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Du Portugal vers linconnu
Épisode 2 : Le Cap de Bonne-Espérance
00.36 Asilah, au Maroc. Ancienne possession portugaise, la ville fait partie de ces nombreuses cités nord-africaines qui furent prises aux musulmans à l'issue de combats souvent âpres, marqués par de lourdes pertes. Ces coûteuses opérations militaires obligèrent bientôt la couronne portugaise à réaliser des économies dans d'autres domaines. L'exploration de l'Afrique occidentale, qui avait si bien débuté sous le règne d'Henri le Navigateur, sembla sessouffler après sa mort en 1460. Pour financer les campagnes marocaines, le roi décida d'accorder un bail sur les droits commerciaux en Afrique à un riche commerçant de Lisbonne. Un chroniqueur du XVIe siècle, João de Barros, rapporte :
1.27 JOÃO DE BARROS
Le roi était très occupé par les affaires intérieures du royaume et ne pouvait veiller personnellement au développement du commerce avec l'Afrique. Désireux néanmoins que les choses évoluent favorablement, il céda les droits commerciaux à Fernão Gomes en 1469, pour une durée de 5 ans. D'après le contrat, ce commerçant de Lisbonne était tenu d'explorer chaque année 350 milles de côtes africaines supplémentaires en direction du sud. Le point de départ convenu fut la Sierra Leone, dernière terre atteinte par les navigateurs du roi.
2.03 Immédiatement, Fernão Gomes mit tout en uvre pour tenir ses engagements contractuels. Il envoya les nobles João de Santarem et Pero de Escobar en voyage d'exploration et, dès 1471, les deux hommes découvraient El Mina. 2.18
2.44 Pour la couronne portugaise, le contrat s'avérait fructueux, car Fernão Gomes versait une rente annuelle très élevée en échange des droits commerciaux.
2.56 Mais Gomes se comporta également en brillant organisateur des expéditions africaines au service de la couronne. En effet, chaque année, il progressait davantage vers le sud que ne l'y obligeait son contrat. Dès le deuxième voyage, les expéditions du riche commerçant atteignirent un lieu important : El Mina, en français La Mine.
3.22 Lorsque les Portugais arrivèrent à El Mina au début des années 1470, ils y trouvèrent une petite colonie indigène constituée principalement de pêcheurs et de paysans. Mais ils rencontrèrent également quelques marchands, qui entreprenaient de longs voyages à l'intérieur du continent noir pour commercer avec le royaume des Ashantis.
3.45 En échange du sel de la côte, ils en ramenaient notamment une marchandise que les Portugais recherchaient depuis longtemps en Afrique, et qui fit ensuite la richesse de Fernão Gomes : l'or.
4.11 On comprit bientôt que le royaume ashanti, dans l'actuel Ghana, contrôlait l'un des plus riches gisements d'or de toute l'Afrique. Aujourd'hui encore, ces mines jouent un rôle déterminant dans l'économie du pays.
4.33 La mine d'Obuasi est l'une des plus grandes au monde. On en extrait plus de 30 000 kilogrammes d'or chaque année.
4.44 Le Ghana est ainsi le deuxième pays producteur d'or au monde. Les mines constituent le moteur de toute son économie. Sans elles, la croissance des autres secteurs d'activité aurait été impensable.
4.58 D'ici, le métal précieux partait pour l'Europe ou pour les comptoirs portugais de la côte marocaine. L'or constitua ainsi le principal moteur de la progression portugaise en direction du sud de l'Afrique.
5.19 En 1482, peu après son accession au trône, le roi Jean II envoya à El Mina une flotte de douze navires. Elle était commandée par Diogo de Azambuja, l'un des officiers les plus expérimentés du pays. En accord avec le chef local, celui-ci commença à édifier une forteresse. João de Barros raconte :
5.41 JOÃO DE BARROS
Les travaux progressèrent très rapidement. En vingt jours, les murailles étaient dressées et la tour terminée jusqu'au premier étage.
5.54 La citadelle fut dédiée à Saint-Georges, auquel le roi vouait une profonde vénération. Plus tard apparut une ville, avec tous ses attributs et privilèges. Les travaux terminés, le chef et maître d'uvre de cette expédition, Diogo de Azambuja, renvoya au Portugal les navires chargés d'or. Sur ordre du roi, il resta cependant dans la forteresse avec une soixantaine d'hommes.
6.21 Beaucoup y laissèrent la vie pour le roi et pour la patrie. En ce lieu saint, on célèbre aujourd'hui la gloire et la splendeur de Dieu. Beaucoup de nos concitoyens viennent ici louer notre Seigneur, mais on y rencontre aussi de nombreux africains qui se sont fait baptiser.
