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"Des pierres que Dieu lança contre des barricades..."
"Varsovie - le prix de la liberté"
Texte : Andrzej Szcypiorski
Récit : Stanislaw Krzeminski et Ryszard Jaworski
Réalisation : Ryszard Jaworski et Stanislaw Krzeminski
Son original et commentaire du film
(N° Prod. ZDF : 6374/3278)
1. 00:02:05:01
Son original - Début - Szcypiorski (allemand)
- Nous sommes à Varsovie, capitale de la Pologne. Depuis deux cents ans, pas une génération, ou presque, n'a vécu dans cette ville sans une insurrection contre les puissances étrangères, l'occupation, la terreur, la violence. Varsovie est ainsi devenue le symbole de l'indépendance spirituelle polonaise, des aspirations de liberté et de souveraineté polonaises. Puisque ce film parle de la dignité de Varsovie et de la Pologne, j'ai donc choisi de m'exprimer dans ma langue maternelle...
2. 00:03:30:05
Commentaire - Bougies sur les tombes, cimetière, images d'archives
Comme chaque année, les Varsoviens se rassemblent dans ce cimetière le 1er août pour commémorer l'année 1944. C'est en effet ce jour-là que Varsovie s'est soulevée contre l'occupant allemand. Ce fut le combat le plus sanglant et le plus tragique de mille ans d'histoire polonaise. Aujourd'hui, cinquante ans plus tard, cet événement semble s'inscrire dans la conscience polonaise comme l'un des épisodes les plus importants de la vie de la nation. Et pas seulement parce qu'il se termina dans une apocalypse qui vit la mort de plus de 250.000 habitants et la destruction quasi totale de la ville. Car l'insurrection de Varsovie marque un tournant dans le développement de la nation polonaise moderne. C'est justement cette immense tragédie qui fait que les Polonais d'aujourd'hui sont différents des Polonais d'avant l'insurrection. Ils réagissent et jugent la réalité autrement, ils ont d'autres ambitions, d'autres rêves, et une autre image de leur pays, de son rôle et de son avenir.
L'insurrection a laissé derrière elle une profonde blessure dans la vie polonaise, toujours présente dans les esprits et dans les curs.
L'histoire des nations connaît ainsi des heures de grands bouleversements. L'insurrection d'août 1944 fut aux Polonais ce que la fin du Troisième Reich fut aux Allemands en 1945, la Révolution de 1789 aux Français et la Révolution de 1917 aux Russes. Tout ce qui advint par la suite en fut le prolongement, tout autant que la naissance d'une culture spirituelle entièrement différente dans la vie de la nation.
06:03
Le cimetière Powaski. Szczypiorski
C'est en ce lieu que se trouvent rassemblés les héros des nombreux soulèvements et insurrections populaires polonais qui connurent à Varsovie une fin tragique. Ici reposent les vétérans de l'insurrection de Kosciuszko (qui remonte à la fin du XVIIIe siècle), ceux des guerres napoléoniennes et des émeutes contre la Russie en 1831 et 1864 ; les révolutionnaires de 1905, les soldats de la Première Guerre mondiale, ceux qui défendirent Varsovie contre les Bolcheviks en 1920, les soldats de la Deuxième Guerre mondiale et enfin les insurgés de Varsovie de 1944.
06:54
Tous réunis ici, dans cet immense cimetière varsovien, comme dans bien d'autres cimetières polonais d'ailleurs. Celui-ci est particulièrement grand et il est splendide, comme ceux de toute la Pologne, il est l'objet de la plus grande affection des habitants.
4. 00:07:26:10
Commentaire - Vues aériennes (vieille ville)
Fondée il y a plus de 700 ans, Varsovie est depuis près de 400 ans la capitale de la Pologne. La ville fut au centre d'un immense empire qui s'étendait de la Silésie et de Danzig jusqu'à la mer Noire et en Moscovie, allant des Carpates au Sud jusqu'au golfe de Riga au Nord. Cet empire était pourtant fragilisé à l'intérieur. Animé par des ambitions de grande puissance, il était en même temps attaché à des principes de liberté qui affaiblissaient la puissance de l'État et plaçaient la liberté individuelle au-dessus de l'intérêt collectif.
Une ville bizarre. Pleine de charme, d'humour et de légèreté. Mais aussi prête à tout pour préserver sa dignité et son indépendance à l'heure des grandes décisions historiques. Varsovie fut la capitale de la Pologne au cours des années les plus amères de son histoire et personnifie aujourd'hui encore la volonté, le sacrifice et la souffrance polonaise.
08:29
La vieille ville. Szczypiorski
A la fin du XVIIIe siècle, la Pologne perd son indépendance : c'est l'époque des grands partages, à la suite de l'alliance - du complot devrait-on dire - entre les trois puissances voisines : la Russie, la Prusse et l'Autriche.
1772 : premier partage de la Pologne.
1793 : deuxième partage . Mais cette fois, la nation polonaise se lance dans le combat pour l'indépendance de l'État - de ce qu'il en restait alors.
Une insurrection éclate, dite "insurrection de Kosciuszko", du nom du commandant en chef de l'armée des insurgés.
09:17
Serment de Kosciuszko
"Moi, Tadeusz Kosciuszko, je fais le serment devant Dieu, à toute la nation polonaise, de n'utiliser le pouvoir qui m'est confié à aucune fin personnelle..."
09:32
L'insurrection éclata d'abord à Cracovie, au Sud de la Pologne, mais gagna rapidement aussi Varsovie. Et là, c'est un cordonnier, Jan Kilinski, qui mena le soulèvement ; il habitait justement ici, sur la place du Marché de la Vieille Ville (Stare Miasto). A Varsovie, c'est le petit peuple, la plèbe diraient certains, qui en fut le principal artisan.
