchis ou le sol d'une cave. J'ai fait un petit trou avec le tournevis et quand le trou a été percé, de l'air est passé à travers. Et de l'eau.
À l'époque, le bruit courait qu'à l'Est, l'armée avait inondé les caves. Alors je me disais, voici le début des 100 mètres cube d'eau qui vont te tomber sur la figure. En fait, il y avait une conduite d'eau sur le côté avec une fontaine, et le tuyau traversait toute la cave et descendait juste là où j'avais percé le premier trou avec le tournevis. 58.42

58.44 - Gigi
J'étais devant, "Le Petit" creusait en haut. 58.50

58.51 - Hasso
J'ai ensuite élargi le trou pour pouvoir passer, je ne sais plus qui était le suivant. Gigi n'y est pas parvenu, il trouvait le trou trop petit. Alors je l'ai un peu agrandi. 59.00

59.01 - Gigi
Je ne passais pas ! Il fallait l'agrandir encore un peu. 59.05

59.06 - Hasso
Il y avait encore une porte, que nous avons essayé d'ouvrir, mais c'était impossible. Alors j'ai dit : J'essaie. 59.10

59.11 - Le Petit
Pour nous, tout cela était totalement nouveau ; il fallait d'abord s'habituer à ces bruits et à toute la situation. 59.17

59.18 - Hasso
J'ai pris le plus d'élan possible, il devait y avoir 2 m 50 ou 3 mètres, je me suis jeté contre la porte, et elle s'est ouverte. Elle s'est renversée, je me suis retrouvé par terre. Silence de mort, personne.
Mais il y avait une deuxième porte, il a fallu l'ouvrir. Quand nous avons enfin vu la porte de la cave, j'ai dit : OK, on peut y aller. J'ai fait passer le message par téléphone. 59.39

59.40 - Le Petit
Mais nous ne savions pas encore quel était le numéro de l'immeuble. 59.44

59.45 - Hasso
Alors le Petit est sorti dans la rue. 59.48

59.50 - Le Petit
Sortant du tunnel, j'étais très sale, les chaussures, le pantalon, tout. Je suis sorti rapidement dans la rue, j'ai regardé en l'air, j'ai vu le numéro sept et je suis rentré. On a transmis le numéro par le tunnel, puis par téléphone à la Bonnstraße, où se tenait l'un de nous. 00.12

00.12 - Uli
Alors a débuté toute l'action qui consistait à avertir tous nos amis. 00.15

00.15 - Hasso
Nos agents sont partis et, avec les signaux et les signes convenus, avec des journaux ou des cigarettes, certaines expressions, sans se parler, ils ont envoyé les gens vers le numéro 7 de la Schönholzerstraße. 00.29



00.30 - Mimmo
A cette époque, ma femme avait son anniversaire et elle a pris quelques jours de vacances pour venir me voir à Berlin-Ouest. 00.40

00.41 - Ellen
"Est-ce que tu marches avec nous ?" Ils m'ont expliqué ce qu'il y aurait éventuellement à faire. Et j'ai répondu spontanément : oui, bien sûr, pourquoi pas ?
Sans réfléchir, comme ça. Bien sûr que je marche ! 00.55

00.55 - Anita
On mène une vie normale et on attend, on attend qu'arrive enfin une nouvelle. Mais il fallait beaucoup de patience. 01.03

01.04 - Ellen
À l'époque, j'avais encore de très beaux cheveux roux, une couleur très voyante. On m'a dit : il faut cacher un peu tout ça, pour qu'on ne te remarque pas trop.
Quelqu'un m'a prêté un imperméable de couleur claire, un foulard, je ne sais plus si je portais un pantalon, j'avais réussi à me procurer de vieilles chaussures, on avait dû me les prêter. Je devais avoir l'air de débarquer de la campagne. 01.33