6.40 Diogo de Azambuja demeura ici deux ans et sept mois. Par la grâce de notre Seigneur, il résista à la fièvre et à d'autres maladies graves. Homme dune grande intelligence, il sut instaurer des prix et des règles pour l'échange des marchandises, directives qui sont encore largement appliquées aujourd'hui.
7.02 Saint-Georges est située directement sur la côte ghanéenne. Cette forteresse vieille de cinq siècles n'est pas seulement l'un des premiers édifices européens en Afrique tropicale. Elle est aussi devenue le symbole de l'abomination commise sur les Africains par la race blanche, la prétendue race des seigneurs, crime épouvantable qui horrifie encore aujourdhui : l'esclavage et le trafic des esclaves.
7.28 VO JOHN KWAW
C'est ici que l'on amenait les femmes, pour les enfermer dans ces donjons. Cette cour intérieure faisait également partie du quartier des femmes. 7.36
7.37 John Kwaw, qui dirige le musée local, décrit souvent cette tragédie à de jeunes visiteurs.
7.47 VO JOHN KWAW
Vous voyez ici quelques barres de fer d'origine. Toutes les fenêtres étaient ainsi barricadées. Et ces grandes ouvertures étaient les portes. Certains des verrous qui les fermaient ont même été conservés. 8.01
8.06 Il était tout juste permis, de temps à autre, de se promener dans la cour. Tant qu'on était prisonnier, ce qui pouvait durer un, deux ou trois mois, c'était le plus loin que lon pouvait aller.
8.20 Ces boulets servaient à punir les femmes jugées désobéissantes. On amenait les prisonnières ici, en plein soleil, et on leur attachait chaque pied à un boulet. 8.38
8.43 El Mina fut la toute première implantation européenne dans cette partie de l'Afrique. Le commerce avec l'Europe et les transports passaient par ici. Pratiquement tous les premiers indigènes capturés sont donc passés par cette forteresse. On les amenait de l'arrière-pays, puis on les regroupait ici en attendant l'arrivée des navires.
9.16 El Mina tint ce rôle peu glorieux pendant plus de 300 ans.
9.23 Des centaines de milliers de personnes ont transité par ici. Aucun autre lieu au monde n'a joué un rôle aussi important dans le commerce des esclaves.
9.38 VO JOHN KWAW
L'esclavage existait déjà avant l'arrivée des Européens. De très nombreuses personnes disparaissaient lors des querelles tribales, car les vainqueurs faisaient des prisonniers de guerre, quils répartissaient ensuite dans les clans et les familles.
10.01 Mais ces personnes étaient traitées comme des membres de la famille et finissaient par être intégrées. C'est la différence essentielle avec l'esclavage qui consistait à emmener les gens de l'autre côté de l'Atlantique, où ils devenaient la propriété des Européens qui les avaient achetés. 10.20
10.20 Ainsi, les hommes et les femmes qui franchirent l'Atlantique perdirent non seulement leur liberté, mais aussi leur culture. Dans toute l'Afrique, l'esclavage a ainsi laissé des traces profondes dans la pensée et la vie de chacun.
10.34 VO JOHN KWAW
Je me demande souvent ce qui serait advenu si les Européens n'étaient jamais venus comme ils l'ont fait. Et si l'on avait laissé l'Afrique se développer toute seule. Notre situation serait-elle aussi désespérée aujourd'hui ? L'Afrique a perdu une grande partie de sa fierté et de sa détermination. Notre prospérité serait-elle plus grande si nous avions pu nous développer librement ? Je ne connais pas la réponse. Je ne sais non plus ce que nous a apporté le contact avec les Européens. 11.13
11.17 À l'époque, le doute et les scrupules n'embarrassaient pas les explorateurs portugais, surtout préoccupés de découvrir la route des Indes. L'orientation générale de la côte, qui partait vers l'est et non plus vers le sud, les confortait dans l'idée quils se trouvaient sur la bonne voie.
11.43 Il semble que Fernão Gomes ait principalement cherché à progresser le long de la côte sur les 350 milles annuels que prévoyait le contrat. Ses capitaines ont laissé peu de notes sur ce qu'ils rencontrèrent après El Mina. Sans doute parce que la densité de la forêt vierge, qui arrivait jusqu'à la mer, offrait peu de sites appropriés pour laccostage. On ignore s'il y eut des tentatives pour explorer l'intérieur des terres. Là encore, seul João de Barros décrivit cette période quelques générations plus tard :
12.22 JOÃO DE BARROS
À cette époque, un certain Fernão do Póo découvrit dans le golfe de Guinée une île à qui l'on donna son nom. Le dernier homme que le roi Alphonse envoya vers l'inconnu s'appelait Sequeira et était chevalier à la cour. Il découvrit le cap que nous appelons maintenant cap Santa Catarina.