10:11
La vieille ville . Szczypiorski
L'insurrection se solda par un échec. Les Polonais ne disposaient pas d'un potentiel militaire suffisant pour affronter la Russie. L'armée russe, sous les ordres du maréchal Souvorov, s'empara tout d'abord du Faubourg de Praga, situé sur la rive droite de la Vistule, qui devint le théâtre du massacre tristement célèbre d'environ 15 000 hommes, femmes et enfants. Puis, c'est toute la ville qui fut prise d'assaut. Vingt cinq mille personnes furent envoyées en captivité, au fin fond de la Russie et la révolte s'effondra en 1795. A la suite des accords entre les états envahisseurs, Varsovie tomba aux mains des Prussiens.
11:45
La jeune fille
Mon frère est étudiant en histoire. Un jour, on lui a demandé un exposé sur l'insurrection de Kosciuszko : il tomba par hasard dans les archives sur un brevet d'officier délivré par le chef Tadeusz Kosciuszko à un menuisier varsovien, Jan Koula. Or Koula est le nom de jeune fille de notre mère. Nous ne nous étions jamais intéressés à notre arbre généalogique mais du coup, mon frère se mit à fouiller dans les archives, dans les registres des naissances des églises de Varsovie et dans les registres d'état-civil. il en vint alors à la conclusion que ce menuisier Koula, dont on venait de retrouver une trace d'il y a deux cents ans, c'était bel et bien notre ancêtre...
10. 00:12:31:23
Commentaire - Vues aériennes de la ville, vues des pavés
Le poète français Camille Delavigne a composé le plus célèbre chant révolutionnaire de Varsovie, qui exalta les Polonais en lutte contre le tsar lors de l'insurrection de 1830. La Varsovienne commence par ces mots : "Polonais, à la baïonnette !" et reste aujourd'hui encore un peu comme l'hymne de la cité.
Juliusz Slowacki, un grand poète du XIXe siècle, écrivit sur les hommes de sa génération qui combattaient pour l'indépendance polonaise contre la puissante armée du tsar, qu'ils étaient "des pierres que Dieu lança contre des barricades..."
Il ne se trompait pas. C'était vrai à l'époque de Slowacki, ce fut vrai encore lors des nombreux soulèvements nationaux ou pendant l'insurrection de 1944, lorsque les habitants érigaient des barricades par dizaines, centaines et milliers et tombaient sous le feu des panzers, des avions et de l'artillerie allemande, toujours prêts à se battre et à mourir pour Varsovie, pour la Pologne et pour l'humanité.
"Des pierres que Dieu lança contre des barricades..."
14:04
Le parc Lazienki. Szczypiorski
Voici un bâtiment du XIXe : il s'agit de l'ancienne école des Aspirants, dans laquelle étaient formés les officiers de l'Armée Royale Polonaise. C'est dans ces murs que se fomenta le complot qui déclencha l'insurrection de 1830.
Ce fut l'un des traits les plus étonnants et aussi les plus tragiques de l'histoire de ce pays : les premiers à se battre furent les jeunes de 19, 20, 21 ans; ils firent preuve d'un patriotisme et d'une conscience civique extrêmes, réussissant par la suite à entraîner leurs aînés dans la lutte.
14:47
Ils surent même, pendant l'insurrection, convaincre un groupe de généraux polonais de l'époque napoléonienne, officiers serviles du tsar pendant quinze ans, de lutter contre la Russie ; tout d'un coup, sous l'influence de ces jeunes gens, leur esprit patriotique se réveilla et ils prirent la tête de l'armée, essuyant d'ailleurs un échec désastreux dans ce combat inégal.
15:31
La rue Agrycola
La rue Agrycola. Voici la statue du roi Jean Sobieski, face au palais Lazienki. C'est cette rue que prirent les Aspirants, cette fameuse nuit du 29 novembre 1830, pour enlever dans le Palais du Belvédère le prince Constantin, frère du tsar Nicolas 1er, gouverneur despotique du royaume de Pologne. Il faisait un temps comme aujourd'hui, un des premiers jours de neige de l'année.
16:53
Le jeune homme
De mon ancêtre paternel on ne connaît plus que le nom : Lipowski. Il était officier de l'Armée Royale Polonaise. En 1831, après l'écrasement de l'insurrection de novembre, il s'enfuit par la "frontière verte", jusqu'à Dresde où il vécut 31 ans. Son nom fut germanisé : on traduisit tout simplement le polonais Lipowski en Linde (tilleul). Il fonda une famille, puis, dans les années 1860, il retourna à Varsovie sous ce nouveau nom que nous portons encore aujourd'hui.
14. 00:17:44:20
Commentaire - Extrait du film "La jeunesse de Chopin" [titre en français non garanti]
Le combat qui opposa la Pologne à la Russie en 1831 était inégal. Ce fut une guerre pathétique et sans espoir. Mais l'insurrection reçut le soutien moral des forces démocratiques à travers toute l'Europe. L'échec du soulèvement sonna le début de l'émigration polonaise massive à l'Ouest. Là-bas, la lutte politique pour l'indépendance de la Pologne put continuer, grâce au soutien de nombreux Français, Allemands, Italiens, et mêmes Turcs. L'impact politique de l'insurrection fut considérable et la question polonaise resta présente dans la conscience des Européens pour de longues décennies.
Tout ce qui se passait à Varsovie prenait une dimension symbolique. Même l'ennemi y était sensible et tenta d'imposer de nouveaux symboles. Lorsque les Russes s'emparèrent de la ville après l'échec de l'insurrection de 1831, des soldats ivres jetèrent le piano de Frédéric Chopin par la fenêtre d'un palais de Varsovie. Ce devait être le dernier point d'orgue de l'asservissement de la Pologne. Dès lors, l'esprit de la nation devait rester muré pour toujours dans le silence. Mais il en fut autrement. Chopin appartint dès cet instant à tous les Polonais.