01.52 Eveline
Ellen est venue nous voir et nous indiquer quand nous devions attendre dans un certain café. Elle a dit qu'elle arriverait, qu'elle achèterait une boîte d'allumettes et qu'elle ressortirait. Nous devions sortir cinq minutes plus tard et nous rendre à l'adresse qu'elle avait indiquée. 02.11

02.12 - Peter
Je suis immédiatement allé voir ma mère et je lui ai dit : Habille-toi, on y va, nous allons à un anniversaire. Ne prends que les choses les plus importantes. Et tes papiers.
J'ai enfilé quelques caleçons supplémentaires, bien chauds, pour ne pas avoir trop froid en prison au cas où on m'arrêterait. Nous avons quitté la maison, notre petite maison, et j'ai jeté la clé. Nous sommes allés jusqu'à la gare et nous avons pris le train pour l'Alexanderplatz. Et nous sommes arrivés au café. 02.41

02.50 - Eveline
C'était un vendredi, le jour de la paie des ouvriers. Ils vont volontiers boire une bière et le café était plein d'ouvriers qui sortaient du travail. Et nous au milieu, en famille. Pour couronner le tout, la sțur de Hasso est naturellement arrivée avec son mari et sa fille. 03.15

03.15 - Anita
On nous avait dit, si un drap blanc est accroché à la fenêtre, allez-y et entrez par cette porte. S'il y a un drap rouge, continuez votre chemin, n'entrez pas, quelque chose s'est mal passé. Le drap était blanc. 03.28

03.29 - Eveline
La situation était extrêmement tendue. Nous ne savions pas vraiment quand Ellen allait arriver. 03.36

03.40 - Ellen
Je suis entrée dans le bar, j'avais un exemplaire du "BZ" sous le bras droit, plié de telle manière qu'on puisse voir les deux lettres BZ. Et je devais acheter des allumettes. J'ai jeté un coup d'țil autour de moi, discrètement bien sûr, sans trop tourner la tête, et j'ai vu des visages et des yeux qui étaient tous tournés vers la porte, ils étaient littéralement scotchés sur moi. Je pense que les gens ont tout de suite reconnu ce journal avec "BZ" dessus. Pour eux, c'était le signal, ils attendaient quelqu'un, ce signe, et ils savaient que dès que je partirai, ils pourraient se mettre en route, en route vers la liberté, pour ainsi dire. 04.24

04.25 - Peter
Je me suis arrêté un instant devant l'autre groupe qui attendait, je les ai regardés et je leur ai dit : Au revoir.
Ils ont compris tout de suite. 04.38

04.38 - Anita
En partant, ils nous ont dit : Au revoir. J'ai bien dit : Au RE-voir. 04.43

04.44 - Inge
Ce 14 septembre, le vendredi après-midi, on m'a envoyé une émissaire, elle est entrée dans la cuisine et m'a posé une photo de Kerstin sur la table. C'était le signal. Mon mari avait écrit en travers : Tenez bon.
J'avais rencontré des gens en prison, une était exactement dans la même situation que moi ; elle disait : Je n'ai rien à perdre, je tente le coup. Alors toutes les deux, nous sommes allées au terminus du 70, mais il avait déraillé. Nous avons dû marcher pendant 15 stations, avec deux poussettes, la petite Kerstin et sa petite Rita. 05.29


05.36 - Peter
Il y avait un grillage à gauche, et un garde avec le fusil à l'épaule. A droite, c'était le porche d'entrée, le numéro 7.
Je me suis engagée dans le couloir des caves, à gauche, j'ai tiré sur la sonnette. Rien, silence. 06.04

06.05 Le Petit
Nous avons entendu des gens qui paraissaient assez hésitants, ils chuchotaient, ils cherchaient, ils allaient et venaient. Enfin, l'un d'eux a tiré la sonnette. 06.18

06.18 - Peter
D'un coup, la porte de l'autre côté s'est ouverte toute seule, brutalement. Je me suis trouvé devant une barbe noire et un pistolet automatique pointé sur mon visage. Alors je leur ai dit : vous êtes de sacrés ouvriers ! 06.37