12.11 Les îles de São Tomé, Anno Bom et Príncipe furent également découvertes lors d'une expédition pour le compte du roi Alphonse. D'autres îles et comptoirs aujourd'hui célèbres furent explorés à cette époque. Mais on a oublié les dates exactes de ces découvertes, ainsi que les noms des valeureux capitaines qui les réalisèrent. Une chose est sûre cependant : de grands exploits furent réalisés, même pendant la régence de ce roi.
13.11 Année après année, les Portugais progressaient vers le sud. Mais bien souvent, les points réellement atteints par les caravelles restaient secrets, car le roi craignait que d'autres ne récoltent les fruits de ses efforts.
13.37 Du fait de cette politique du secret, nos connaissances sont aujourd'hui très limitées sur cette période de l'histoire des découvertes, en particulier sur les premières expéditions vers les îles du golfe de Guinée.
13.49 Aujourd'hui, très peu de navires croisent dans ces eaux. On y rencontre surtout de petits bâtiments de pêche et, de temps à autre, un cargo. Sans oublier le "Sete Pedras", qui assure la navette entre les îles de São Tomé et de Príncipe, distantes d'environ 135 kilomètres.
14.13 Les îles sont indépendantes depuis près d'un quart de siècle et forment en commun l'État de São Tomé et Príncipe. Lorsque les Portugais abandonnèrent le pays en 1975, toute l'infrastructure s'effondra. Aujourd'hui, les plantations manquent d'ouvriers spécialisés, les écoles d'instituteurs et la capitale de São Tomé compte toujours un seul médecin.
14.41 "Le confort pour tous" annonçait la propagande après l'indépendance, mais les expériences socialistes se sont soldées par un échec. Les quelque 100 000 habitants des îles misent aujourd'hui sur l'économie de marché. Mais si l'économie est importante, elle ne sera rien sans un retour aux valeurs et aux traditions africaines. Car pour se construire un avenir commun, un peuple doit d'abord connaître sa propre histoire. Pour l'écrivain Alda Espirito Santo, les anciennes chroniques constituent une source d'inspiration inépuisable.
15.13 VO ALDA ESPIRITO SANTO
D'après certains textes, les Portugais seraient arrivés ici vers 1470. Ils constatèrent rapidement que les îles étaient inhabitées. En 1490, le roi Jean II du Portugal envoya Alvara Caminha avec un millier d'enfants juifs que l'on avait enlevés à leurs parents. On voulait leur donner une éducation chrétienne.
15.49 Plus tard, d'autres juifs furent envoyés ici, ainsi que des Noirs originaires du continent africain.
15.56 Ainsi, une société multiculturelle se développa sur São Tomé et Príncipe. Le plus grand groupe de population est aujourd'hui celui des descendants des diverses tribus bantoues que l'on déporta ici comme esclaves.
16.16 VO ALDA ESPIRITO SANTO
São Tomé est tellement éloignée de l'Europe qu'il se développa ici une forme d'esclavage particulièrement brutale. Seule cette exploitation intensive des gens permettait la culture de la canne à sucre, qui exige beaucoup de main-d'uvre.
16.32 À la différence de Madère et du Cap-Vert, la canne à sucre poussait particulièrement bien sur le sol volcanique de São Tomé. L'engouement des Européens pour le sucre déclencha un véritable boom dans les îles, de sorte que le travail devint encore plus dur, la pression sur les esclaves encore plus brutale.
16.51 VO ALDA ESPIRITO SANTO
Une révolte éclata. Les esclaves de la région d'Ubata se révoltèrent contre la dureté des conditions de travail dans les plantations ; ils brûlèrent même certains moulins à sucre. C'était en 1517. Peu après vers 1550 se produisit une nouvelle insurrection, dirigée par un certain Amador. Les rebelles parvinrent même à contrôler une partie de l'île. 17.18
17.20 Certains propriétaires quittèrent alors le pays et s'installèrent dans la nouvelle colonie portugaise du Brésil. Ils emportaient avec eux toute leur expérience de la culture de la canne à sucre. Mais les barons du sucre savaient surtout une chose : que rien nest possible sans une main-d'uvre bon marché, autrement dit sans esclaves. Au cours des siècles suivants, plusieurs millions de Noirs furent donc déportés vers le Nouveau Monde. Comme dans toute l'Afrique, cette tragédie a laissé des traces profondes à São Tomé et Príncipe.
17.54 VO ALDA ESPIRITO SANTO
Je ressens en moi un malaise permanent. J'aimerais que São Tomé et Príncipe soient déjà plus avancées qu'elles soient une société moderne. Notre pays a une population intelligente, qui a le sens de la justice sociale et a donc moralement le droit au confort.
