![]() | ![]() |
Du Portugal vers linconnu
Épisode 4 : L'Extrême-Orient
0.53
Pour la plupart de ses passagers, ce bac représente simplement un moyen de transport, qui les emmène chaque matin sur leur lieu de travail.
10.04
Mais ce navire assure pourtant la liaison vers un lieu chargé d'Histoire : il emmène le visiteur à Goa Velha, la vieille ville de Goa.
1.17
Après avoir conquis la ville en 1510, les Portugais en firent la capitale de leur "Royaume des Indes".
1.28
Du fait de son architecture unique, "Goa la dorée" fut autrefois comparée aux grandes métropoles européennes comme Madrid, Paris et Londres. On l'appela même la "Rome de l'Orient".
1.44
Si la ville a depuis longtemps perdu de son importance, elle a conservé tout son charme d'antan et l'atmosphère garde l'empreinte de sa grandeur passée. Pourtant, l'époque dorée de Goa ne dura pas longtemps. Très vite, les Portugais déplacèrent leur capitale des Indes vers un lieu plus salubre.
2.07
Ce qui fut ressenti alors comme une déchéance a cependant préservé la ville de tout changement. Ayant cessé toute expansion, épargnée par la construction permanente de nouveaux bâtiments administratifs ou d'établissements commerciaux, Goa est restée comme figée dans le temps. L'Inde hérita ainsi d'une ville à l'architecture Renaissance et baroque unique au monde.
2.42
Les nombreux palais et églises sont certes autant de symboles du colonialisme et de l'oppression, mais l'Inde moderne a accepté cet héritage culturel. Ingénieurs, architectes et restaurateurs se battent aujourd'hui sans relâche contre la pluie et le vent, les termites et les moisissures. Malheureusement, tout n'a pas pu être sauvé du dépérissement.
3.04
Saint Augustin fut la plus grande et la plus belle des églises de Goa, jusqu'à l'effondrement de son toit en 1842. Environ un siècle plus tard, ses tours cédèrent également sous leur propre poids. Aujourd'hui, il n'en reste pratiquement que des décombres.
3.32
Seau après seau, on tente maintenant de trier parmi les ruines et de retrouver les restes des anciennes fresques murales, des décorations en stuc et des précieuses mosaïques. Un travail colossal qui occupe plusieurs centaines de personnes.
3.48 VO Dr MUHAMMED
Lorsqu'on connaît leur histoire, ces pierres se mettent littéralement à parler et à raconter le passé.
3.55
Le Dr Muhammed dirige les fouilles de Saint Augustin.
4.02 VO Dr MUHAMMED
Voici une pièce admirable ! Quels motifs porte-t-elle ?
4.05 VO ÉTUDIANT
Des fleurs.
4.09 VO Dr MUHAMMED
De quelle époque date-t-elle, à votre avis ?
4.13 VO ÉTUDIANT
De la fin du XVIe siècle, je pense.
4.20 VO Dr MUHAMMED
Nous mesurons tout méticuleusement. Ce qui nous intéresse, ce sont les matériaux utilisés, les techniques de stuc, les types de peintures qui ornaient les murs. Nous essayons ensuite de recoller tous ces fragments d'Histoire, car nous aimerions beaucoup montrer au monde combien cette église était magnifique.
4.43
Grâce au travail inlassable du Dr Mohammed et de son équipe, nous pouvons progressivement imaginer la splendeur de Goa à l'époque portugaise. Mais les archéologues nous fournissent moins de renseignements sur les habitants de l'époque. Pour cela, il vaut mieux consulter les anciennes archives de la ville.
5.05
Pendant tout le XVIe siècle, des centaines de nouveaux colons arrivèrent chaque année à Goa. Dans leur pays, ils étaient majoritairement des perdants et ils espéraient ainsi prendre un nouveau départ en Asie. Certains ont relaté leur histoire, décrit la vie pénible dans les villes, puis leur départ vers les lointaines colonies. Ces anciens récits de voyage aux Indes et en Extrême-Orient donnèrent aux Européens une première idée de ce qu'était l'Asie. Mais aucun colon n'a décrit ses découvertes d'une manière aussi vivante que Fernão Mendes Pinto, un aventurier portugais arrivé en Inde en 1538, au terme d'un long et pénible voyage.