06.37 - Hasso
Les gens sont entrés dans le couloir de l'immeuble en prononçant la parole convenue, et ils ont commencé à parler du cuirassé Potemkine et d'Eisenstein, tout cela était prévu. Là, nous savions que les gens qui étaient dans le couloir étaient des nôtres. 06.52

06.53 - Eveline
Nous sommes arrivés au tunnel. Il y avait plusieurs hommes, on nous a emmenés jusqu'au trou, nous nous sommes glissés dedans. Le tunnel était plein d'eau, il fallait se faufiler sur les genoux, mais il y avait des gens pour nous aider, ils restaient sur le côté. Je ne pouvais pas porter le petit. (
elle pleure) Je ne pouvais pas porter mon bébé, on me l'a pris et les hommes qui étaient allongés dans le tunnel, à quelques mètres de distance les uns des autres, l'ont calmé. Enfin, nous sommes arrivés au bout du tunnel, où il y avait une échelle. Je suis montée et on m'a rendu le bébé. 07.54

08.38 - Le Petit
Ça n'a pas duré 5 minutes que les suivants étaient déjà là. C'était la famille de la sțur de Hasso, Anita. Et ça a été le même spectacle, Hasso s'est jeté dans les bras de sa sțur. 08.53

08.54 - Hasso
Au début, ils ne m'ont pas reconnu. A la manière de Fidel Castro, j'avais décidé de ne plus me raser jusqu'à l'arrivée de ma sțur. Castro ne s'est pas rasé tant que la révolution n'a pas été finie, donc jusqu'à sa mort.
Ils sont arrivés, ils ont eu un peu peur, mais je crois qu'ils ont reconnu mes yeux. Et hop, je les entraînés, la petite derrière par le col, Anita s'est glissée dans le trou, moi derrière avec la petite. 09.15

09.15 - Uli
Il fallait surmonter une peur énorme pour oser se faufiler là-dedans ! Le boyau était sombre et étroit, il y avait bien des lampes par endroits, mais la lumière était faible ; et puis il y avait 20 ou 30 cm d'eau. Certains, par peur, soudain ne voulaient plus continuer. 09.33

09.34 - Claus
Les gens devaient avoir une peur terrible, mais aussi une incroyable envie de quitter le pays, pour oser se glisser dans ce trou, dans l'inconnu, sur un sol qui glissait à chaque mouvement. "En avant ! Au suivant !" En bas, il y avait quelqu'un qui les accueillait à chaque fois. Quelques paroles aimables, et puis : Allez, dépêchez-vous, les suivants arrivent ! 09.55

10.12 - Anita
Nous avions tous enfilé nos meilleurs vêtements. Par exemple, j'avais mis ma robe de mariée. C'était le vêtement le plus cher que j'avais. C'était une robe courte noire, mais de chez Dior, avec des escarpins blancs. Vous imaginez de quoi je devais avoir l'air en arrivant de l'autre côté. Toute couverte de boue, les genoux écorchés, ça saignait, mes bas étaient en lambeaux, les escarpins blancs à talon étaient complètement couverts de boue. Et puis la robe était toute déchirée, bien sûr. 10.41

10.41 - Le Petit
C'est la situation la plus intense que j'ai jamais vécue. Quoi qu'il ait pu se produire par la suite, ce jour-là compensait tout. 10.54

10.57 - Claus
Ça commençait à devenir dramatique, le temps pressait. 11.01

11.02 - Inge
Je devais y être à cinq heures et il était déjà huit heures et demie. 11.07

11.07 - Uli
L'eau atteignait peut-être quarante centimètres, le boyau était déjà plein à mi-hauteur. 11.13

11.13 - Le Petit
Nous commencions à savoir reconnaître le comportement des gens à partir des bruits que nous entendions ; nous savions si c'étaient des habitants de l'immeuble ou des gens qui venaient pour le tunnel. 11.26