18.28 On ne peut pas vivre sans espoir. Lactivité maide à espérer, ainsi que les profondes souffrances endurées par mon peuple. Je pense sincèrement que ces îles connaîtront des jours meilleurs. 18.41
18.56 Le visiteur repart de ces îles avec un sentiment mitigé. Le rôle de l'Europe n'est-il pas aussi de veiller à ce que la situation de ces gens s'améliore ? Tout ici reste à faire. Aujourd'hui encore, une seule liaison par bac permet de rejoindre le continent africain.
19.15 Avec sa rouille, le "Pagué" a certainement connu des heures plus resplendissantes. Mais par rapport aux petits navires de transport nigérians qui accostent à São Tomé, il est extraordinairement luxueux.
19.33 Inévitablement, le Pagué devient pour le visiteur européen le symbole de ce pays : malgré sa petite taille et son mauvais état, il poursuit sa difficile marche vers l'avant. 19.42
19.51 Lorsque le navire quitte la protection des îles, il commence à rouler et à tanguer. Mais le capitaine ne se laisse pas distraire de son cap ; il connaît ces eaux.
20.07 En revanche, les hommes qui s'aventurèrent ici il y a 500 ans n'avaient pas la moindre idée de ce qui les attendait.
20.14 En 1482, Jean II lança une nouvelle expédition vers le sud, avec pour ordre d'ouvrir enfin la route tant convoitée qui menait aux Indes. L'homme chargé de réussir cet exploit s'appelait Diogo Cão. Malheureusement, tous les récits contemporains de son voyage ont été perdus. Ne restent une nouvelle fois que les écrits rédigés plusieurs générations plus tard par le chroniqueur João de Barros.
20.46 VO JOÃO DE BARROS
Diogo Cão gagna d'abord El Mina pour y préparer son voyage. Puis il se mit courageusement en route, passant d'abord le cap Lopo Gonçalves, puis Santa Catarina. Il atteignit alors un grand fleuve. Sur sa rive sud, il planta une stèle témoin pour indiquer qu'au nom du roi et de la patrie, il prenait possession de toute la côte située au nord du fleuve. Reprenant le nom d'un royaume que Diogo y découvrit, le fleuve fut ensuite appelé "Congo".
21.20 Le "Pagué" passe régulièrement devant le lieu où Diogo Cão rejoignit la terre. Les caps Lopo Gonçalves et Santa Catarina sont éloignés de quelques kilomètres seulement. Ils ont conservé leurs noms portugais, tout comme le "Gabon". La brume qui enveloppe la côte évoqua chez les premiers navigateurs le souvenir d'un manteau gabão en portugais.
21.45 Plus à l'Est, le nom du pays voisin a également des racines portugaises : le Cameroun tire son nom des nombreuses crevettes, "camarões", que l'on trouve devant ses côtes.
21.59 Le Pagué a déjà dépassé l'embouchure du fleuve Congo, où Diogo Cão et ses hommes touchèrent la terre. De là, le navire met le cap directement sur Luanda, la capitale de la plus grande ex-colonie africaine du Portugal, l'Angola.
22.21 Malgré la guerre civile qui agite le pays depuis plus de 20 ans, il règne à Luanda une atmosphère plus ordonnée, plus calme, autrement dit plus européenne.
22.38 Aucune autre ville d'Afrique noire ne compte autant danciens bâtiments européens. Certaines églises datent des XVIe et XVIIe siècles et sont autant de témoignages muets du passé.
22.59 Inutile de se rendre dans une bibliothèque pour étudier lHistoire du pays. Ici, le savoir ancestral se transmet d'une génération à l'autre par la voie orale, notamment dans les campagnes. Les récits du passé sont d'autant plus vivants.
23.28 VO VIRGILO COELHO
Comme dans toute l'Afrique, la transmission orale joue un très grand rôle en Angola. Les gens, jeunes ou vieux, savent beaucoup de choses sur le monde daujourdhui. Mais rares sont ceux qui peuvent parler du passé et du royaume qui existait ici autrefois. Et ce sont alors des gens qui ont reçu ce savoir des anciens, au terme d'une chaîne ininterrompue de nombreuses générations.
24.01 Virgilo Coelho est historien et anthropologue.
24.19 VO VIRGILO COELHO
Nous avons discuté avec le conteur de ce village. C'est une véritable encyclopédie vivante et le dépositaire de tout le savoir. Il nous a raconté que le premier roi s'appelait Ngola Kiluanji. Il arriva en conquérant, prit possession de vastes contrées et fonda ainsi un empire qui dura très longtemps. Cette histoire remonte à des événements très anciens, peut-être deux ou trois cents ans avant l'arrivée des Portugais.