5.48
Ne trouvant pas de travail à Goa, il décida de tenter sa chance plus à l'est.
5.56 FERNÃO MENDES PINTO
Vingt-trois jours après mon arrivée à Goa, j'avais dépensé mon dernier sou. Ainsi privé de tout moyen, je demandai conseil à un prêtre qui était devenu mon ami, puis je proposai mes services au célèbre aristocrate Pero de Faria. Celui-ci venait d'être nommé gouverneur de Malacca et cherchait des volontaires pour l'accompagner dans la nouvelle colonie. Il m'engagea, me prédisant une brillante carrière à Malacca.
6.38 Nous prîmes la mer à Goa avec 600 hommes le 13 avril 1539. La mousson soufflant favorablement, nous arrivâmes à Malacca dès le 5 juin.
7.09
Il y a cinq siècles, Malacca, sur la péninsule malaise, était la plaque tournante de l'Asie, une place commerciale de première importance pour la soie, l'argent et les épices, notamment le girofle, la muscade et le poivre.
7.27
"Dans le monde entier, aucun port n'est aussi animé que celui-ci", écrivit Fernão Mendes Pinto. Mais les temps ont bien changé. Aujourd'hui, Malacca se trouve en dehors des grandes routes commerciales et son port ne reçoit plus que quelques caboteurs.
8.03
Les souvenirs de l'époque portugaise sont rares. Seul le palais du sultan, qui a été reconstruit et abrite aujourd'hui un musée d'Histoire, permet de retrouver l'héritage des anciens maîtres coloniaux.
8.20 VO YAHAYA ABU BAKAR
Dans l'ensemble, les Malais considèrent Malacca comme le témoin de l'âge d'or historique de leur pays. Par sa position stratégique, la ville était en effet idéale pour le commerce.
8.33
L'historien Yahaya Abu Bakar s'intéresse à la période portugaise de Malacca.
8.44 VO YAHAYA ABU BAKAR
À en croire de nombreux écrivains, Malacca constituait un véritable creuset, puisqu'on y trouvait non seulement des Malais, mais aussi des Chinois, des Indiens, des Bengalis et des voyageurs arrivés du Moyen-Orient.
8.56
Ces marchands du Moyen-Orient introduisirent l'islam en Malaisie. De nombreux princes locaux adhérèrent à cette foi, notamment le sultan de Malacca. Pour lui, il n'y avait donc aucun avantage à conclure une alliance avec les Portugais : Pourquoi partager sa richesse avec des étrangers ? Les Portugais furent donc obligés de prendre la ville par la force. Après une violente bataille, la perle de l'Asie du Sud-Est tomba en 1511 aux mains des Européens. Mais la tâche s'avéra difficile pour les nouveaux occupants.
9.31 VO YAHAYA ABU BAKAR
Les Portugais ont vraiment connu des heures difficiles à Malacca, car ils étaient entourés de nombreux ennemis : le Johore, dirigé par l'ancien sultan de Malacca, ainsi que le sultanat d'Aceh.
En moyenne, il y avait environ 200 Portugais ; ils ne dépassèrent jamais les 600.
9.53
Malgré la supériorité de leurs armes, les Portugais devaient s'attendre à tout moment à une attaque de leurs nombreux ennemis. Fernão Mendes Pinto, qui travaillait alors directement pour le gouverneur de Malacca, était très inquiet.
10.08 FERNÃO MENDES PINTO
On a visiblement oublié l'importance que revêt la forteresse de Malacca pour nos établissements commerciaux des Indes. Je ne vois pas d'autre issue qu'une guerre avec les Malais. Si nous ne les écrasons pas, nous perdrons toutes nos possessions plus au sud, non seulement Malacca, mais aussi Bunda, les Moluques, Sunda, Bornéo et Timor. Pourtant, aucune terre au-delà du cap de Bonne-Espérance n'offre autant de richesses pour notre roi et pour notre patrie.
10.41 Si nous devions perdre tout cela puisse notre Seigneur l'empêcher ! nous risquerions de devoir céder également le poste de douane de Mandovi, à Goa qui est notre bien le plus précieux aux Indes. Je pense qu'au Portugal, on comprendra bientôt l'importance de Malacca et je ne doute pas qu'alors, on nous soutiendra avec toute la force nécessaire contre nos ennemis.