11.33 - Hasso
Je me tenais juste dans l'embrasure de la porte et j'attendais deux femmes. Et je vois arriver un type immense en manteau de cuir, avec un chapeau, et les deux mains dans les poches. J'avais un pistolet en main. Mais j'étais complètement ignare, je n'ai jamais eu de formation militaire, aussi je n'avais pas le doigt sur la détente, mais sur l'arceau de protection, autour. 11.59

11.59 - Le Petit
Il a retiré lentement les mains de ses poches. 12.02

12.02 Hasso
J'ai eu tellement peur que je crois bien que j'ai appuyé. 12.11

12.12 - Le Petit
La situation était tellement intense que tout le monde a retenu son souffle. 12.16

12.17 - Hasso
Quand il m'a vu, avec ma barbe et ce machin à la main, il a reculé et il a levé les bras en l'air ; et j'ai soudain vu les deux femmes. 12.23



12.24 - Le Petit
Nous leur avons fait signe de descendre rapidement à la cave. 12.30

12.31 - Hasso
Je n'aurais jamais pu tuer quelqu'un, j'étais tellement bête et inexpérimenté. Je n'ai même pas visé, j'ai appuyé par peur. Mais bon, c'est le genre de choses qui peut changer le cours d'une vie. 12.42

12.45 - Inge
En fait, je suis toujours extrêmement ponctuelle, mais juste pour une occasion pareille, j'ai réussi à avoir plusieurs heures de retard. 12.51

12.52 - Claus
L'espace entre l'eau et le plafond devenait de plus en plus étroit. 12.56

13.08 - Inge
Il restait seulement quelques maisons. En haut, il y avait des gens aux fenêtres, appuyés sur un coussin, comme ça se fait parfois à Berlin. Puis voilà le numéro 7, je suis entrée dans le couloir. Il faisait déjà assez sombre, j'ai cherché l'interrupteur. Et pendant que je cherche, je sens une main se poser sur moi. Hasso a allumé la lumière, il avait une grande barbe noire, il était couvert de boue et il tenait un pistolet automatique. 13.42

13.43 - Claus
Quand ça a été le tour des miens, je suis passé devant. 13.46

13.47 - Inge
J'ai dit à Kerstin : Maintenant, on va chez Papa.
Elle est devenue très calme, nous avons descendu les escaliers, je portais Uwe dans mes bras. 13.57

13.58 - Claus
Elles sont descendues en toute simplicité. 14.01

14.02 - Inge
J'ai demandé à quelqu'un de me prendre le petit. Je lui ai donné Uwe sans regarder qui c'était. 14.11

14.12 - Claus
Pour la première fois (
il pleure), pour la première fois, j'ai pris Uwe dans mes bras. Il avait quatre mois. 14.22

14.25 - Inge
Derrière moi, Doris, qui connaissait Claus uniquement par des photos, m'a dit : Inge, c'est Claus.
Alors j'ai regardé, je n'ai vu que ses pieds, mais j'ai su que c'était lui. Mais je n'ai pas eu le temps de me réjouir, je voulais surtout sortir de ce trou, de cette saleté. 14.46

14.46 - Claus
Elle n'a vu que mes pieds nus, mais elle a su que c'était moi. Haha. Et puis nous sommes ressortis. 14.55

15.15 - Inge
Nous ne nous sommes embrassés qu'une fois arrivés à l'Ouest, près de cette échelle. Je voulais d'abord sortir. Là seulement, nous nous sommes embrassés. 15.29

15.36 - Claus
Et puis il y a eu cet instant incroyablement émouvant, parce qu'ils me sont tous tombés dessus. Comme la première fois, mais de joie. J'ai cru qu'ils allaient m'étouffer, parce qu'il était enfin prouvé que je n'étais pas un espion, et que j'avais fait tout cela sans arrière-pensée.
Ensuite, j'ai remarqué les caméras, les éclairages. Je ne m'en étais absolument pas rendu compte. 16.14