24.57 Le vieil homme évoque également l'arrivée des premiers Blancs. Son récit permet de comprendre comment les indigènes vinrent à la rencontre des étrangers.
25.12 VO VIRGILO COELHO
Les Congolais et les Angolais entretiennent une relation très forte avec l'Océan Atlantique. Pour eux, il est la demeure des défunts, le lieu de repos de leurs ancêtres. Lorsque les premiers voiliers arrivèrent, les gens crurent au retour des ancêtres. Or ceux-ci ne pouvaient apporter que de bonnes choses.
25.33 Tel fut effectivement le cas, du moins au début, car les Portugais avaient apporté beaucoup de marchandises très convoitées.
25.47 VO VIRGILO COELHO
Lorsque les Congolais eurent surmonté le choc de la rencontre avec les Portugais, ils comprirent vite qu'ils avaient intérêt à rester en relation avec eux. Car cétait également un peuple de marchands. On comprend pourquoi les Congolais acceptèrent les Portugais, les admirèrent même.
26.17 Il y avait des ressemblances de mentalités notamment en matière d'économie et de commerce. Cétait bien sûr la rencontre de deux peuples très différents, mais le commerce leur donnait un langage commun on s'entendait.
26.40 La première alliance viable entre le Portugal et un peuple africain fut bientôt conclue. Rapidement, prêtres, artisans et enseignants furent envoyés au Congo pour transmettre aux indigènes les traditions occidentales et leurs promesses de confort matériel.
26.58 Peu après, cependant, la situation évolua dans un sens qui mit un terme définitif aux fructueux échanges entre les deux cultures.
27.07 Les Portugais comprirent en effet que ces robustes et fiers Bantous, Congolais et Angolais étaient précisément les hommes les plus recherchés sur les marchés aux esclaves du Brésil. Des expéditions toujours plus énergiques ratissèrent le pays pour répondre à la demande croissante pour cette "marchandise".
28.08 VO VIRGILO COELHO
L'esclavage fut une catastrophe pour les Angolais. Entre 1578 et la fin du XIXe siècle, un nombre incalculable de personnes fut envoyé au Nouveau Monde, de sorte que le pays se vida progressivement de sa population.
28.31 Ce vaste État de près d'un million deux cent cinquante mille kilomètres carré ne compte aujourd'hui que 10 millions d'habitants. Il pourrait et devrait en avoir beaucoup plus, 50 millions peut-être. Cela permettrait de bien mieux exploiter les richesses du pays. Les terribles événements de la période coloniale sont à jamais profondément ancrés dans notre mémoire.
28.58 Le destin de l'Angola est à l'image de toute l'Afrique.
29.03 Après des siècles d'exploitation et de domination, au moment de son indépendance, le pays fut naturellement sensible aux idéaux socialistes. Rien détonnant à ce qu'il se soit placé politiquement du côté de l'Union soviétique.
29.27 Le pays souffre encore des affres de la guerre civile, qui dure maintenant depuis près d'un quart de siècle. Un pays comme l'Angola, qui est doté d'immenses ressources naturelles, pourrait compter sur de belles perspectives d'avenir. Pourtant, plus loin au sud, d'autres États moins gâtés par la nature connaissent une situation nettement plus brillante.
30.50 À quelques kilomètres seulement au sud de Luanda commencent des étendues sans âme. Ici, la côte n'a pas changé depuis l'époque de Diogo Cão, il y a cinq siècles.
31.03 Dépassant l'Angola, celui-ci poursuivit sa route vers le sud. Les luxuriantes forêts tropicales devenaient plus clairsemées, cédaient la place à des steppes, puis finalement à des déserts. Le paysage était impressionnant. Mais aussi loin que parvienne Diogo Cão, il ne trouvait aucun signe de passage vers l'est. La côte semblait se prolonger indéfiniment vers le sud. Comme ces régions arides ne permettaient pas de reconstituer les vivres, le moral de l'équipage se dégrada. Diogo Cão ne put dépasser le cap Santa Maria, environ 100 milles au sud de l'actuelle ville angolaise de Benguela. Il y planta sa dernière stèle et se résigna à donner l'ordre du retour.
32.09 Diogo Cão revint à peine deux ans plus tard. Sur ordre de Jean II, il devait renouveler le traité d'amitié avec le royaume du Congo, puis avancer le plus loin possible vers le sud. Au Congo, le navire fut de nouveau chargé de vivres et d'eau jusqu'aux écoutilles, puis se lança dans son périlleux voyage le long du désert. Il dépassa ainsi le cap Santa Maria, où était plantée la dernière stèle, et découvrit qu'à partir de là, la côte suivait la direction du sud-est. La pointe sud de l'Afrique serait-elle bientôt en vue ?