11.10
Les Portugais purent conserver Malacca pendant 130 ans avant de perdre la perle du Sud-Est asiatique non au profit des Malais musulmans, mais de concurrents venus d'Europe. Les Hollandais prirent en effet la ville en 1641, posant ainsi l'une des premières pierres de leur future mainmise sur le commerce des épices.
11.32
Leurs tombes existent encore près de l'église Saint Paul, de même que leurs demeures dans le centre de la ville. Elles furent construites sur les fondations des maisons de leurs prédécesseurs, qu'ils avaient eux-mêmes démolies. Mais les Portugais laissèrent quelque chose de beaucoup plus durable.
11.50
350 ans après la défaite des Portugais, on retrouve encore leurs descendants. Si leurs visages sont bien malais, ils portent des noms portugais comme Alcantara, Pereira ou Gomes. Et beaucoup parlent encore la langue de leurs ancêtres.
12.13
Leurs danses folkloriques sont aujourd'hui très appréciées pour les spectacles touristiques. Mais c'est une culture très vivante et particulièrement fière de son héritage un héritage plus durable que ceux de leurs successeurs.
13.08
Quelques mois à peine après son arrivée à Malacca, Fernão Mendes Pinto repartit pour un voyage commercial vers le Siam, l'actuelle Thaïlande. C'est là, disait-on, que se négociaient les meilleures affaires.
13.39
Avec quelques compagnons, il traversa la péninsule malaise, puis suivit la côte en bateau en direction du nord.
13.54
Aujourd'hui, cette véritable expédition est presque devenue un simple voyage d'agrément. Deux fois par semaine, l' "Eastern and Oriental Express" relie Singapour à Bangkok. C'est l'un des plus beaux voyages en train qu'on puisse imaginer. Sur 2000 kilomètres défilent des paysages de rêve, et l'on bénéficie à bord d'un service princier.
15.10
Bangkok connaît aujourd'hui un chaos urbain ininterrompu. Hormis les bus, on ne trouve pas de transports en commun. À l'époque de Fernão Mendes Pinto, les rues existaient à peine. On parcourait en navire le Ménam, principal fleuve de Thaïlande, ou l'on suivait des canaux appelés klongs.
16.34
Le but de tous les Européens était la capitale de l'époque, Ayutthaya, à environ 80 kilomètres au nord de Bangkok.
16.46
Il y a 500 ans, Ayutthaya était en effet le centre du pouvoir et de la richesse du Siam. Pour traiter avec les Thaïs, il fallait venir jusqu'ici.
17.00 VO PROF. SUNIAT
Il est très intéressant que les Portugais aient été les premiers Européens à se rendre à Ayutthaya.
17.13
Le professeur Suniat, historien, guide un groupe de collègues birmans vers les restes des fondations des églises Saint-Dominique et Saint-Paul. Ces ruines portugaises datent du XVIe siècle.
17.29 VO PROF. SUNIAT
J'imagine que le roi a dû beaucoup se féliciter de l'arrivée des Portugais, car il était alors en guerre. Je pense qu'Ayutthaya avait besoin d'armes modernes. Or les Portugais introduisirent des armes très puissantes, notamment des canons.
17.47
Les Portugais furent les bienvenus au pays des Thaïs, car il était impossible d'acheter des armes à feu en Asie.
18.03
En échange de mousquets et de canons, ils obtinrent des métaux précieux et de la nourriture pour Malacca, car le commerce avec les voisins musulmans était quasiment paralysé. Mais la marchandise la plus convoitée était la soie de Chine, que l'on payait une fortune en Europe. Pourtant, si les Portugais furent bien reçus en Thaïlande, la partie ne fut pas facile pour eux.
18.27
Les squelettes dégagés au cimetière montrent que beaucoup connurent une mort violente. Notamment parce qu'ils participaient aux guerres avec les principautés et les royaumes.