16.19 - Ellen
Je me suis remise en route. On m'avait dit : quand tu as terminé ta mission, ne perds pas de temps, va à la gare de la Friedrichstraße et prend le premier métro. Rentre le plus vite possible, sans traîner.
Je me suis assise dans le métro, on a démarré, et j'ai pensé d'un coup, bon sang ! Mes genoux se sont mis à trembler, d'un coup, sans raison, il n'y avait plus aucun risque. Mais je me disais, Imagine qu'ils t'aient arrêtée et que tu finisses dans une de leurs prisons. 17.01

17.10 - Inge
Nous avons découvert soudain les publicités lumineuses des magasins de l'Ouest. On connaissait ça d'avant, sur le Kurfürstendamm. C'était fantastique. Le soir, vers minuit et demi, ils étaient en liaison téléphonique avec le tunnel, ils ont annoncé qu'ils allaient refermer le passage. 17.30

17.34 - Uli
Dans la nuit, nous sommes retournés au tunnel et nous avons constaté qu'à l'endroit le plus profond, il n'y avait que plus que ça d'air. Tout le reste était déjà inondé. Nous étions contraints d'arrêter l'opération. 17.48

17.48 - Claus
Quelques heures plus tard, il aurait été impossible de passer. Tout simplement impossible, tout le monde n'a pas un équipement de plongée sur soi. 17.58

17.59 - Uli
C'était vraiment dommage, car la police et les Vopos n'avaient absolument rien remarqué. Il y avait juste cette foutue fuite d'eau, qui nous a obligés à tout abandonner. 18.14

18.26 - Gigi
Certains de ceux qui étaient là nous ont ensuite reproché de ne pas les avoir informés. 18.31

18.32 - Eckehard Schirmer
Il n'avait jamais été question de vendre toute cette histoire de tunnel ou de la filmer, et encore moins par des Américains. Jamais on n'en avait parlé. Quand nous l'avons appris, ceux qui avaient creusé n'ont pas vraiment apprécié. 18.51

18.51 - Mimmo
Oui, un d'entre eux était même particulièrement excité, pourtant il nous avait aidés seulement deux ou trois fois. Mais il faisait comme si c'était lui qui avait construit le tunnel. Et nous l'aurions roulé. 19.03



19.04 - Eckehard Schirmer
Quant aux deux Italiens, Mimmo et Gigi, ils ont disparu sans laisser de trace. 19.10

19.26 - Mimmo
Pour la plupart, je n'ai jamais revu les gens. Quelques-uns seulement. 19.34

20 01
Hasso
Haha, salut· C'est notre colombe de la paix.
On la laisse s'envoler ?
Quand on vit dans un tel endroit, c'est pour avoir la paix.
Enfin, ça arrive parfois.
Alors ça. Je suis vraiment surpris. Vous m'avez joué un joli tour, hein !
Salut !!!
Le prince. Vous m'avez bien eu.
Je m'en doutais.
Salut. Comment vas-tu ?

20.46 - Mimmo
Très bien.

20.50 - Peter
Dès que tout a été fini, les problèmes quotidiens ont refait surface. Je crois que c'est une constante dans l'histoire de l'Humanité. Je compare ça parfois aux oiseaux migrateurs, qui voyagent en nuée, en parfaite harmonie jusqu'à leur destination. Et alors tout s'évanouit.
Les autres ont tous repris plus ou moins leur vie d'avant. Mais pour moi, ça a été l'éclatement de ma famille. 21.26

21.30
Un jour, nous avons tous été invités à un grand banquet d'adieux. 21.36

21.37 - Eveline
On a beaucoup parlé de notre aventure, nous voulions tout savoir de l'organisation, bien sûr. 21.42

21.44 - Peter
À une heure avancée, je crois que j'avais pigé et j'ai voulu chanter. 21.51

22.12 - Eveline
Et puis on a parlé des uns et des autres et aussi du "Petit". Et j'ai entendu des récits qui m'ont beaucoup impressionnée.22 24

22.30 - Mimmo
Peter a chanté épouvantablement en s'accompagnant à la guitare.