32.45 Au-delà de la plage, le désert s'étendait à perte de vue et était couvert dos d'otaries, venues ici élever leurs petits. Diogo Cão baptisa donc la région : la côte des squelettes.
33.15 Au niveau d'un cap situé sur le 22e parallèle sud, dans l'actuelle Namibie, il mit enfin pied à terre.
33.23 Pour les otaries et les pingouins, le pays était un véritable paradis. Mais dans ce paysage aride, impossible pour les hommes de trouver un éventuel gibier.
33.39 Surtout, il manquait l'essentiel : l'eau potable.
33.50 Diogo Cão dut reconnaître que sa tentative était vouée à l'échec et il érigea sa dernière stèle. Cette reproduction porte la même inscription que l'original.
34.02 Inscription
En l'an de grâce 6681 après la création du monde et 1484 après la naissance de notre Seigneur Jésus, notre puissant et renommé souverain, le roi Jean II, prit possession de cette terre et, en signe de son bon droit, fit dresser cette stèle par le sieur Diogo Cão.
34.27 Cão donna ensuite l'ordre du départ et fit hisser les voiles. Destination : Lisbonne
34.32 Diogo Cão n'atteignit pas la pointe sud de l'Afrique, mais ses deux voyages ne furent pas un échec, puisqu'il avait tout de même progressé de 1500 milles vers le sud.
34.51 Jean II apprit le résultat du voyage avec une certaine déception. Mais celle-ci n'entama pas sa conviction de bientôt parvenir à l'extrémité de cette interminable côte africaine. João de Barros raconte :
35.05 JOÃO DE BARROS
Les derniers voyages renforcèrent même l'espoir du roi de bientôt découvrir la route maritime des Indes. Des générations de capitaines n'avaient cessé de progresser plus avant vers le sud. L'extrémité du continent noir ne pouvait être très éloignée. Le roi fit donc armer deux navires de 50 tonneaux, plus deux autres plus petits destinés exclusivement à transporter les vivres et les réserves d'eau. Car de nombreuses expéditions antérieures avaient échoué par manque de provisions. La petite flotte prit la mer fin août 1486.
35.41 Le roi en avait confié le commandement à Bartolomeu Diaz, qui avait déjà exploré une grande partie de la côte africaine lors d'une précédente expédition.
35.54 Six mois plus tard, la flotte atteignait les côtes de la Namibie. Diaz baptisa Baie des baleines un endroit qui regorgeait de baleines et d'otaries.
36.06 Plus ils avançaient vers le sud, plus le paysage devenait inhospitalier. Ils atteignirent le Namib, l'un des déserts les plus arides de la planète.
36.28 Les dunes s'élevaient dans le ciel telles des montagnes. Dans leurs rêves les plus audacieux, les hommes n'auraient jamais imaginé l'extraordinaire beauté de ce paysage.
36.38 Mais malgré sa splendeur, le Namib constituait surtout un danger, car il n'offrait pas la moindre possibilité de ravitaillement.
36.50 Cest alors que surgit un autre péril. Le vent du sud-ouest se rafraîchit soudain et une violente tempête se leva. Les lourdes caravelles ne parvenaient plus à manuvrer.
37.02 Parvenus environ sur le 29e parallèle, ils cherchèrent un abri sur la côte, où ils restèrent prisonniers pendant cinq jours. Mais la tempête menaçait de projeter les navires sur le rivage. Bartolomeu Diaz prit alors une décision audacieuse. Il fit hisser les voiles et gagna le large aventure périlleuse s'il en fut. João de Barros écrit :
37.24 JOÃO DE BARROS
Lorsque la tempête s'apaisa enfin, ils remirent le cap sur la côte et se dirigèrent vers l'est, car ils pensaient que la côte suivait là aussi une ligne nord-sud.
37.48 Mais alors qu'après plusieurs jours de navigation, aucune terre ne leur était apparue, ils virèrent et commencèrent à remonter vers le nord. Ainsi parvinrent-ils à une baie qu'ils appelèrent Vaqueiros, la baie des bouviers, car ils y avaient rencontré des tribus qui gardaient des troupeaux de bovins.
38.05 Les hommes osaient à peine y croire, mais ils semblaient bien avoir contourné l'extrémité sud de l'Afrique. En effet, la côte ne suivait plus la direction du sud, mais de l'est. Pourtant, des doutes subsistaient encore. Après plusieurs jours d'escale pour reconstituer les vivres, les navires reprirent leur route.
38.31 La côte suivait maintenant une direction nouvelle : celle du nord. La présomption devenait certitude. Après des décennies de tentatives réitérées, l'étape décisive était enfin franchie et la route des Indes serait bientôt ouverte.