18.40
Malgré sa puissance, Ayutthaya elle-même n'était pas à l'abri de ses ennemis. En 1767, la riche capitale des Thaïs fut détruite par les Birmans, obligeant le roi à s'enfuir avec sa cour en aval du fleuve, jusqu'à Bangkok. Ayutthaya perdit alors toute importance. Aujourd'hui, seuls ses temples majestueux témoignent encore de sa grandeur passée.
19.14
Fernão Mendes Pinto s'est rendu plusieurs fois en Thaïlande, mais son premier voyage le conduisit encore plus loin vers l'est. Au cours de son trajet vers la Chine, lui et ses compagnons furent attaqués et dévalisés par des pirates. De dépit, ils décidèrent alors de reprendre ce qu'ils avaient perdu et ils pillèrent ainsi des petits villages de la côte. Lors de ces raids, Pinto put constater toute la richesse du pays.
19.41 FERNÃO MENDES PINTO
Des champs immenses et fertiles se succèdent apparemment sans fin dans la vaste plaine. Blé, riz, orge, avoine et de nombreuses variétés de céréales et de légumes que je ne connais pas y poussent en des quantités à couper le souffle. Dans certaines régions poussent également des forêts de marronniers d'Inde et de pins. Combien de fiers navires pourrait-on construire avec leur bois ? Mais toute cette richesse est gaspillée, car elle appartient à de petites gens qui ne semblent pas comprendre qu'ils détiennent les clés des richesses de la Chine. Si ce pays nous appartenait, nous en ferions rapidement le plus beau joyau de la couronne de Notre Majesté, plus resplendissant même que toutes les richesses des Indes.
20.27
Pinto confirmait ainsi la grande richesse de la Chine, que les Européens connaissaient depuis Marco Polo. Il ne fallut donc pas longtemps pour que les premiers comptoirs commerciaux ouvrent également dans l'Empire du Milieu.
20.51
Macao est aujourd'hui la dernière ville asiatique encore sous souveraineté portugaise. Le "Lorcha Macao" rappelle le passé de cette colonie. C'est un navire de commerce construit à l'européenne, mais avec des voiles chinoises.
21.07
Comme les navires de commerce portugais à l'époque, le "Lorcha Macao" croise dans la Mer de Chine méridionale mais seulement pour le plaisir de quelques riches marchands.
21.37
Macao, le port d'attache du navire, abrita le premier établissement commercial européen sur la côte chinoise.
21.46
Hongkong, ancienne colonie de la couronne britannique, aujourd'hui moteur de l'économie chinoise, est situé à tout juste 70 kilomètres plus à l'est, de l'autre côté de la "rivière des Perles".
22.03
Beaucoup de choses rappellent les siècles de domination portugaise, mais la culture et l'héritage de la Chine sont tout aussi présents. Cette incomparable synthèse des cultures européenne et extrême-orientale fait le charme de Macao. Lorsqu'en 1550, les Portugais ouvrirent ici un comptoir commercial, Macao n'était qu'un petit village de pêcheurs. Mais au bout de quelques décennies, cette localité insignifiante était reconnue par tous les marchands du monde comme la plaque tournante du commerce avec l'est de l'Asie.
22.43
Avec des marchandises aussi prisées en Europe que la soie et la porcelaine, la Chine était une véritable mine d'or pour les Portugais. Cependant, Macao connut un tel développement parce que la relation bénéficiait aux deux parties.
22.58 VO FOK KAI CHEONG
L'une des raisons pour lesquelles les Portugais furent acceptés ici est naturellement que la Chine put bénéficier du commerce extérieur maritime.
23.09
Le professeur Fok Kai Cheong, de l'université de Macao, s'intéresse depuis de nombreuses années aux relations commerciales entre la Chine et le Portugal. Sa passion consiste à dénicher chez les antiquaires de vieux objets datant de cette époque, comme de la porcelaine ou de la céramique. Le Portugal servant d'intermédiaire obligé dans le commerce entre l'Europe et la Chine, les caisses de l'État se remplirent abondamment. De nombreuses familles de commerçants accédèrent aussi à une extraordinaire opulence. Cette formidable réussite économique était fondée sur une volonté réciproque de donner et de recevoir.
23.44 VO FOK KAI CHEONG
Avec cette politique de conciliation, fondée sur un intérêt et un respect mutuels, je pense que les Portugais furent les seuls Occidentaux à détenir la clé de relations commerciales et culturelles durables avec la Chine.