22.34 - Hasso
Du mieux qu'il pouvait, il a tout donné.

22.35 - Mimmo
C'était un beau numéro, mais je trouvais ça un peu ridicule.

22.38 - Hasso
Mimouchka.



22.46 - Mimmo
Oui, pour nous, l'affaire était close. C'est pour cela qu'il y a eu cette ambiance bizarre au banquet de la NBC.

22.57 - Peter
Hasso a été le premier à prendre un verre et à le jeter au mur. C'était une manière de dire, "Bon, maintenant, on va faire notre fête à nous". Tout le monde a dansé le Twist et on a bu énormément. 23.15

23.28 - Le Petit
Je me suis donné beaucoup de mal pour essayer d'apprendre le Twist à Eveline. 23.34

23.34 - Eveline
Je n'y arrivais pas et le Petit me disait sans cesse : Mais si tu vas y arriver, vas-y.
Nous avons dansé et puis avec l'ambiance, c'est allé plus loin. 23.45

23.49 - Le Petit
J'ai vraiment eu beaucoup de temps pour danser seul avec Eveline. Pendant tout ce temps, Peter n'était pas sur la piste de danse. 24.02

24.04 - Peter
J'assistais à tout cela et j'ai eu un sentiment étrange. Je suis sorti, le bruit s'est atténué et je me suis retrouvé seul. J'ai commencé à pleurer. (
il pleure) Je ne sais pas pourquoi, mais j'avais besoin de pleurer.
J'avais vu, clairement vu. J'ai vu Eveline danser le Twist avec "Le Petit". J'ai vu les autres qui s'éclataient. Et puis Mimmo et Gigi sont venus me chercher et Mimmo m'a dit : Mais putain, pourquoi tu pleures ?
J'ai soudain eu une vision. J'ai su clairement que c'était fini. (
il pleure) 25.14

25.15 - Eveline
Je ne peux pas l'expliquer, je ne sais plus. Mais en fin de compte, nous nous sommes mariés. 25.28

25.41 - Peter
J'ai eu envie de quitter un monde qui était déjà complètement fichu. Je me suis dit que je devais partir le plus loin possible.
J'ai parfois pris des avions, des trains ou des bateaux comme d'autres prennent le métro ; aujourd'hui ici, demain ailleurs. 26.06

26.23 - Hasso
Doucement, doucement. 26.28

26.34 - Uli
Ah, imagine que j'aie su ça il ya 35 ans, qu'en 1999, je serai assis dans une superbe voiture rouge, un verre de champagne à la main. 26.50

26.52 - Hasso
Chacun avait ses propres motifs, ses raisons personnelles. Je ne crois pas que les héros se fabriquent tout seuls, c'est l'extérieur qui les fabrique ; ils deviennent généralement des héros une fois morts. Non, l'héroïsme, je crois qu'il faut oublier ça. 27.08

27.08 - Mimmo
Oui. Oui.

27 09
Hasso
C'est pour les media, mais les gens concernés ne le vivent pas du tout comme ça.

27 13
Mimmo
On m'a souvent posé la question et je ne savais pas quoi répondre. Parce que cette notion m'est étrangère.
Mon fils m'a dit un jour qu'il n'arrivait pas à imaginer que j'aie fait ça. Tu comprends, un bon père bourgeois, qui va à son travail tous les matins, il aurait fait ça ?

27 38
Mimmo
Il paraît que même le président Kennedy a été très ému, il en aurait pleuré. C'est ce qu'on m'a dit, mais je ne sais pas si c'est vrai.


Adaptation : 3i Traductions.

Adaptation   3i Traductions