38.47 Bartolomeu Diaz était très impatient de poursuivre son expédition. Mais les hommes épuisés protestèrent. Après de longues discussions, Diaz céda et donna l'ordre de rentrer à Lisbonne.
38.58 Déçu, Diaz pensait aux nombreux dangers que lui et ses hommes avaient dû surmonter. Que n'avaient-ils enduré ! Quel dommage de sarrêter là, si près du but, à lentrée de cette route des Indes que lon cherchait depuis si longtemps !
39.17 Au retour, ils passèrent devant un cap dont les rochers s'élevaient très haut dans le ciel. C'était pour les hommes comme une promesse, le symbole de la découverte de nouveaux mondes lointains. Bartolomeu Diaz nomma ce gigantesque édifice naturel le Cap des tempêtes, car la mer y creusait des vagues de la hauteur d'une maison.
39.44 La dernière pièce importante du grand puzzle était découverte. Plus de 70 ans après les premières expéditions africaines, les Portugais avaient enfin atteint le point le plus austral du continent africain.
39.57 Plus tard, le roi Jean II rebaptisa ce cap. Promesse symbolique de la prochaine découverte de la route des Indes, il fut nommé Cap de Bonne-Espérance.
40.26 Mais il fallut encore neuf années avant que Vasco de Gama atteigne les richesses de l'Inde au nom de son roi et de sa patrie.
40.39
À la société historique de Lisbonne, João Paulo Costa nous explique pourquoi Jean II mit autant de temps à poursuivre l'exploration de la route des Indes.
40.56 VO JOÃO PAULO COSTA
La période qui sépare le voyage de Bartolomeu Diaz du départ de Vasco de Gama paraît longue. Mais le roi avait de nombreuses préoccupations et son seul objectif n'était pas d'ouvrir la route des Indes. Les enjeux étaient multiples et le plus important était visiblement lAfrique. Le roi voulait y contracter de nouvelles alliances, afin de christianiser d'autres régions et d'établir de nouvelles bases pour des expéditions ultérieures.
41.23 Dans tous les cas, la principale base d'action était El Mina.
41.38 À la fin des années 1480, le roi Jean II fit édifier un autre poste et une forteresse sur le fleuve Sénégal. Plus à l'est, dans le golfe de Guinée, ses émissaires prirent contact avec le roi du Bénin. Un accord d'amitié et de commerce fut conclu, qui garantissait également l'accès au sud.
42.01 Sensiblement à la même époque, les Portugais commencèrent à coloniser São Tomé. L'opération fut longue et pénible et coûta très cher à la couronne.
42.10 Au début des années 1490, à la demande du roi du Congo, Jean II envoya des missionnaires et des artisans dans ce pays d'Afrique centrale.
42.32 Le Portugal s'était assuré cinq appuis sur le continent africain. Mais pour maintenir son pouvoir à long terme, il lui fallait user de diplomatie.
42.48 VO JOÃO PAULO COSTA
Jean II avait véritablement une politique africaine. Son objectif n'était pas la colonisation ; il recherchait avant tout des alliés solides et fiables. Pour preuve : il aurait commencé à préparer des Noirs à devenir prêtres. Il semble qu'il ait considéré à l'époque que les Européens ne pourraient pas s'installer durablement en Afrique, à cause du climat. Ce quil recherchait, cétaient donc bien des alliances d'égal à égal avec l'Afrique Noire et tous les Africains.
43.20 Mais le roi ne se contenta pas de conclure des alliances et d'installer des comptoirs commerciaux. Il tenta denrichir ses connaissances sur les Indes, qui étaient l'objectif final de sa flotte.
43.33 VO JOÃO PAULO COSTA
En même temps que Jean II envoyait Bartolomeu Diaz au-delà des mers, il chargeait Pero do Covilha et Alfonso de Paiva d'organiser des expéditions terrestres. DÉgypte, l'un devait se frayer un chemin jusqu'à l'Océan indien, l'autre vers l'Éthiopie. Le roi voulait rassembler le plus d'informations possible avant d'envoyer une flotte sur la difficile route de l'Océan indien.
43.57 Alfonso de Paiva trouva la mort au cours de son voyage. Pero de Covilha, en revanche, parvint jusqu'en Inde. De là, il envoya un rapport au roi. Personne ne sait si celui-ci le reçut jamais.