24.05 Lorsqu'on examine l'Histoire de la ville de Macao, on constate qu'il y a eu très peu d'explosions d'hostilité entre les Chinois et les Portugais.
24.19
Les nombreux temples et églises, qui se côtoient depuis des siècles en parfaite harmonie, sont le symbole de la tolérance à Macao.
24.32
Sans doute aucun édifice religieux ne dégage une impression aussi imposante que Saint-Paul. Cette immense cathédrale a été détruite par un incendie, mais sa façade permet d'imaginer l'ancienne splendeur de l'édifice. Des statues témoignent de la toute-puissance de Dieu et rendent gloire à ses représentants sur Terre.
25.01
Si les relations entre Chinois et Portugais furent très fécondes, la domination étrangère sur Macao cessera néanmoins en 1999, deux ans après la restitution de Hongkong par les Britanniques. La dernière possession étrangère et le plus ancien comptoir commercial européen sur le territoire chinois rejoindra alors l'Empire du Milieu.
25.55
Fernão Mendes Pinto vint lui aussi à Macao. Après de nombreuses aventures, il y rechercha un navire qui le ramènerait à Malacca avec ses compagnons. Mais la saison était avancée. La mousson s'annonçait déjà et le dernier navire européen avait déjà quitté le port. Seule une jonque chinoise était encore en partance pour le sud. Les hommes embarquèrent à son bord.
26.19
Par malheur, le navire fut pris dans un terrible typhon et emporté loin de sa route.
26.37
Cet incident conduisit finalement à la découverte du deuxième grand empire d'Extrême-Orient : les Portugais dérivèrent en effet jusqu'au Japon.
27.09
La découverte de l'Empire japonais ne constitua certes pas un exploit volontaire. Mais en 1543, Pinto et ses compagnons furent néanmoins les premiers Européens à poser le pied au pays du soleil levant.
27.26
Plusieurs chroniques racontent la tournure que prirent alors les événements. Hormis le journal de Pinto, les notes d'un prêtre bouddhiste fournissent le meilleur document historique.
27.36 TEPPO-KI
En l'an 12 de l'époque Tenbun, un grand navire jeta l'ancre dans la baie de Nishimura. Une centaine d'hommes se trouvait à son bord. Leurs visages n'étaient pas semblables aux nôtres et ils ne comprenaient pas notre langue. Tous ceux qui les virent trouvèrent ces visiteurs très étranges.
27.55 Parmi les étrangers se trouvait un Chinois appelé Goho. C'est à lui que s'adressa le maire de Nishimura. Il était très cultivé et put s'entretenir avec lui en dessinant des caractères chinois sur le sable avec un bâton. "De quel pays viennent ces hommes étranges", écrivit-il. Et Goho répondit en dessinant des caractères sur le sable :
28.17 "Ce sont des marchands venus du sud. En général, ils respectent la loi et ils connaissent les règles pour bien se comporter avec le roi et ses sujets. Mais ils n'ont pas de manières : ils ne boivent pas dans des tasses et mangent sans baguette, car ils prennent simplement la nourriture avec leurs doigts. Ils font simplement ce qui leur plaît.
28.39 Ils ne comprennent pas non plus la signification de nos signes. Ce ne sont que d'inoffensifs marchands."
28.57 Pourtant ces hommes n'étaient pas totalement inoffensifs, car ils amenaient avec eux une invention qui allait influencer de manière déterminante l'Histoire du Japon. Fernão Mendes Pinto raconte :
29.06 FERNÃO MENDES PINTO
Comme nous étions dispensés du travail à bord, nous passions notre temps à la pêche et à la chasse. Nous visitâmes également quelques temples, où nous fûmes accueillis très chaleureusement par les prêtres. De manière générale, on peut dire que les Japonais forment un peuple très aimable.
29.22 Le plus souvent, nous partions en excursion à trois. L'un de mes camarades s'appelait Diogo Zeimoto. C'était un excellent tireur et il se rendait parfois seul à la chasse avec ses mousquets.