15. 00:20:04:01
Commentaire - Citadelle
Après l'échec de l'insurrection, le tsar Nicolas décida de faire plier définitivement la ville. Les Russes édifièrent la sinistre citadelle de Varsovie à l'extrême Nord. Sombre et puissante, cette forteresse devait représenter pour la ville un avertissement et un garant de sa loyauté envers le tsar. Elle terrorisait la cité, qu'elle maintenait soumise. Cette gigantesque construction eut un impact catastrophique sur son développement. Varsovie ne pouvait plus s'étendre au Nord le long de la Vistule.
La ville fut étranglée, l'urbanisme paralysé. La citadelle devint bientôt le symbole de l'oppression russe sur la Pologne. Les patriotes y étaient enchaînés et c'est de là que partaient les sinistres "kibitka" emmenant les bannis en Sibérie. La citadelle fut l'école de la souffrance, de l'obstination, du courage et de la résistance polonaise. Aujourd'hui encore, elle demeure une légende.
22:55
Le jeune homme
L'un de mes ancêtres fut envoyé en Sibérie après l'insurrection de Janvier. C'était en 1863. Un an plus tard, sa femme voulut le rejoindre. Elle parcourut des distances considérables, parfois même à pied. Il lui fallut au total un an et demi pour parvenir enfin à le retrouver en Sibérie, où ils vécurent 20 ans. Elle mourut au moment où ils allaient pouvoir finalement rentrer en Pologne. Il dut repartir seul avec leurs deux enfants. Sa fille était l'arrière grand-mère de ma mère.
22:57
La citadelle
Vous avez devant vous le centre de la Citadelle de Varsovie, où en 1863 et 1864 des centaines de patriotes furent emprisonnés parmi des milliers qui avaient participé à l'émeute de janvier.
24:39
La citadelle
C'est ici que se formaient les convois des condamnés aux travaux forcés et à la déportation en Sibérie. Ces prisonniers parcouraient des centaines, des milliers de kilomètres, les fers aux pieds, jusqu'au fin fond de la Russie, de la Sibérie, et même jusqu'en Extrême-Orient, sur les côtes de l'Océan Pacifique. Ils passaient en déportation 10, 20, et même souvent 30 ans, dans les bagnes du Kamtchatka, dans le pays des Tchouktches, quelque part du côté d'Irkoutsk, de Yakoutsk, de l'actuelle Novosibirsk, ou encore sur les rives du lac Baïkal.
25:13
Il arrivait que les femmes des prisonniers les accompagnent - à pied ; elles étaient souvent tenues à distance des convois, mais, malgré tout, elles allaient jusqu'au bout pour suivre leurs maris dans la déportation.
C'est ici également que furent exécutés les chefs de l'émeute de Janvier, les membres du gouvernement national, avec en tête Romuald Traugutt, chef dictatorial du soulèvement.
25:46
Les Russes voulurent que la pendaison de Traugutt et de ses proches compagnons fût publique, sur les pentes de la Citadelle. On ordonna à tous les habitants de Varsovie de venir assister à cette scène tragique, bouleversante. On peut dire qu'après ces événements, la nuit sombre de l'occupation s'abattit vraiment sur la Pologne, pour ne se lever qu'avec la Première Guerre mondiale.
19. 00:26:41:09
Commentaire - L'année 1905
La révolution éclata en Russie en 1905. A Varsovie également, mais sous une forme différente. Pour la première fois dans l'histoire de la Pologne, des ouvriers organisés se mobilisèrent pour lutter contre l'exploitation capitaliste. Les ouvriers polonais, mus aussi par d'autres rêves et espérances, ne s'engagèrent pas sous la seule bannière de l'égalité sociale, mais avant tout au nom de l'indépendance de la Pologne. Ils se rassemblèrent autour du parti socialiste PPS, un parti indépendant qui voulait avant tout conquérir la souveraineté nationale. Et qui naturellement poursuivait aussi un idéal social.
Une partie des ouvriers polonais se réclament encore aujourd'hui de cette tradition, dans un contexte totalement différent...
28:04
La jeune fille
L'histoire de mon arrière-grand-père est un peu compliquée. Il s'appelait Finkelstein, c'était le fils d'un marchand d'étoffes - c'est ainsi qu'on disait à l'époque. Il était socialiste et participa à la révolution de 1905. Malheureusement, cela lui valut 6 ans de Sibérie.
28:26
Plus tard, il eut la chance de pouvoir revenir en Pologne. Il parvint en Galicie puis s'engagea dans les Légions polonaises. Il retourna finalement au pays avec Pilsudski. La Pologne était devenue un état indépendant. Il put finir ses études et il fit une brillante carrière d'avocat à Varsovie.
28:45
En 1939, âgé de 50 ans, il s'engage comme officier ; hélas, pendant la campagne de septembre, alors que l'armée polonaise se repliait vers l'Est devant les Allemands, il tomba aux mains de l'Armée Rouge ; avec d'autres officiers polonais, il fut fusillé quelque part en Ukraine.
30:16
La Vistule
Certaines disent d'elle que c'est la dernière rivière sauvage d'Europe. D'autres l'appellent la reine des rivières polonaises. Comme un ruban, elle enserre trois villes importantes : Cracovie au Sud, l'ancienne capitale du Royaume de Pologne, Varsovie, et enfin Gdansk, à son embouchure sur la Baltique - qui, pendant des siècles, a été pour le commerce et l'économie polonaise une fenêtre sur le monde...
En 1920, les grandes armées bolcheviques, animées de l'esprit de la révolution communiste, ne parvinrent pas jusqu'ici. Elles furent bloquées par l'armée polonaise au cours de la bataille de Radzymin, à environ 20 km à l'est de Varsovie.