44.12 VO JOÃO PAULO COSTA
Compte tenu de la façon dont Vasco de Gama s'est ensuite comporté en Inde, je ne pense pas que le rapport de Covilha soit arrivé. Car celui-ci avait certainement mentionné que les Indiens étaient principalement hindous, pas chrétiens. Ce rapport a bel et bien existé, mais sa disparition constitue l'un des grands mystères de cette époque. 44.32
44.34 D'autres énigmes demeurent. L'historien Francisco Contente Domingues s'intéresse à la même phase des découvertes.
44.49 VO FRANCISCO C. DOMINGUES
Malheureusement, nous savons fort peu de choses sur les navires de la fin du XVe siècle. Les informations les plus anciennes remontent à la fin du XVIe ou au début du XVIIe siècle. En recoupant avec d'autres sources, on peut tenter de reconstituer ce quétaient les navires de Vasco de Gama ou de Bartolomeu Diaz. Mais il n'existe ni plan, ni information précise. Je travaille donc avec un traité de construction navale du début du XVIIe siècle. 45.13
45.15 Ces navires étaient sans aucun doute d'une très grande robustesse.
45.22 VO FRANCISCO C. DOMINGUES
La caravelle portugaise fut l'un des navires les plus remarquables du XVe siècle. Elle était utilisée également par d'autres que les Portugais, des étrangers comme le vénitien Cadamosto, par exemple, qui la considérait clairement comme le meilleur navire de haute mer. Mais après lexpédition de Diaz en 88, il était manifeste qu'un tel bateau ne pouvait pas assurer de longs voyages comme le tour du cap ou un voyage jusqu'aux Indes. Elle n'avait pas la capacité nécessaire, que ce soit pour les marchandises ou pour transporter les vivres nécessaires à l'équipage pendant tout ce temps.
46.01 L'eau potable, en particulier, nécessite un gros volume de stockage. Il a donc fallu concevoir un autre genre de navire, une sorte de cargo qui puisse transporter à la fois des marchandises, et des vivres en quantité suffisante.
46.17 Mais les navires plus grands posaient d'autres problèmes.
46.21 VO FRANCISCO C. DOMINGUES
Bartolomeu Diaz avait démontré qu'il était impossible de contourner le cap en longeant la côte. On ignore ce qui se passa plus tard entre 1488 et 1497 . Peut-être d'autres expéditions furent-elles organisées, par exemple pour étudier les conditions de navigation dans l'Atlantique sud. Mais nous n'en savons trop rien.
46.49 Une chose est sûre : tous les préparatifs furent achevés au début des années 1490.
46.58 VO FRANCISCO C. DOMINGUES
On pense que vers la fin 1492, début 1493, le roi disposait de toutes les informations nécessaires pour envoyer sa flotte. Il contrôlait la situation au Portugal et en Afrique du Nord et la paix régnait avec l'Espagne. Tout avait été bien préparé, lorsque arriva une nouvelle qui suscita un émoi considérable.
47.18 Christophe Colomb affirmait avoir découvert l'Asie en naviguant vers l'ouest, non vers l'est.
47.26 VO FRANCISCO C. DOMINGUES
Colomb se trompait : il avait juste atteint quelques îles au large dun nouveau continent. Néanmoins, lidée quil ait pu atteindre lAsie ouvrait au roi dEspagne des perspectives dexpansion au-delà de lAtlantique. Contre toute attente, Jean II se voyait donc contraint de partager les étendues océaniques avec le roi d'Espagne.
47.53 L'Espagne et le Portugal engagèrent des négociations sur le partage de l'Atlantique. Comme toujours pour de telles décisions, le Pape fut prié de fournir un arbitrage.
48.07 VO FRANCISCO C. DOMINGUES
Le pape Alexandre VI proposa en 1493 que le Portugal et l'Espagne séparent leurs sphères d'influence par une ligne joignant les deux pôles et passant à 100 léguas environ 600 kilomètres à l'ouest des Açores.
48.22 Pourtant, Jean II conclut les négociations sans la médiation du pape. De façon très surprenante, le roi d'Espagne accepta de placer la frontière non pas à 100 léguas à l'ouest des Açores, mais à 370 léguas. Les raisons de cet assentiment demeurent l'un des grands mystères du XVe siècle.
48.49 Après la découverte de l'Amérique du sud, le traité de Tordesillas assura ainsi au Portugal le contrôle du Brésil.
48.58 Grâce à cette entente avec l'Espagne, la route des Indes était désormais libre et personne ne pourrait plus contester ses revendications au Portugal. Mais le roi n'assista pas de son vivant au franchissement du cap de Bonne Espérance.
49.18 Jean II avait contracté une grave maladie pendant les négociations avec l'Espagne. Il décéda à peine un an plus tard. S'il ne put jamais récolter les fruits de son travail, il a marqué le cours de l'Histoire comme aucun autre souverain de son temps.
Adaptation : 3i Traductions.
| Adaptation 3i Traductions |