29.39 Un jour, il s'approcha d'un étang où vivaient des oiseaux d'eau. En peu de temps, il abattit 26 canards sauvages.
29.50 Quelques Japonais qui avaient observé la scène n'en crurent pas leurs yeux et rapportèrent tout excités ce qu'ils avaient vu. La nouvelle parvint ainsi jusqu'aux oreilles du Prince de Tanegashima. Lorsque le souverain vit l'étranger avec ses mousquets, il ne put dissimuler son excitation, car les armes à feu étaient encore inconnues au Japon. Il est difficile de décrire la surprise que déclenchèrent à la cour les talents de tireur de Diogo Zeimoto. Les Japonais ne connaissant pas la poudre noire, ils crurent d'abord à de la magie.
30.23
Diogo Zeimoto vendit ses mousquets à Tokitaka, le prince de l'île de Tanegashima. On peut encore les observer au musée local.
30.32 VO YASUTOYO SAMEJIMA
Tokitaka fut stupéfait et inquiet en découvrant les armes à feu. Il chercha tout de suite à s'en procurer auprès des Portugais pour faire étudier par ses artisans les moyens de les fabriquer. 30.41
30.43
Yasutoyo Samejima est directeur du musée. Il est très fier des trésors qu'il abrite.
30.48 VO YASUTOYO SAMEJIMA
Tokikata acheta ainsi deux mousquets. Ce sont les deux premiers qui furent introduits à Tanegashima. L'un a disparu, quelques années plus tard, dans l'incendie de la ville-château du Seigneur Shimuza à Kagoshima. Le second, que voici, a été retrouvé dans la maison d'un vassal de Tokikata à Tanegashima avec cet autre mousquet, identique, mais de fabrication locale. Vous avez ainsi devant vous la toute première copie de l'arme portugaise entièrement fabriquée par des Japonais. 31.22
31.25
À l'époque, les Japonais étaient déjà maîtres dans l'art de la copie. En une année seulement, une manufacture d'armes fut construite à Tanegashima. La nouvelle arme de guerre se répandit dans tout le Japon à une vitesse impressionnante.
31.40 VO YASUTOYO SAMEJIMA
D'autres copies seront envoyées par la suite de l'île de Tanegashima vers la ville de Sakai et, de là, elles se répandront en moins d'un an dans les régions les plus reculées de l'archipel. Tous les seigneurs féodaux du Japon ont pu ainsi acquérir cette nouvelle arme en très peu de temps. 31.57
31.58
Comme on pouvait s'y attendre, il ne fallut pas longtemps pour que les mousquets entrent en action.
32.06 VO YASUTOYO SAMEJIMA
Les mousquets de Tanegashima furent utilisés à la bataille de Shimazu, puis à celle de Kagoshima en 1549. Et c'est quelque vingt ans plus tard, à partir de la bataille de Nagashino, que se banalisa l'usage de l'arme à feu dans tout le Japon.
32.23
Non seulement les mousquets révolutionnèrent les techniques de guerre au Japon, mais ils furent également à l'origine d'une transformation des structures politiques. Les forces politiques désireuses de réunifier le pays, alors éclaté en de nombreuses principautés, prirent de l'importance, puis finirent par contrôler tout le Japon, mettant ainsi un terme à une longue période de guerre civile.
33.28
Assez rapidement, les Portugais explorèrent le Japon plus loin au nord.
33.43
Ils parvinrent ainsi sur l'île de Kyushu, passèrent devant le cap Sata et visitèrent la baie de Kagoshima. Quelques kilomètres plus loin, on a une vue étonnante sur le cône régulier du volcan Kaimoni.
34.11
La beauté du paysage impressionna fortement les visiteurs européens, qui relatèrent leurs découvertes en termes élogieux et passionnés. Pour eux, ce vaste pays qui s'était longtemps tenu à l'écart du monde, mais qui s'ouvrait lentement, constituait un partenaire commercial de choix, car de nombreuses marchandises y faisaient défaut.
34.39
Peu après, des commerçants portugais arpentèrent le pays. Fernão Mendes Pinto était parmi eux. Il fut impressionné par l'ordre et la propreté qui régnaient au pays du soleil levant et fasciné par l'amabilité des Japonais.