22. 00:30:58:03
Commentaire - Images d'archives
En 1920, les Polonais remportèrent la guerre contre l'envahisseur bolchevique. C'est la nation tout entière qui défendit l'indépendance récemment acquise. Les soldats, mais aussi des civils, des femmes et des enfants participèrent au combat. Cette année-là, l'une des pages les plus étonnantes et les plus héroïques de l'histoire de la Pologne fut écrite.
31:36
La Vistule
Cette bataille est entrée dans l'histoire des hauts-faits militaires : certains la considèrent comme l'une des vingt plus importantes au niveau mondial. Peut-être pas du point de vue militaire, mais sur le plan politique et historique, elle joua sans aucun doute un rôle décisif pour l'Europe.
Souvenons-nous du contexte : nous sommes en 1920, 3 ans après la révolution bolchevique en Russie, 2 ans après la fin de la Première Guerre mondiale. L'Europe est complètement minée et à bout de forces.
32:14
Épuisée par la guerre et minée par le mouvement communiste. N'oublions pas que c'est l'époque des républiques soviétiques hongroises et bavaroises, celle d'un véritable bouillonnement révolutionnaire en Allemagne, avec entre autres l'émeute des marins et des ouvriers à Hambourg et à Cologne. Pour Lénine et Trotsky, alors maîtres du jeune état soviétique, il était clair qu'il suffirait de briser la résistance polonaise pour que l'Europe tout entière tombât aux mains des bolcheviks - c'est pourquoi ils lancèrent l'Armée Rouge dans cette grande marche sur Varsovie.
33:47
Le jeune homme
J'ai un ancêtre espagnol qui vint en Pologne en 1811 avec Napoléon, dont l'arrivée avait rallumé de grands espoirs et en premier lieu, celui de reconquérir notre indépendance. En 1920, l'un de ses descendants, mon arrière-grand-père André, était cavalier. Il prit part à la célèbre bataille de la Vistule, à quelques km de Varsovie.
34:15
C'est d'abord son cheval qui tomba, puis lui-même fut tué d'un coup de sabre... Son ami fut témoin de cette scène, et, après la bataille - le fameux "miracle de la Vistule"- il la raconta à mon arrière grand-mère. Depuis lors, ma famille a transmis cette histoire de génération en génération, et c'est ainsi qu'aujourd'hui elle est encore vivante...
25. 00:34:42:22
Commentaire - Images d'archives - Józef Pilsudski
Józef Pilsudski était alors à la tête de l'armée et de l'Etat - sans lui, la victoire n'aurait pas été possible. C'est l'une des figures historiques les plus marquantes de la Pologne, chef exceptionnel et homme d'Etat perspicace. Certes, le règne autoritaire qu'il instaura après 1926 n'engendra pas que de belles choses... Mais Pilsudski avait su réunir derrière lui toute la nation pendant la guerre de 1920, car il incarnait le patriotisme, le courage, l'intelligence politique et le savoir militaire. Il était le meneur incontesté d'une nation qui luttait pour son indépendance.
26. 00:35:59:01
Commentaire - Images d'archives. Varsovie avant la déclaration de guerre
Ni particulièrement belle, ni particulièrement riche, mais libre, Varsovie traversa les années vingt et trente en capitale d'un pays libre. Après un siècle d'oppression, les Polonais s'éveillaient à nouveau progressivement à la vie.
Il fallut à la fois reconstruire et ressouder Varsovie, appauvrie et détruite par la guerre. Les Polonais n'avaient-ils pas dû vivre au cours du XIXe siècle dans trois Etats étrangers, dans des univers de pensée, de murs et d'éducation différents ? Les anciens territoires russe et prussien ne comptaient quasiment aucun fonctionnaire polonais. L'administration de l'Etat était donc principalement héritée de l'ancienne Galicie autrichienne. Il fallait réunifier le système éducatif, judiciaire et économique.
Ce n'était peut-être pas un pays heureux. Car il était pauvre et isolé - comme on allait bientôt s'en apercevoir. Mais les hommes s'y sentaient libres. Et ce fut toujours le bien le plus précieux des Polonais.
27. 00:37:34:17
Commentaire - Images d'archives - Déclaration de la guerre
Hitler attaqua la Pologne le 1er septembre 1939. Une semaine auparavant, Ribbentrop et Molotov avaient signé le pacte germano-soviétique, qui prévoyait dans une clause tenue secrète le quatrième partage de la Pologne entre le troisième Reich et l'Union soviétique. Deux régimes criminels allaient écrire un nouveau chapitre de l'histoire de l'Europe, qui devait commencer par la destruction de la Pologne.
38:36
La jeune fille
Mon grand-père s'est marié très jeune : sa femme et lui avaient une vingtaine d'années. Les noces eurent lieu en juillet. Dès septembre, il fut appelé sous les drapeaux et fut tué le 12 pendant la défense de Varsovie. En mai 1940, ma grand-mère mit au monde mon père. Elle l'éleva seule pendant toute la guerre et une partie de l'occupation... Par la suite, même après la guerre, elle ne voulut jamais se remarier. Mon grand-père maternel, lui, est décédé avant ma naissance - alors en fait, avoir un grand-père, je ne sais pas ce que cela signifie.
29. 00:40:17:06
Commentaire - Statues de saints
Pendant toute l'occupation, presque toutes les arrière-cours de Varsovie abritaient des statues de saints, simples et modestes. Elles n'étaient pas seulement le signe de la piété polonaise, mais aussi le symbole du grand drame de l'homme qui, pendant les heures de souffrance, de solitude, de désespoir et de doute, se tourne toujours vers le ciel dont il attend un signe rédempteur. Les Varsoviens confiaient à Dieu leurs existences et celle de la ville. Dieu était le seul en qui ils plaçaient leur espoir alors que tout ici-bas se révélait impuissant à relever le défi de l'histoire.
Les hommes entonnaient un chant patriotique et religieux qui commençait par ces mots : "Dieu, Toi qui as entouré la Pologne de Ta protection et de Ta bénédiction pendant tant de siècles..."Mais ils chantaient tout bas, car celui qui prononçait ces paroles risquaient d'être fusillé.
Varsovie appelait Dieu à être témoin de son supplice. Chaque jour, dans l'obscurité, on se rassemblait autour des statues pour prier à voix basse. Deux millions d'être humains murmuraient au même instant les mêmes prières. Des heures emplies d'une profonde poésie...
42:28
Le train
En novembre 1940, sur le territoire de Varsovie, les Allemands créèrent un ghetto, l'entourant de murs, de policiers et de SS. Toute la population juive, c'est-à-dire environ 300.000 personnes, y fut rassemblée. Les polonais qui habitaient alors ce quartier furent déplacés dans ce que les nazis baptisèrent la zone "aryenne" de la ville.
42:51
Au début, ce ghetto comptait donc 300.000 personnes mais, très vite, on y fit venir les juifs des environs de Varsovie et puis de toute la Pologne. Il y eut une période, en 1941 où 700.000 juifs se trouvèrent amassés dans ce ghetto, dans la promiscuité, la famine et les maladies. Des dizaines de milliers périrent dans la rue. Ce fut l'un des épisodes les plus horribles, les plus monstrueux de l'histoire du monde.
43:25
Je dois dire que cela a été pour moi, personnellement, la plus dure épreuve de cette guerre, car beaucoup de mes camarades d'école juifs furent emprisonnés dans ce ghetto et, comme sans doute l'immense majorité des habitants de la zone "aryenne", je me sentais totalement impuissant, désarmé, témoin passif de cette extermination.
43:52
Moralement, ce fut une épreuve plus pénible que n'allait être l'insurrection de Varsovie, un an et demi plus tard ; car à ce moment-là, j'avais enfin une carabine, j'étais soldat, je pouvais me battre contre les Allemands, sur les barricades; contrairement à ces quelques années de massacre dans le ghetto, où je n'ai pu littéralement rien faire. Les juifs disparaissaient, étaient emmenés, entassés sans eau, sans nourriture, dans des wagons à bestiaux, exactement comme celui-ci, vers les camps de la mort, les chambres à gaz et les fours crématoires de Treblinka, Majdanek, Soliborz, Auschwitz.
31. 00:44:45:03
Commentaire - Images d'archives. Transport des juifs et Umschlagplatz
Les Polonais d'origine juive ont toujours joué un rôle important dans l'histoire du pays et celle de Varsovie. La plupart d'entre eux conservaient leur foi, leurs traditions, leurs coutumes et leur langue. Ils vivaient certes refermés sur eux-mêmes, mais ont toujours fait naturellement partie de la société. De nombreux juifs polonais se sont distingués par leur patriotisme particulièrement fervent et leur dévouement à la cause nationale. Ils constituaient une part importante de l'intelligentsia polonaise et ont beaucoup fait pour la science, la culture, l'épanouissement spirituel et l'essor de la civilisation en Pologne.
Les Juifs polonais ont été exterminés par l'Holocauste de la Deuxième Guerre mondiale. Une perte irréparable pour les Polonais qui ont la conscience de leur propre passé et du destin historique de leur pays.
46:08
En avril 1943, il restait dans le ghetto 50 000 personnes. Et une organisation juive de combat, regroupant plusieurs milliers de jeunes gens, décida de tourner énergiquement cette page d'histoire. Ils comprirent qu'il fallait mourir debout, qu'on ne pouvait pas accepter passivement ce génocide, cette extermination de masse. Ils prirent les armes mais ils n'en avaient que très peu à leur disposition ; ils en reçurent quelques-unes de la résistance clandestine polonaise, mais très peu en réalité, car à l'époque nos possibilités matérielles étaient extrêmement limitées. Ce fut l'insurrection du ghetto...
33. 00:48:51:11
Commentaire - Images d'archives - Début de l'insurrection de Varsovie
L'insurrection de Varsovie éclata le 1er août 1944, aux accents de : "Enfants de Varsovie, engageons-nous dans la lutte..." Et c'était vrai. Car les enfants aussi engagèrent la lutte contre l'occupant. Et les femmes. Et les vieillards...
La Pologne tout entière attendait cet instant depuis cinq longues années d'occupation. Ce jour-là, toute la ville monta sur les barricades. Dès le 20 juillet, les Allemands avaient commencé à fuir précipitamment la ville. On guettait les grondements de l'artillerie soviétique, à environ 10 kilomètres de là, attendant l'heure de la libération. Mais Varsovie voulait se libérer elle-même et saluer les troupes soviétiques en ville libre. L'Armée Rouge était considérée comme alliée dans la guerre contre Hitler, même si les Polonais nourrissaient à son égard de graves inquiétudes.
L'armée de l'intérieur, organisation de lutte secrète, puissante et bien organisée, s'était préparée à un combat de quelques jours maximum. D'ailleurs, on ne pensait pas que la bataille durerait plus longtemps : les Russes avançaient et pouvaient entrer dans la ville à tout instant.
L'histoire n'a que faire des hypothèses qui commencent par "que serait-il arrivé si...". Et pourtant : si les chefs de l'armée polonaise n'avaient pas donné l'ordre de l'insurrection, celle-ci aurait éclaté spontanément. L'ennemi en fuite, l'allié présumé aux portes de la ville : les forces armées de l'ombre étaient prêtes à se lancer dans le combat. Personne ne pouvait se douter que Staline stopperait l'offensive sur Varsovie. Au lieu de trois jours, les insurgés durent combattre jusqu'à la dernière cartouche et capitulèrent après 63 jours d'une effroyable tuerie.