35.03
Alors arrivèrent les premiers navires de commerce. La plupart avaient chargé de la soie de Chine qu'ils échangeaient contre de l'argent. L'échange et le troc fonctionnaient à plein et les Portugais purent bientôt ouvrir un comptoir commercial.
35.25
Ils choisirent pour cela un village de pêcheurs situé au nord-ouest de Kyushu. Bien que complètement insignifiant à l'époque, le site offrait ce que les Portugais recherchaient : un port profond et bien protégé. Cette plaque tournante du commerce au Japon fut baptisée Nagasaki.
35.57
À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, Nagasaki fut presque entièrement détruite par une bombe atomique, comme Hiroshima. La plupart des vestiges de l'époque portugaise furent ainsi détruits.
36.08
Mais cette époque se perpétue aujourd'hui à travers l'art, les traditions et les fêtes de la ville.
36.19
Tous les sept ans, le festival O-Kunshi célèbre les origines de Nagasaki.
36.29
Les festivités commencent par l'arrivée des Portugais, qui apportent des cadeaux et jouent de la musique.
36.57
Puis vient le moment tellement attendu : une danse qui représente l'arrivée des premiers Européens, dont le navire est pris dans un typhon et projeté sur les côtes du Japon.
37.25
Cette danse célèbre la grande époque pendant laquelle les Européens introduisirent confort et mode de vie occidental à Nagasaki.
37.36
Les Portugais libérèrent les Japonais de l'isolement qu'ils s'étaient eux-mêmes imposé, et leur rouvrirent l'accès aux marchés occidentaux. L'arrivée des étrangers est donc restée dans les mémoires comme un événement heureux. Mais les relations entre Japonais et Portugais furent bientôt troublées par l'arrivée des missionnaires et de la doctrine chrétienne.
38.02 PÈRE YUUKI
À l'époque, le Japon venait de traverser une période de guerres civiles très dures. Les gens aspiraient à quelque chose d'autre et la nouvelle religion, qui prêchait la paix, la loi et les droits de la personne, eut donc une influence très forte. Les dirigeants du pays redoutèrent ce pouvoir qui ne cessait de grandir, et ainsi débuta la période des persécutions.
38.39
Non loin de la place où se tient la fête d'O-Kunshi se dresse un monument qui commémore un épisode tragique des relations portugo-japonaises. Ce monument rend hommage à 26 chrétiens qui furent crucifiés sur cette colline en 1597.
39.06
Le père Diego Yuki dirige le mausolée et connaît parfaitement l'histoire de la chrétienté au Japon.
39.18 VO PÈRE DIEGO YUUKI
Il y eut deux vagues, ou deux périodes, de persécution. La première, conduite par Toyotomi Hideyoshi, était principalement liée à la crainte qu'un grand nombre de daimyos, les nobles locaux, se rallient aux chrétiens.
39.33
Les 26 hommes furent crucifiés en guise d'avertissement. À la mort du commandant suprême de l'armée japonaise, le shogun Toyotomi Hideyoshi, les chrétiens crurent d'abord pouvoir de nouveau vivre en paix au pays du soleil levant. Mais son successeur Tokugawa Ieyasu adopta la même politique.
40.06 VO PÈRE DIEGO YUUKI
Tokugawa Ieyasu engagea de nouvelles persécutions. Il voulait instaurer au Japon une société de classes dominée par sa famille et par les shoguns. La foi chrétienne était toute différente puisque selon elle, tous les hommes étaient égaux et soumis à Dieu, même les shoguns.
40.29
Dès lors, les chrétiens furent considérés comme des ennemis de l'État. Ils furent contraints de renier leur foi ou furent atrocement assassinés. Certains furent jetés vivants dans des sources volcaniques bouillantes, près de la montagne d'Unzen.
40.57
Le plus grand massacre fut perpétré en 1637 sur une petite péninsule à l'est de Nagasaki. Le prince de Shimabara avait exigé de ses sujets un impôt très lourd pour financer un nouveau château.
41.13
Les sujets protestèrent. Comme la plupart étaient chrétiens, l'insurrection fut nommée "rébellion des chrétiens".
41.21
Bien qu'en supériorité numérique, les insurgés ne purent se défendre contre les soldats du prince, bien mieux équipés. L'un après l'autre, les bastions tombèrent jusqu'à la bataille décisive, à la forteresse de Hara.