34. 00:51:16:01
Commentaire - Vol au-dessus de la Vistule
Nous survolons la rive droite de la Vistule, déjà occupée par les troupes soviétiques quelques semaines après l'insurrection.
Nous franchissons le fleuve pour gagner la partie de Varsovie où le soulèvement fit rage. Ce vol dure un peu plus d'une minute - c'est le temps qu'il aurait fallu pour couvrir la distance entre les pistes soviétiques et la ville combattante. Or, les avions alliés chargés d'armes et de médicaments à destination de Varsovie durent décoller du Sud de l'Italie et retourner à leur base en traversant la moitié de l'Europe après leurs parachutages. Staline, en effet, n'autorisa pas les Britanniques et les Américains à utiliser les pistes situées de l'autre côté de la Vistule pour s'y ravitailler. Ce fut l'un des épisodes les plus méprisables et les plus cyniques de la Deuxième Guerre mondiale.
35. 00:52:29:17
Commentaire - Images d'archives - Les Russes attendent
Des semaines durant, aucun coup de feu ne fut tiré du côté soviétique contre les Allemands qui prirent d'assaut les rues de Varsovie. Après avoir écrasé l'insurrection, les Allemands eurent encore trois mois pour détruire systématiquement et méthodiquement ce qui restait encore debout après les combats. Les Russes attendaient toujours... Ce n'est qu'à la mi-janvier 1945 qu'ils entrèrent dans la ville, alors que Varsovie n'était plus qu'un désert sans âme qui vive, fait de ruines et de cendres.
Sur la rive droite de la Vistule, l'Armée Rouge comptait aussi dans ses rangs des divisions polonaises sous le commandement de Moscou. Les soldats polonais assistèrent impuissants à la destruction de la ville sur l'autre rive du fleuve. De leur propre chef, ils tentèrent en vain de rallier les insurgés. Tandis que leurs compagnons d'arme de l'Armée Rouge alliée continuaient tranquillement d'attendre...
53:55
Le jeune homme
En 1944, mon grand-père était encore un jeune garçon, il avait 15 ans et pendant l'insurrection, il faisait partie des bataillons scouts. Pendant les combats de Zoliborz , à la mi-août, les Allemands le blessèrent à l'épaule ; il devait être opéré d'urgence. Dans la cave de la maison où il fut touché, l'officier de santé l'attacha à une table et l'amputa de la main avec sa baïonnette ; pour tout éclairage, il n'y avait que quelques bougies, et le seul anesthésiant de l'époque était un verre de vodka. Mon grand-père est décédé il y a trois ans seulement et ne m'a raconté cette histoire qu'une seule fois.
55:03
Durant des années, ce local avait servi de chaufferie , mais pendant le soulèvement , il fut transformé en hôpital. Ici sont morts des blessés graves qu'on avait ramenés des barricades ou encore des civils qu'on ramassait dans la rue, les allemands tiraient sur tout ce qui bougeait ; en traversant la rue avec un seau d'eau on risquait sa vie à tout instant.
55:43
C'était l'un des nombreux hôpitaux pour insurgés. Je ne me trouvais pas loin d'ici à ce moment-là, sur la barricade de la rue Mostowa (la rue du Pont), dans la Vieille Ville, où je dus rester couché plusieurs jours. Je dois avouer que je n'ai pas tiré sur beaucoup d'Allemands, car le fusil autrichien Manlicher dont je disposais, qui datait de 1907, était horriblement difficile à manier.
56:14
Il y eut une période, peut-être cinq ou six jours, pendant laquelle je ne suis même pas descendu de la barricade, il n'y avait plus nulle part où aller, toutes les maisons avaient été brûlées ou détruites. On ne savait où aller dormir. La barricade s'élevait bien au-dessus de la chaussée, mais juste derrière, on avait aménagé un fossé assez profond pour que les chars qui la prendraient d'assaut y retombent à grand fracas et restent bloqués. Nous faisions des équipes tournantes : toutes les 10 à 12 heures, on descendait dans le fossé pour s'y assoupir un peu.
56:55
Le 27 août, étant blessé, je dus quitter la barricade. Je me rappelle la rue que je pris alors, elle était tout en flammes ; je marchais - en fait, j'avançais à peine car la blessure me faisait traîner la jambe avec peine. J'avais l'impression - ce qui évidemment, avec le recul du temps, parait tout à fait absurde - d'être seul dans cette immense ville en feu.
57:27
Je parcourus alors 700 ou 800 mètres, puis décidai d'abandonner mon habit de combat, car si les Allemands m'arrêtaient, vêtu en insurgé, il est certain que je n'aurais pas survécu ; car c'est seulement nettement plus tard qu'ils commencèrent à respecter la Convention de Genève concernant les prisonniers de guerre. Après avoir revêtu je ne sais quelles fripes civiles, je fus arrêté par les Allemands et emmené au camp de concentration de Sachsenhausen où je parvins le 2 septembre 1944, alors que l'insurrection allait tenir encore plus d'un mois.
01:09:31
Le cimetière Powaski. Szczypiorski
Nous arrivons maintenant au final de l'insurrection de Varsovie. Ce fut un épisode particulièrement tragique, plus encore que tous ceux qui s'étaient déjà déroulés dans cette ville. Pendant les mois d'août, septembre et les premiers jours d'octobre, durant les 63 jours que dura au total ce soulèvement, plus de 250 000 personnes trouvèrent la mort, tombées sous les bombardements ou fusillées.
01:10:05
Ce qui est assez incroyable et même unique dans une situation historique de ce genre, c'est que dans ces cimetières de Varsovie, reposent côte à côte des soldats ayant appartenu à des formations militaires et politiques totalement différentes mais qui, à cette occasion, s'étaient battus au coude à coude contre l'occupant nazi..