41.38
Les rebelles furent vaincus. Sans pitié, le prince fit assassiner 40 000 de ses "sujets désobéissants", dont des femmes et des enfants. Les archéologues ne retrouvent aujourd'hui que des os, des balles de fusil et des amulettes.
41.57
Avec le temps, l'herbe a masqué en partie l'horrible crime qui fut commis ici.
42.28
Pour les Portugais, ce massacre constitua un tournant dans leurs relations avec le Japon. Les princes accusèrent les étrangers d'avoir soutenu les rebelles et les contraignirent à quitter le pays. Mais les Portugais avaient déjà induit de profondes mutations dans la société japonaise.
42.46
Les Portugais abandonnèrent ainsi leurs comptoirs commerciaux les plus orientaux. À lire Fernão Mendes Pinto, il semble qu'il ait prévu ce désastre près d'un siècle auparavant : "Comment s'installer durablement dans un pays aussi vaste et aussi puissant avec seulement une poignée d'hommes ?" Après avoir parcouru l'Asie pendant plus de vingt ans, Pinto décida de rentrer au Portugal. La première étape de son retour le mena à Macao, en Chine.
43.19
En 1999, le dernier bastion portugais hors d'Europe réintégrera la Chine, refermant ainsi définitivement le dernier chapitre de l'histoire coloniale du Portugal. Seules Madère et les Açores témoigneront encore de ses anciennes conquêtes.
43.39
À Macao, la nouvelle génération est plus ouverte. Chinoise d'origine, elle est marquée par les valeurs européennes. À l'image de Hongkong, l'héritage culturel de la ville pourra peut-être servir de pont entre l'Europe et la Chine, et contribuer ainsi à une meilleure compréhension mutuelle.
44.26
De Macao, Fernão Mendes Pinto se rendit à Goa, ville qui symbolisa autrefois la conquête des Indes. Les Indiens sont conscients de cet héritage culturel, car Goa est un formidable monument à la gloire de l'esprit de pionniers des Portugais, ainsi qu'un lieu où de nombreux peuples cohabitent pacifiquement depuis plusieurs siècles.
45.15
D'Asie, les Portugais ramenèrent en Europe bien plus que des épices et d'autres produits de luxe. De même qu'ils influencèrent les peuples étrangers par leurs idées, ils revinrent aussi avec une nouvelle conception du monde, même s'ils n'en étaient peut-être pas conscients. Par définition, l'échange d'idées n'est jamais à sens unique. Ainsi, les conquêtes et les expéditions commerciales des Portugais coïncidèrent en Europe avec le début de l'époque des Lumières.
46.06
Le monde est maintenant bien petit. Fernão Mendes Pinto mit deux ans pour revenir du Japon au Portugal. Aujourd'hui, un supersonique couvre la même distance en moins de douze heures.
47.12
Pinto arriva à Lisbonne en septembre 1558. Il pensait y être récompensé pour plus de 20 années de services en Asie. Mais ses espoirs furent vite déçus. Abandonné et amer, il entreprit de rédiger le récit de ses aventures.
47.35
La description de ses expériences de marchand, d'ambassadeur et de missionnaire constituait une sorte de reflet de la société portugaise. Mais les capacités analytiques de Pinto ne furent pas reconnues : on prit ses récits pour des affabulations de marin, on le traita de vantard et de menteur.
48.01
Cela explique peut-être pourquoi, malgré l'incontestable qualité littéraire de son uvre, Fernão Mendes Pinto n'est pas entré dans la légende des grands poètes portugais. Aujourd'hui encore, il est presque totalement inconnu au Portugal.
48.22
À y bien réfléchir, Fernão Mendes Pinto semble l'incarnation même de son pays. Après une phase où tout sembla lui réussir et où le destin lui fut favorable, il tomba dans l'oubli. Personne ne parle plus aujourd'hui des exploits passés de la nation portugaise, alors que ses découvertes ont transformé le monde.
48.49
Sans doute la nostalgie de ces mondes lointains et le deuil d'une époque révolue imprègnent-ils encore les chants portugais du fado.
Adaptation : 3i Traductions.
| Adaptation 3i Traductions |