01:10:27
Ici par exemple, dans cette zone du cimetière reposent pour l'éternité les soldats de l'Armée de l'Intérieur (l'A.K), qui furent fidèles au gouvernement légal polonais émigré à Londres. Mais juste à coté, ce sont les quartiers de l'Armée populaire, obéissant aux ordres du Parti communiste et au Centre de Formation Politique de Moscou. Pour eux qui trouvèrent la mort dans les combats, cela n'avait aucune importance. Ils se battaient ensemble contre les Allemands, contre les nazis, pour la libération de Varsovie et celle de la Pologne.
46. 01:12:20:17
Commentaire - Palais de la culture, monument aux victimes du stalinisme
Varsovie dut combattre un autre fléau totalitaire au XXe siècle : le stalinisme. Le nazisme fut comme un séisme, le stalinisme comme un raz de marée. Cynique et trivial, le nazisme avait charrié le bruit ; hypocrite et sophistiqué, le stalinisme allait répandre le silence.
Sur le devant de la scène, des chants joyeux glorifiaient les nouvelles constructions de logements, et même cet ouvrage colossal, cadeau de Staline à Varsovie détruite.
Le vent de Varsovie rabattait parfois jusqu'aux survivants les cendres des victimes du Troisième Reich. Mais seuls les bourreaux savaient où gisaient les victimes de Staline. On disparaissait dans des circonstances mystérieuses, il n'était pas rare d'être kidnappé en pleine rue. Tout Varsovie chuchotait.
Il s'agissait d'un système de provocation raffinée, d'encerclement et d'espionnage, fait de ténèbres, de silence et de désespoir. Jamais un tel désespoir n'avait percé, même aux heures les plus noires de l'occupation ; car alors on savait que la guerre continuait et que quelque part, un jour, l'heure de la liberté viendrait de ces hommes qui se battaient contre l'inhumanité. Dans les années cinquante, cet espoir n'existait même plus... Beaucoup de Polonais pensaient qu'il en serait ainsi pour toujours...
Heureusement, ils se trompaient.
01:13:49
Le jeune homme
Pendant l'occupation et l'insurrection, ma grand-mère était agent de liaison de l'AK. Quatre ans après la guerre, elle mit ma mère au monde. Un jour de 1953, ma grand-mere sortit de chez elle et on ne la revit jamais.
Évidemment mon grand-père la chercha partout, mais il lui fallut plusieurs mois pour apprendre qu'elle était en prison . Avec d'autres agents de l'AK, elle attendait son procès, mais il n'eut jamais lieu : elle ne survécut pas aux interrogatoires de la Sécurité. Elle mourut très jeune, elle avait 29 ans. Trois ans plus tard, elle fut réhabilitée, c'était en 1956...
01:14:51
La jeune fille
Il suffit peut-être d'ajouter que depuis plusieurs années vous cherchez à savoir où elle a été enterrée.
01:15:39
L'Université de Varsovie. Szczypiorski
C'est sur ce terrain de l'université de Varsovie que se déroulèrent les événements les plus dramatiques du mois de mars 1968. Cela a commencé tout près d'ici, dans l'un des théâtres de la ville, où les communistes avaient donné l'instruction de retirer de l'affiche la célèbre épopée romantique polonaise , "Dziady", Les Aïeux, d'Adam Mickiewicz, sous le prétexte que c'était une oeuvre anti-russe.
01:16:03
Une nouvelle fois, on piétinait la grande tradition de notre culture nationale. Les intellectuels protestèrent aussitôt, surtout les écrivains, et j'en fis partie. Cela se passait non loin d'ici, rue du Faubourg de Cracovie, à la Maison de la Littérature. Mais là encore, conformément à la tradition historique de cette ville et de ce pays , ce fut la jeune génération qui prit sur ses épaules le plus lourd fardeau de la lutte pour défendre les idéaux de la liberté et de la dignité nationale.
01:16:34
Les étudiants se rassemblèrent ici pour protester contre l'interdiction frappant cette oeuvre et contre la dictature communiste. Celle-ci commençait en effet à agir de façon particulièrement odieuse. Elle affichait un programme politique parfaitement inacceptable et anti-populaire : nationaliste, antisémite, et naturellement antieuropéen.
01:17:11
Le PC les traita avec une brutalité et une violence incroyables ; c'est ici que furent matraqués et battus les étudiants rassemblés pour la manifestation, y compris les jeunes filles. Beaucoup de jeunes étudiants furent exclus des universités de Varsovie et de la région. Mais au moins le Parti reçut encore une bonne leçon : décidément, il n'y avait rien à faire, le peuple polonais n'acceptait pas de se faire traiter d'une manière aussi arbitraire.
01:17:44
Deux ans plus tard, en 1970, les ouvriers de la Baltique reprirent le flambeau de la révolte ; dix ans plus tard apparaissait le grand mouvement national "Solidarnosc". Eh bien, tout cela a bel et bien démarré ici, en mars 1968, deux mois avant le célèbre mai des barricades, la révolte des étudiants français de mai 68.
50. 01:18:26:09
Commentaire - Images d'archives de 1968, passants, fête foraine
Deux ans après la révolte estudiantine de 1968, il y eut des émeutes d'ouvriers sur la côte de la Baltique. Le gouvernement changea et les villes polonaises se mirent à espérer en une vie un peu meilleure. Le miracle économique promis à grand cri s'avéra bien vite un mirage... "Fata Morgana". Sur le plan économique, le pays avait atteint le fond. Les crédits occidentaux avaient été dilapidés. La propagande de la victoire claironnée pendant des années finit dans un véritable fiasco.
Les Polonais, de plus en plus nombreux, se rendaient à l'évidence que le communisme ne pouvait pas être amélioré et qu'il était tout simplement inacceptable. Dans les années soixante-dix, ils furent unanimes à reconnaître l'inutilité des tentatives de réforme et la nécessité de se tourner vers une tout autre tâche : défaire le système. En étant solidaires. Ensemble. Côte à côte. Sans se préoccuper des différences qui les séparaient sur mille petites choses. Une seule Pologne unie - la solidarité en lutte contre le système.
01:20:41
La cellule. Szczypiorski
Samedi 12 décembre 1981. Il avait beaucoup neigé à Varsovie et il gelait à pierre fendre. Ce matin-là, je faisais une communication au Congrès de la Culture Polonaise, initiative fort intéressante, la première depuis des dizaines d'années, entièrement indépendante du pouvoir communiste et des structures de l'État.
Nous y attachions une énorme importance.
01:21:08
En me raccompagnant en voiture à la maison, un ami me raconta qu'il se passait des choses bizarres dans les environs de Varsovie. On avait observé des mouvements mystérieux de troupes et de chars, des convois de blindés, des contrôles de police etc. Mais nous ne voulions pas y accorder trop d'attention, car on entendait ce genre de rumeurs circuler dans la capitale depuis l'explosion exubérante du mouvement Solidarnosc, quelques mois auparavant.
01:21:39
De retour à la maison, je racontai à ma femme ce qui s'était passé au Congrès de la Culture. A minuit moins le quart, la sonnette de la porte d'entrée retentit. Ce n'est pas une mise en scène a posteriori, mais j'étais intimement convaincu que l'on venait m'arrêter. Évidemment, c'était une intuition : sur le seuil, se tenaient deux policiers en civil et un petit fonctionnaire en uniforme ; ils me tendirent un document en m'annonçant que j'étais arrêté parce que c'était l'état de guerre. Alors je leur dis : "Mais,Messieurs, de quel état de guerre parlez-vous ? De quoi s'agit-il ? Contre qui fait-on la guerre ?"
01:22:37
La cellule. Szczypiorski
Aux alentours de trois - quatre heures du matin, on nous emmena dans des "paniers à salade" - et je reconnus là plusieurs de mes amis, de mes relations et des participants à ce congrès. Nous fumes tous transférés à cette vaste prison de Bialoleka, dans la grande périphérie de Varsovie.
01:23:04
Là-bas, dans une cellule un peu plus grande que celle-ci, pouvant contenir plusieurs dizaines de détenus, je me retrouvai avec 11 ou 12 jeunes ouvriers; je jouissais de certains privilèges par rapport à eux, en raison de mon âge et de ma profession : on m'avait donné un lit de camp près du radiateur. Ainsi je pouvais laver mes chaussettes et les faire sécher. On passa dans cette cellule quelques journées dont j'ai gardé, je dois dire, un souvenir plutôt touchant et agréable ; ces jeunes ouvriers étaient en effet des gens extrêmement attachants.
01:23:35
Peut-être une semaine après, on me transféra avec un groupe d'une vingtaine de personnes au camp d'internement de Jaworz, dans le nord-ouest de la Pologne. Ce voyage fut extrêmement angoissant, car on nous transportait dans des hélicoptères militaires et nous ne connaissions pas notre destination. La plupart d'entre nous craignait que cela ne soit direction : Russie; et alors là, quand vous atterrissez en Russie vous ne savez jamais si vous reviendrez.
Mais par bonheur, notre avion se dirigeait vers le nord-ouest et atterrit prés de Szczecin où je passai plusieurs mois dans un camp d'internement.
53. 01:24:26:23
Commentaire - Images d'archives de l'état de guerre
L'état de guerre fut une expérience très dure pour Varsovie et toute la Pologne. Nombreux sont ceux à penser aujourd'hui que les événements survenus après le 13 décembre 1981 furent le moindre mal ; car sans la décision des hommes alors au pouvoir, le général Jaruzelski à leur tête, la Pologne aurait certainement dû faire face à une intervention soviétique et à une guerre effroyable qui aurait conduit le pays à une indescriptible catastrophe nationale.
Avec le temps, le regard a évolué. L'état de guerre avait été pour certains un chaos existentiel ; pour quelques uns, l'émigration forcée ; et pour d'autres, l'occasion de prendre du recul par rapport à leur propre histoire.
01::27:39
La fin. Szczypiorski
On est en droit de se poser une question fondamentale : tout cela était-il vraiment nécessaire, toutes ces épreuves, la Sibérie, les soulèvements populaires, le sang, les larmes... A mon avis, c'était nécessaire, indispensable, inéluctable même. C'est au cours de cette lutte pour l'indépendance que s'est formée la nation polonaise moderne. C'est à travers cela que s'est forgée et raffermie notre soif d'indépendance et de souveraineté nationale.
01:27:49
Je suis absolument persuadé que s'il n'y avait pas eu ces révoltes du XIXe siècle, il n'y aurait pas eu ce combat acharné contre l'agression hitlérienne en 1939, il n'y aurait pas eu non plus ce puissant mouvement de résistance contre l'occupation nazie pendant la guerre, le soulèvement du ghetto en 43, l'insurrection de Varsovie en 1944, et enfin il n'y aurait pas eu non plus cette résistance contre la dictature communiste pendant toutes ces années, depuis la guerre.
01:28:24
On n'aurait certainement pas assisté non plus, en 1980, à la naissance de Solidarnosc, ce mouvement d'ampleur réellement nationale, dont on peut dire aujourd'hui, je crois, qu'il représente le couronnement des plus profondes aspirations du peuple polonais, car c'est maintenant à l'aube du XXIe siècle, que notre nation est devenue une société civile à part entière. Et ce qui se passe aujourd'hui en Pologne, le fait que nous ayons réussi à nous débarrasser du système communiste, à reconquérir pour ce pays la liberté, la souveraineté et la démocratie, nous le devons avant tout à ces générations du XIXe siècle qui, régulièrement, s'insurgeaient et reprenaient le flambeau du combat pour la Pologne, la liberté et la dignité humaine.
| Adaptation 3i Traductions |